Le débat se poursuit avec Abdallah Bensmain, journaliste et écrivain algérien installé au Maroc

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VOTRE ÉDITEUR PREND POSITION

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

Le débat se poursuit avec Abdallah Bensmain, journaliste et écrivain algérien installé au Maroc


RÉSUMÉ

Le débat commence avec la publication de ma réponse à un article signé par Abdallah Bensmain dans l’édition du 3 novembre 2021 du journal L’Opinion (Maroc).

L’article de monsieur Abdallah Bensmain s’intitule : Edition : Faut-il privilégier le compte d’auteur en édition et supprimer les comités de lecture ?

Ma réponse a pour titre : En réponse à l’article « Edition : Faut-il privilégier le compte d’auteur en édition et supprimer les comités de lecture ? » signé par Abdallah BENSMAÏN, édition du 3 novembre 2021 du journal L’Opinion (Maroc)

Monsieur Abdallah Bensmain s’oppose à l’édition à compte d’auteur et, plus généralement, à toute contribution financière de l’auteur pour être publié.


LE DÉBAT

Jusqu’à ce jour, le débat se tenait dans les limites de la messagerie de Facebook; dont voir la reproduit.

Abdallah Bensmain : Serge-André Guay J’ai lu attentivement votre prise de position sur l’édition à compte d’auteur et la nécessité des comités de lecture. Si en lisant  » Edition : Faut-il privilégier le compte d’auteur en édition et supprimer les comités de lecture ? », vous êtes revenu 20 ans en arrière, je peux vous assurer qu’en lisant votre commentaire je n’ai pas avancé d’un iota… Ceci dit, vous avez de l’éthique : au lieu de faire payer les auteurs, ils vous font des dons… C’est aussi ce genre d’éthique que je récuse.

Serge-André Guay : De toute façon il y des frais pour tous les types d’édition alternative.

Abdallah Bensmain : Serge-André Guay Dans ma culture d’auteur, renforcée par une longue pratique professionnelle de journaliste culturel qui se compte en décennies, « les frais » sont pris en charge par l’éditeur. Défendre la participation de l’auteur aux frais d’édition est une morale… immorale! Ceci dit, chacun gagne des sous comme il peut et la littérature, à mon sens, n’en sort pas, généralement, grandie.

Serge-André Guay : Bonjour. Il s’agit bien de VOTRE culture d’auteur. Ne soyez pas dogmatique. Il y a aussi une autre culture, celle des amateurs. Il s’agit ici de soutenir le développement du loisir littéraire. Nous sommes dans un autre paradigme. Par littérature, vous entendez l’INSTITUTION de la littérature. Nous sommes en marge de cette institution. Et le plus grand respect s’impose face aux auteurs amateurs. Âgé de 64 ans et avec plus de trente ans de journalisme et de chroniqueur à mon actif, je sais de quoi je parle.

Abdallah Bensmain : Serge-André Guay Je ne doute pas que vous savez de quoi vous parlez comme je ne doute pas que vous êtes dans le « caritatif » en ne faisant pas payer les auteurs que vous éditez mais en leur faisant verser des « dons ». L' »autre culture » que vous voulez défendre par intérêt, car vous êtes « juge et partie », n’a pas vocation à tirer la littérature « vers le haut »… Bonne descente, à vous et vos « pigeons » qui, sans doute, se prennent pour des phénix de la littérature de ce siècle.

Serge-André Guay : On parle de loisirs littéraires. Dans tout loisir, il faut s’investir et investir. Traiter mes auteurs de pigeons est un manque de respect de votre part envers ceux et celles qui s’adonnent à l’écriture à loisir et veulent s’autoéditer ou être édité à compte d’auteur. Ce manque de respect est une caractéristique forte de l’édition traditionnelle envers le nouveau monde du livre.

