La couverture des fausses nouvelles par les médias traditionnels ou quand les jeunes journalistes creusent en amateurs

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VOTRE ÉDITEUR PREND POSITION

La couverture des fausses nouvelles par les médias traditionnels

Quand les jeunes journalistes creusent en amateurs

Je viens de prendre connaissance du billet « Tout n’est pas une fausse nouvelle » de la journaliste indépendante Camille Lopez publié sur le site web de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec – FPJQ – le 12 septembre 2019. Madame Lopez écrit : « Quand je lui ai parlé du sujet de ce billet, le journaliste et pionnier de la lutte aux fausses nouvelles (ha !) au Québec, Jeff Yates, a décrit comment son mandat s’est élargi au fil des années. Le mot d’ordre : éducation. » Journaliste à Radio-Canada, Jeff Yates est présenté en ces mots : « Depuis 2014, Jeff Yates a fait de la désinformation sur le web sa spécialité journalistique. Après avoir créé le blogue Inspecteur viral au journal Métro, la première plateforme de démystification de fausses nouvelles virales issue d’un média d’information québécois, il est rapidement devenu une référence dans le domaine. Outre les fausses nouvelles, il s’intéresse à toutes sortes de sujets connexes, tels l’effet des réseaux sociaux et des algorithmes sur l’information, la propagande web et l’exploitation des nouvelles formes de communication. »

Madame Lopez et monsieur Yahes font partie de la jeune génération de journalistes qui viennent d’embarquer dans le train de l’éducation aux médias à la station des années 2000 de la gare des fausses nouvelles. Le train est sur les rails depuis au moins les années 1950 à l’initiative de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture – UNESCO. Tout cela pour vous dire qu’il y a des vieux de la vieille à bord de ce train. Personnellement, je suis monté à bord en 1980 à la station Initiation aux médias ouverte par le Club d’initiation aux médias de la Rive-Sud de Québec. Déjà à bord également dans le wagon du Québec, les membres de l’Association des quotidiens du Québec embarqués à la station Le journal en classe. S’ajoute aussi à la prochaine station Les enfants de la télévision l’équipe de l’Office national du film du Canada.

Dans les année 1980, j’ai fait un stage en éducation aux médias en France. J’ai animé plus de 350 conférences dans les écoles du Québec et des provinces maritimes intitulées « Le rock et la désinformation de l’information », une opportunité livrée par la nouvelle à l’effet de la présence de messages subliminaux dans la musique de certains groupes de rock. J’ai aussi animé des ateliers Lire le journal dans les écoles de la région de Québec. Ma collègue, Renée Fournier, a pour sa part animé des ateliers Jeunes Téléspectateurs Actifs – JTA – dans les écoles élémentaires de la région de Québec. Le club d’initiation aux médias de la rive-sud de Québec a réalisé plusieurs projets d’éducation aux médias dans les année 1980 avec l’aide financière des gouvernements du Québec et du Canada.

Bref, les ptits jeunes journalistes montés à bord dans les années 2000 sont loin, très loin, d’être les pionniers québécois dans le domaine de l’éducation aux médias, y compris de la désinformation et des fausses nouvelles, même en s’appuyant sur le web.

Je ne vous rapporte pas tout cela parce que je souffre d’un manque de reconnaissance; les vieux de la vieille sont toujours plus tranquilles que les jeunes qui courent dans tous les sens à la poursuite des fausses nouvelles. Je veux vous signaler que nos jeunes journalistes ne creusent pas suffisamment dans leurs démonstrations et leurs dénonciations des fausses nouvelles. En fait, ils ne font pas preuve d’une connaissance suffisante de l’éducation aux médias, tel que pensée, réfléchie,  expérimentée et mise au point lors de sa conception et son développement dans les années 1950-1980 en Europe et ailleurs dans le monde sous l’égide de l’UNESCO. On peut toujours réinventer la roue à chaque génération mais il vaut toujours mieux remonter à la source, surtout lorsqu’on est journaliste.

Qu’est-ce qui cloche avec l’approche de l’éducation aux médias aujourd’hui ?

Prendre en exemple une fausse nouvelle et en démontrer la fausseté peut s’avérer très intéressant pour ceux et celles qui connaissent un tant soit peu le journalisme et les médias. Enchaîner à l’infini une fausse nouvelle après l’autre et la démonstration de leur fausseté n’est pas nécessairement formateur pour tout un chacun. On peut informer et démontrer sans que l’exercice soit formateur en soi. Cet exercice peut même devenir un simple spectacle d’enquête.

Dire qu’il faut porter une attention toute particulière à la cueillette d’information, aux sources des information, à la vérification des informations et au traitement de l’information, comme si l’audience en tirerait la formation nécessaire à cet exercice journalistique professionnel relève de l’utopie. Aussi, tous savent déjà par acquis théoriques et/ou expérience qu’il ne faut pas croire toutes les « nouvelles » sur le web parce qu’il y en a qui ne sont pas vraies. On enseigne pas une évidence croyant qu’elle freinera la naïveté d’un coup sec et formera l’esprit à la critique. À la limite, la fausse nouvelle est devenue une nouvelle payante pour les médias traditionnels et les intervenants en éducation aux médias.