Abdallah Bensmain : Serge-André Guay C’est vrai que c’est un « nouveau monde du livre », car dans « l’édition traditionnelle », les éditeurs ne font pas payer les auteurs, même sous couvert de « dons ». Je ne traite pas vos auteurs de « pigeons »: je qualifie ainsi les auteurs qui acceptent de vous faire des « dons » pour être publiés… C’est ce mécanisme que je dénonce. Si vous voulez débattre, débattons de « bonne foi » et arrêtez d’utiliser les mots comme de dérisoires boucliers (dons, écriture à loisir, etc.), appelez « un chat, un chat ». Le débat ne s’en porterait que mieux.


POURSUITE DU DÉBAT

Je préfère ramener le débat dans ce magazine en ligne pour rejoindre un lectorat plus large. Vous pouvez toujours le suivre sur la page Facebook de monsieur Abdallah Bensmain.

Monsieur Abdallah Bensmain écrit dans sa plus récente contribution à notre débat : «Si vous voulez débattre, débattons de « bonne foi » et arrêtez d’utiliser les mots comme de dérisoires boucliers (dons, écriture à loisir, etc.), appelez « un chat, un chat ». Le débat ne s’en porterait que mieux.»

Face à ce commentaire, il m’apparaît évident que Monsieur Abdallah Bensmain manque de connaissance des concepts du nouveau monde du livre.

Il m’ordonne d’«arrêtez d’utiliser les mots comme de dérisoires boucliers (dons, écriture à loisir, etc.)». Attardons-nous au concept de l’écriture à loisir. Il s’inscrit dans les enquêtes sur les pratiques culturelles réalisées par de nombreux gouvernements nationaux pour suivre l’évolution de la culture en leurs frontières. Dans ces enquêtes, on trouve depuis quelques années un sous titre intitulé« Les pratiques culturelles en amateur ». Plusieurs gouvernements se sont rendus à l’évidence que l’étude de la vie culturelle de leurs citoyens ne pouvait pas se limiter à des statistiques et des analyses de la consommation de produits culturels pour avoir un juste portrait de la culture. Ainsi, ils se penchent désormais sur les pratiques culturelles en amateur au sein de leur population respective. Voici un extrait du rapport « Cinquante ans de pratiques culturelles en France » par Philippe Lombardo et Loup Wolff, publié en 2020 par le ministère de la Culture :

Près de quatre personnes sur dix déclarent une pratique artistique en 2018

Faire de la photographie, de la musique, de la danse, du théâtre, du dessin, de la peinture ou encore écrire (des poèmes, des nouvelles ou un roman) sont des activités pratiquées par quatre Français sur dix (39 %) âgés de 15 ans et plus en 2018. La pratique de ces activités s’est tendanciellement développée depuis les années 1970 et jusqu’en 2008 : près d’un tiers des 15 ans et plus déclaraient pratiquer l’une de ces activités au début des années 1970 et ils étaient 50 % à le faire en 2008 (tableau 1, p. 6). Ce recul est toutefois à considérer avec prudence, tant l’éventail des activités artistiques s’est diversifié, notamment avec le développement des pratiques numériques venant concurrencer celles observables dans les six éditions de l’enquête de 1973 à 2018. Un examen de ces activités révèle des évolutions contrastées : certaines deviennent moins courantes (en particulier la pratique musicale), pendant que d’autres se maintiennent (arts graphiques, théâtre, écriture) ou se développent (danse, photographie).

Source : Cinquante ans de pratiques culturelles en France [CE-2020-2], Ministère de la Culture


Chez nous, on peut lire dans la nouvelle politique culturelle du Québec

ORIENTATION 1
CONTRIBUER À L’ÉPANOUISSEMENT INDIVIDUEL
ET COLLECTIF GRÂCE À LA CULTURE

La politique culturelle Partout, la culture mise sur ces acquis, tout en proposant des orientations adaptées aux enjeux actuels. Elle vise l’avancement de la société québécoise par le renforcement de l’écosystème artistique et culturel, l’adaptation des interventions à l’ère numérique et l’ouverture à d’autres dimensions. Ainsi, le loisir culturel, la pratique en amateur, le bénévolat, l’aménagement du territoire et la conservation du patrimoine culturel y occupent une plus grande place, ce qui leur permettra de s’insérer davantage dans le système culturel.