Dans les année 1980, on disait qu’il ne faut pas croire une nouvelle parce qu’elle est dans le journal. « Si c’est dans le journal, c’est que c’est vrai » se glissait dans les croyances populaires. Nous avons travailler très fort pour renverser cette croyance. Comment ? En développement l’esprit critique des lecteurs. Comment ? En enseignant le fonctionnement des journaux, comme l’a fait le quotidien Le Monde en France avec son opération LIRE LE JOURNAL ou l’Association des quotidiens du Québec avec son programme LE JOURNAL EN CLASSE.

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Nous sommes alors très loin de la critique elle-même et beaucoup plus près du développement de l’esprit critique. Le contenu du journal importe moins que son fonctionnement et son contenu ne sert que de support. Aujourd’hui, on tombe tout de suite dans la critique du contenu. Or, elle n’est valide que si et seulement si le lecteur a déjà acquis la pratique de la critique elle-même. Et cela ne saurait se concrétiser sans une bonne connaissance du fonctionnement d’un journal et de la pratique journalistique sur une base objective.

Il en faut de même, toujours dans les années 1980, avec l’opération JEUNES TÉLÉSPECTATEURS ACTIFS – JTA – en France et importée au Québec par le Club d’initiation aux médias de la Rive-Sud de Québec. Le qualificatif « ACTIFS » répondait alors à l’observation de la passivité grandissante des jeunes téléspectateurs devant l’écran de la télévision, devenue la gardienne des enfants. L’un des exercices les plus formateurs pour les élèves du niveau élémentaire consistait à organiser et animer une conférence de presse à laquelle ces jeunes invitaient les médias traditionnels et, le lendemain, à prendre connaissance en classe de la couverture de presse de l’événement dans ces mêmes médias. Rien de mieux pour comprendre le traitement de l’information par les médias et tout cela dans les règles les plus élémentaires de l’objectivité. Un projet de bulletin de nouvelles télévisé précédait le projet de conférence de presse pour acquérir le fonctionnement de base du traitement de l’information.

Aujourd’hui, les jeunes apprennent comment une fausse nouvelle est bâtie et diffusée, c’est-à-dire ce qu’il faut savoir pour les détecter et… en produire eux-mêmes. Pendant, ce temps, leur attention est détournée des médias traditionnels qui peuvent ainsi échapper à leur esprit critique. On revient à la croyance populaire à l’effet que tout ce qui se trouve dans les médias traditionnels est vrai parce que ce sont des informations diffusées par les médias traditionnels. « Si c’est écrit dans le journal, c’est que c’est vrai » disait-on autrefois.

C’est curieux d’observer cette résurgence de l’éducation aux médias (et à l’information) en lien direct avec la récente remontée des fausses nouvelles, plus spécifiquement, depuis le passage de Donald Trump à la présidence américaine. Les propos trompeurs du président Trump ont soudainement attiré l’attention de bon nombre de médias à travers le monde, y compris au Québec. Pourtant, jusque-là, l’éducation aux médias et à l’information dormait dans les placards de ces mêmes médias.

L’idée attribuant à l’éducation aux médias et à l’information le but de critiquer les médias a repoussé ces derniers. Il n’était pas question d’éduquer la population aux médias afin de se voir critiquer par la suite. Or, le seul et unique lien de l’éducation aux médias et à l’information avec la critique vise à ce que cette dernière soit juste, bien structurée et bien formulé en adéquation avec le fonctionnement des médias. Il ne s’agit pas de critiquer les médias en soutenant celui ci est bon, celui là est mauvais. Nous voulions tout simplement que le lecteur d’un article paru dans un journal d’information connaissent toutes les étapes en amont de cette publication et chacun des éléments de l’article, du titre à la conclusion. Nous voulions que le lecteur soit capable d’identifier très clairement et très précisément ce qu’il critiquait dans un article de presse. Est-ce le choix des sources citées, l’équilibre entre les sources, les points de vue rapportés quant au pour et au contre, quant aux nuances… À cette époque, nous allions très loin dans la formation aux médias et les gens en étaient très satisfaits. La critique des médias devenait plus objective et plus constructive.