Une vie culturelle active s’incarne aussi dans l’engagement bénévole, le mécénat, le loisir et la pratique en amateur. Ces formes de participation occupent une place importante dans de nombreux secteurs culturels; elles permettent la mise en commun non seulement de savoirs, mais aussi de leviers financiers, humains et techniques. Des bénéfices considérables en résultent pour les personnes elles-mêmes : plaisir, sentiment de reconnaissance et d’accomplissement, occasions d’autoformation, élargissement des réseaux, acquisition de nouvelles expériences, etc.

Source : Ministère de la Culture et des Communications, Politique culturelle du Québec

Bref, le concept et l’expression « écriture à loisir » ne sont pas de « dérisoires boucliers » contrairement aux affirmations de monsieur Abdallah Bensmain. Dans les enquêtes sur les pratiques culturelles, on parle d’«autoproduction» culturelle. Le citoyen n’est pas traité comme un simple consommateur de la culture mais aussi comme un producteur de culture.

Monsieur Abdallah Bensmain m’invite «appelez « un chat, un chat »». L’écriture est un loisir culturel. On peut donc écrire à loisir.

Monsieur Abdallah Bensmain s’insurge contre le principe de payer pour être publié contrairement à l’édition traditionnelle. De tous les temps, des auteurs et des écrivains professionnels ont payé pour être publié ou se publier eux-mêmes. Le choix revient aux auteurs, qu’il s’agisse d’autoédition ou d’édition à compte d’auteur. Et il nous revient de respecter le choix de l’auteur plutôt que de le mépriser.

Monsieur Abdallah Bensmain écrit : «L' »autre culture » que vous voulez défendre par intérêt, car vous êtes « juge et partie », n’a pas vocation à tirer la littérature « vers le haut »…» L’auteur amateur ne se prend pas pour un écrivain professionnel dont la mission, si tant est qu’il se la donne, de «tirer la littérature vers le haut ». L’auteur amateur s’adonne d’abord à son loisir littéraire pour relever un défi personnel et en tirer une satisfaction toute aussi personnelle. Il n’écrit pas en imaginant son livre en tête des ventes en librairies ou, si vous préférez, motivé par la promesse d’un éditeur traditionnel ou d’un comité de lecture.

On ne peut pas non plus reprocher à l’auteur amateur de vouloir partager son œuvre avec les membres de sa famille et de sa communauté, tout comme avec les internautes. Pour aller plus loin que l’écriture À LOISIR, il doit se soumettre à l’exercice de correction et de révision, de la mise en page dans le respect de normes typographiques, de la production des maquettes de l’intérieur du livre et des couvertures destinées à l’imprimeur… Il peut franchir toutes ces étapes en contractant lui-même chacune des personnes ressources utiles à son projet, c’est-à-dire s’autoéditer, ou retenir tous ces services via un seul fournisseur, souvent une plateforme spécialisée en ligne sur le web, c’est-à-dire choisir l’édition à compte d’auteur.

Qu’il s’autoédite ou soit édité à compte d’auteur, l’auteur amateur devra investir financièrement dans son projet de livre. Il devra payer pour être édité. Est-ce mal ? Est-ce une faute impardonnable ? Pas du tout.

Vous me dites « juge et partie », par intérêt. C’est faux ! Nous disposons d’un comité de lecture et d’une politique éditoriale avec plusieurs critères de sélections. Nous ne sommes pas une industrie à livre, contrairement à nos compétiteurs commerciaux. Nous ne publions pas tout ce qui nous tombe sous la main. Nous ne publions pas l’œuvre d’un auteur tout simplement parce qu’il est prêt à contribuer financièrement à l’édition de son œuvre.

La qualité de notre catalogue de titres en différents genres littéraires prouve que nous ne tirons pas la littérature vers le bas, au contraire. Sachez que plusieurs de nos auteurs sont des écrivains professionnels. Être déjà édités par un éditeur traditionnel ne garantie pas l’édition des œuvres à venir.

Et qui veut bien éditer l’autobiographie personnelle et professionnelle du fondateur de l’École nationale d’administration publique du Québec, les romans historiques d’un féru de la Légion étrangère déployée au Maroc, les légendes d’un meunier d’un petit village, les contes du Rwanda soigneusement recueillis par un travailleur humanitaire, les notes de cours d’un professeur universitaire en philosophie traitant de Friedrich Wilhelm Nietzsche et ses autres essais de philosophie, ou les livres Jeunesse d’une détentrice d’une diplômée universitaire en études littéraire et détentrice d’une maîtrise en Bibliothéconomie, les manuels scolaires d’un professeur de l’Université d’Abomey-Calavi au Benin, et ainsi de suite ? Qui éditera les œuvres aussi pointues de tels auteurs ? Il se trouve que ces auteurs sautent par-dessus l’édition traditionnelle pour s’autoéditer ou être édités à compte d’auteur.

L’édition traditionnelle n’a pas le monopole de la qualité littéraire; elle n’offre aucune garantie qu’elle tire la littérature vers le haut. Combien d’œuvres furent rejetées par les comités de lecture des éditeurs traditionnels et qui sont ensuite devenues des succès nationaux ou internationaux autoéditées ou éditées à compte d’auteur.

Monsieur Abdallah Bensmain, vous ne parvenez pas à sortir du paradigme de l’édition traditionnelle ou, du moins, à accepter avec respect la présence d’un tout nouveau monde du livre né il y a plus de 20 ans.

La publication à compte d’auteur prend beaucoup d’ampleur dans notre pays. Qu’en pensez-vous ?

Il s’agit en fait d’un phénomène paradoxal. Puisque l’essor  actuel des maisons d’édition dans notre pays, n’a pas empêché la profusion des publications à compte d’auteur. Ceci revient, en grande partie, au fait que la création littéraire n’est pas vraiment encouragée par nombre éditeurs marocains ou même étrangers. Ce  phénomène  n’est pas nouveau, mais il a pris beaucoup plus d’ampleur ces dernières années. A signaler que feu Mohammed Choukri, lui-même, tenait absolument à publier ses livres à compte d’auteur, de peur de voir ses droits lésés par des éditeurs sans scrupules.

Nous espérons surmonter cette situation paradoxale dans un proche avenir. En accordant l’importance nécessaire au livre marocain, et aux auteurs marocains, dont le rayonnement dépasse aujourd’hui les frontières de leur pays. En témoigne le grand intérêt dont bénéficie la création littéraire marocaine dans les pays du Machreq,  où les auteurs marocains sont publiés et couronnés par de nombreux prix littéraires.

A titre d’exemple, Dar Al-Adab, la célèbre maison d’édition libanaise, qui ne publiait qu’un nombre très restreint d’ouvrage marocains, a aujourd’hui un catalogue où nos auteurs nationaux figurent en bonne place.
Il y a donc actuellement une grande vitalité et un grand dynamisme en matière de création dans notre pays. Mais l’écrivain marocain est souvent contraint de débourser son propre argent pour se faire publier.

A l’Union des écrivains du Maroc, nous faisons de notre mieux pour publier les ouvrages des écrivains membres de cette Union. Et ce grâce au soutien de certaines parties, tout aussi concernées par la situation du livre dans notre pays.

Source : Abderrahim El Allam: le livre marocain a beaucoup de mal à traverser les frontières, Libération Maroc, Samedi 15 Février 2014


Il faut lire ce texte :

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Pourquoi je ne suis plus illustrateur jeunesse.

Bonjour, je m’appelle Alexis Logié.

Je suis graphiste

J’ai été publicitaire, directeur artistique dans des magazines féminins, j’ai réalisé la maquette, le « layout » de nombreux journaux et magazines, illustré de nombreux articles dans la presse et j’ai participé à de nombreux livres aussi bien comme directeur artistique, maquettiste, illustrateur pour livres scolaires, ou illustrateur jeunesse, le rôle dont je retire le plus de fierté et de prestige.

Après avoir publié six livres « jeunesse » chez deux éditeurs, je ne suis maintenant plus illustrateur jeunesse, je vais vous expliquer pourquoi, mais commençons par le commencement.