Mais cette éducation aux médias fut délaissée, lentement mais sûrement. Elle était presque au point mort avant la poussée de fièvre des fausses nouvelles ces dernières années. La situation s’explique en partie par le choix des jeunes privilégiant les réseaux sociaux au détriment des médias traditionnels. Est-ce aussi parce que les jeunes ont découvert sur les médias sociaux des nouvelles que ne leurs offraient pas les médias traditionnels ? Peut-être mais rares sont les adolescents, les jeunes hommes et les jeunes femmes qui écoutent les nouvelles télévisées avec leurs parents ou leurs colocataires. Quand on est jeune, on cherche à se distinguer de l’autorité parentale et des autres de sa génération, y compris par le choix de ses sources d’information. Est-il encore utile de développer le sens critique des jeunes face aux médias traditionnels puisqu’ils les ont déjà délaissés ? Les jeunes manquent d’intérêt pour les médias d’information traditionnels et, pour se distinguer, ils se mettent en relation au monde autrement.

En se lançant dans la dénonciation des fausses nouvelles publiées sur le web, les médias d’information traditionnels nous laissent croire qu’ils possèdent toute l’expertise pour ce faire. Or, les médias d’information traditionnels confient souvent cette tâche à la nouvelle génération de journalistes, plus familières avec les nouvelles technologies. Ces derniers ne peuvent pas prendre tout le recul nécessaire pour aller au-delà d’une simple démonstration par déconstruction de la fausse nouvelle. Les jeunes journalistes ne possèdent ni l’expérience de vie, ni l’expérience professionnelle, pas plus que le bagage académique nécessaires pour éduquer la population aux médias. Dire voici une fausse nouvelle, voici d’où elle vient et voici en quoi elle est fausse ne suffit pas. Bref, informer n’est que la première étape de l’éducation aux médias et à l’information.

Et si on se limite à cette première étape, la dénonciation des fausses nouvelles devient ni plus ni moins qu’un spectacle journalistique, le temps d’une chronique, d’une émission ou d’une conférence. La fausse nouvelle devient un sujet de plus sur lesquels les médias d’information traditionnels misent pour attirer notre attention, mousser leurs lectorats ou leurs auditoires et finalement échapper à la critique.

On saura me souligner que rôle des médias d’information est d’informer et qu’il revient aux lecteurs ou aux auditeurs de se forger leurs propres opinions personnelles. En réalité, les médias d’information ne sont pas devenus le quatrième pouvoir en se confinant à leur mission d’information.

L’expression « quatrième pouvoir » désigne la presse et les médias. Par extension, le quatrième pouvoir regroupe tous les moyens de communication qui peuvent servir de contre-pouvoir face aux trois pouvoirs incarnant l’État (pouvoir exécutif, législatif et judiciaire), en recourant au principe de protection des sources d’information des journalistes.

Source : Quatrième pouvoir, Wikipédia.

L’idée même d’un quatrième pouvoir constitué par les médias d’information fait l’objet aujourd’hui de critique en raison de la méfiance d’une partie de la population envers la presse. Il ne demeure pas moins que les médias d’information se perçoivent comme le quatrième pouvoir, comme le chien de garde de la population face aux autres pouvoirs en présence.

Il faut aussi tenir compte du fait que les médias d’information exercent leur pouvoir, non seulement sur les autres pouvoirs (pouvoir exécutif, législatif et judiciaire), mais aussi sur la population elle-même, sur l’opinion publique.

L’opinion étant un jugement (que l’on porte sur un individu, un être vivant, un fait, un objet, un phénomène…), ce que l’on appelle l’opinion publique désigne l’ensemble des convictions et des valeurs, des jugements, des préjugés et des croyances plus ou moins partagés par la population d’une société donnée.

Source : Opinion publique, Wikipédia.

Je le répète depuis ma lecture du livre LIRE LE JOURNAL en1981, « Informer, c’est choisir ». Il y a une telle somme d’information qu’un choix s’impose, non seulement en raison de l’espace limité dans les pages et les émissions des médias d’information, mais aussi et surtout en raison de la politique éditoriale adoptée par chaque médium d’information. Il y a aussi tout un jeu de pouvoir exercer sur les médias d’information par les groupes de pressions (lobbyistes) quant au choix de leurs sources d’information. Tel ou tel sujet, telles ou telle source d’information, sont discrédités au profit d’autres sujets et d’autres sources d’information. Il y a des listes noires dans certains médias d’information. On notera donc une bataille féroce pour occuper l’espace dédié aux informations. Les journalistes eux-mêmes doivent très souvent se battre avec les chefs de la salle de rédaction pour faire accepter tel ou tel sujet et pour obtenir l’espace nécessaire pour le couvrir.

Si les médias d’information se vantent de leur participation essentielle au maintient de la démocratie au sein de nos sociétés, ils sont loin d’être eux-mêmes un modèle de démocratie.

Une fois le sujet choisit, encore faut-il l’approfondir; recueillir, classer et évaluer les informations et encore choisir, cette fois, celles que l’on jugera utiles. Or, le temps manque. On n’a plus le temps de creuser adéquatement le sujet à moins d’avoir tout un bagage de connaissances et d’expériences à son actif. Les jeunes journalistes, pour qui le monde n’a d’existence valable que depuis leur naissance, creusent par défaut en amateurs.

 

 

 

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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