*À cette époque, au Maroc, la littérature jeunesse était encore moins développée qu’elle ne l’est aujourd’hui. La rémunération de ce genre de travail était donc pratiquement symbolique, en valeur absolue,  alors même qu’elle semble équitable sur le papier au vu des pratiques internationales (10% du prix de vente public à partager entre les auteurs). La faiblesse des tirages et le prix modique des livres fait qu’en fait la somme n’est guerre mirobolante.

Je me rend assez vite compte que, malgré le prix reçu, aucune promotion n’est réalisée. Je rédige moi même le communiqué de presse, que j’envoie moi même. Ni bandeau, ni affichette, ni sticker, et pas de signature… résultat : aucune répercussion sur les ventes, ni donc sur le revenu modeste que j’en tire…

Source : http://shtonk.blogspot.com/


Dans l’édition 2018-2019 du rapport « Édition et livre au Maroc », on peut lire :

9.1. Les éditions à compte d’auteur

Le phénomène de l’édition à compte d’auteur relève des données fortes d’un champ éditorial marocain insuffisamment structuré. C’est qu’une composante importante des publications, soit 25% de la production imprimée, se fait à l’initiative des auteurs et à leurs frais. Un ensemble de 736 titres sont publiés pendant l’année de référence dans ces conditions, ce qui hypothèque les chances, pour une partie au moins de ces publications, de les voir diffusées hors des limites de la ville de l’auteur ou du cercle de ses connaissances.

Source : Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud pour les Etudes Islamiques et les Sciences Humaines — Casablanca, 2021, Rapport sur l’état de l’édition et du livre au Maroc dans les domaines de la littérature, sciences humaines et sociales 2018 / 2019

Pour approcher ainsi le compte d’auteur, il faut penser que tous les auteurs rêvent d’une grande distribution et diffusion mais la réalité est toute autre.


Le Conseil québécois en loisir (CQL) parlent du loisir culturel associatif en ces termes :

Il compte dans ses rangs des « amateurs » au sens noble du terme, soit des personnes qui, par amour des arts, de la culture et du patrimoine, et ce, sans aspiration pécuniaire, font de la musique, du théâtre, de la danse, écrivent, font du chant choral, des courts métrages, des recherches historiques et généalogiques, vont au cinéma dans des salles à l’extérieur du circuit commercial, etc. Il s’agit de véritables amateurs de la culture, qui souhaitent s’exprimer, découvrir, et partager leurs passions. S’ils apprécient les rencontres avec les œuvres, les objets et les artistes, ils souhaitent aussi, parfois, devenir eux-mêmes des professionnels. Il est par ailleurs reconnu, particulièrement dans les régions et les petites communautés, que le véritable accès à la culture dans ses diverses formes d’expression, soit souvent possible grâce à ces «amateurs», jeunes et moins jeunes.

Source : Le loisir culturel et les pratiques culturelles en amateur : un apport essentiel à la culture québécoise, Mémoire déposé par le Conseil québécois du loisir au ministre de la Culture et des Communications, monsieur Luc Fortin dans le cadre de la consultation publique pour le renouvellement de la politique culturelle du Québec : UN NOUVEAU CHAPITRE CULTUREL POUR LE QUÉBEC, Conseil québécois du loisir.)


À LIRE AUSSI

Comment publier un livre au Maroc ?, Publiersonlivre.fr

L’écriture comme résistance quotidienne : être écrivaine en Algérie et au Maroc aujourd’hui, Christine Détrez, Dans Sociétés contemporaines 2010/2 (n° 78), pages 65 à 85


DERNIER MESSAGE MESSENGER EN RÉACTION À L’ARTICLE CI-DESSUS

Abdallah Bensmain – Serge-André Guay Vous déviez le débat… Il n’est pas sur les  » concepts du nouveau monde du livre » mais sur le fait de faire payer des auteurs pour éditer des livres et sur la nécessité de passer par un comité de lecture pour ne pas s’autoriser « seulement » de son propre jugement, pouvant être, par ailleurs, faussé par des considérations d’égo… et d’éditeurs à l’affût de l’argent facile du compte d’auteur, transformé, pour les besoins de votre cause, en « don ».

Ce sont, globalement, les termes du débat de mon article « Edition : Faut-il privilégier le compte d’auteur en édition et supprimer les comités de lecture ? ». Les termes du débat sont là et nulle part ailleurs.

Votre « Abdallah Bensmain, journaliste et écrivain algérien installé au Maroc » montre bien que vous n’élevez pas le débat, car que viennent faire la nationalité et le lieu de résidence dans un débat d’idées ? Je ne vais pas vous suivre sur cette voie, car je ne veux pas descendre aussi bas.


À la question « que viennent faire la nationalité et le lieu de résidence dans un débat d’idées ? », je réponds qu’il demeure essentiel de considérer les réponses et les commentaires de son interlocuteur dans le contexte de sa culture nationale pour les situer sur la scène internationale et ainsi établir des comparaisons utiles. En aucun temps, j’ai pu détacher l’opposition aux compte d’auteur de monsieur Abdallah Bensmain de son contexte marocain. Si le compte d’auteur est critiqué en d’autres pays, jamais je n’ai constaté ailleurs dans le monde le choix du compte d’auteur à une volonté de « supprimer les comités de lecture ». C’est d’ailleurs ce qui a attiré mon attention toute nord-américaine sur l’article monsieur Abdallah Bensmain lors de ma revue de presse internationale.

Monsieur Abdallah Bensmain critique le compte d’auteur selon le point de vue du monde du livre traditionnel en mettant de l’avant la nécessité du travail des comités de lecture. À ses yeux, il faut éviter tous les types d’édition qui n’impliquent pas un comité de lecture pour l’évaluation des œuvres.

À sa question « Faut-il privilégier le compte d’auteur en édition et supprimer les comités de lecture ? », je réponds qu’en dehors des limites de l’édition à compte d’éditeur, il n’y a pas de comité de lecture formel. C’est dans la définition même du comte d’auteur. Est-ce que monsieur Abdallah Bensmain désire que le compte d’auteur intègre désormais des comités de lecture ? Non. Il souhaite plutôt que tous les auteurs se tournent vers l’édition traditionnelle et se soumettent aux décisions des comités de lecture. Et dans le cas d’un refus, que l’auteur abandonne l’écriture ou qu’il de remette à l’ouvrage jusqu’à ce qu’un comité de lecture d’un éditeur traditionnel accepte d’éditer son œuvre.

Monsieur Abdallah Bensmain demande s’il faut privilégier le compte d’auteur en édition. Tout dépend de l’objectif de l’auteur. Est-ce que monsieur Abdallah Bensmain comprend que des auteurs rejettent d’emblée l’édition traditionnelle de leurs œuvres au profit du compte d’auteur ou de l’autoédition ?

Le nouveau monde du livre n’inclut pas l’édition traditionnelle. Plusieurs auteurs privilégient le compte d’auteur et l’autoédition pour se propulser dans ce nouveau monde du livre parce qu’il offre de nouvelles opportunités, pour autant qu’il soit développé et accessible dans le pays de l’auteur ou que ce dernier en connaisse les rouages à l’internationale. Le nouveau monde du livre est né des nouvelles technologies, de l’internet et du web; il n’a de frontières pour l’auteur que la connaissance qu’il en a. Évidemment, l’auteur en profitera que si son pays offre à ses citoyens et auteurs les moyens technologiques pour se glisser dans ce nouveau monde du livre car, pour l’essentiel, tout se passe sur le web.

Le nouveau monde du livre n’inclut pas la distribution d’exemplaires papier dans les librairies traditionnelles. Il compte sur l’impression à la demande, c’est-à-dire la production d’un exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur intéressé. Dans le nouveau monde du livre, on évite ainsi les coût d’impression de plusieurs dizaines, centaines ou milliers d’exemplaires papier et les coûts d’entreposage et les coûts de la distribution et de la diffusion auxquels est soumis l’ancien monde du livre (l’édition traditionnelle). Le nouveau monde du livre possède son propre modèle d’affaires.

Dans le nouveau monde du livre, l’auteur bâtie lui-même sa communauté de lecteurs et il communique directement avec ses lecteurs. Lorsque l’édition traditionnelle soutient que ses écrivains peuvent faire de même, elle avoue implicitement ne pas remplir ses engagements contractuels. Car la mise en marché et la promotion revient à l’éditeur, non pas à l’écrivain, dans le monde du livre traditionnel.

Dans le nouveau monde du livre, ce sont les lecteurs qui font office de comité de lecture. Chaque lecteur décide si l’œuvre vaut ou non la peine d’être achetée et lue. De plus, le lecteur n’est plus confiné aux seuls catalogues des éditeurs traditionnels. Le nouveau monde du livre contribue à la bibliodiversité.

Dans le nouveau monde du livre, l’auteur peut autoédité ou édité à compte d’auteur son œuvre gratuitement ou payer les services d’une plateforme de services en ligne sur internet. Les services en ligne d’aide à l’autoédition ou à l’édition à compte d’auteur se distinguent aussi par le fait qu’elle offrent les œuvres éditées dans leurs propres librairies en ligne, évitant les commissions à verser à des intermédiaires.

Dans le nouveau monde du livre, nous ne sommes pas en compétition avec l’ancien monde du livre (l’édition traditionnelle). Le nouveau monde du livre démocratise l’accès à l’édition. Avec un taux de refus de plus de 90% des manuscrits soumis à leur attention par les auteurs, l’édition traditionnelle devait s’attendre un jour ou l’autre à l’ouverture d’un nouveau canal d’irrigation, d’accès à l’édition. Les éditeurs traditionnels à l’avant-garde vont même recruter des auteurs qui connaissent des succès de vente dans le nouveau monde du livre. Plus encore, les éditeurs traditionnels s’inspirent des innovations littéraire propres au nouveau monde du livre. Ce fut le cas du nouveau genre littéraire « Young Adult » (Jeune Adulte) né à l’initiative des auteurs du nouveau monde du livre.

Dans le nouveau monde du livre, l’auteur peut commencer en se limitant à une édition numérique de son œuvre pour évaluer l’intérêt des lecteurs et ainsi décider en toute connaissance de cause s’il ajoute l’édition papier.

Dans le nouveau monde du livre, l’auteur peut même offrir gratuitement l’exemplaire numérique de son livre. Cet auteur recherche davantage un succès d’estime qu’un succès commercial.

Dans le nouveau monde du livre, l’autoédition et l’édition à compte d’auteur n’ont pas la même signification et les mêmes connotations qu’elles évoquent face à l’ancien monde du livre (l’édition traditionnelle). Je comprends qu’une jeune industrie traditionnelle du livre se sente menacée par le nouveau monde du livre. Cependant, je n’admets pas qu’elle s’affirme comme la seule et l’unique source d’une littérature respectable, comme la seule instance capable de tirer la littérature vers le haut. Il s’agit d’un discours passéiste, un discours vite abandonné par les pays profitant du nouveau monde du livre. Alors pourquoi un tel discours au Maroc sous la plume de monsieur Abdallah Bensmain dans un journal reconnu ? C’est peut-être une question de définition du compte d’auteur :

AUTOÉDITION, L’AVENTURE HASARDEUSE

Distinguer édition à compte d’auteur et autoédition

Il est nécessaire, à ce niveau, de lever l’ambiguïté qui peut exister entre édition à compte d’auteur et autoédition. Dans les esprits des professionnels du livre, la distinction est claire. Un écrivain qui édite à compte d’auteur passe par un éditeur pour avoir son label. A l’auteur revient la charge de financer tout ou partie de l’opération. A l’éditeur incombe la mission de faire la correction de l’ouvrage, le travail de composition, d’impression, jusqu’à la distribution et la promotion. Mais tout dépend des termes du contrat. L’autoédition est une autre affaire : l’auteur devient lui-même éditeur. Il finance la publication de son ouvrage, il peut le confier à un distributeur une fois imprimé comme il peut faire lui-même le tour des librairies, des kiosques et d’autres points de vente pour écouler son produit.

Source : Midech, Jaouad, Autoédition, l’aventure hasardeuse, La Vie éco, 4 Fév, 2005.

L’affirmation « Un écrivain qui édite à compte d’auteur passe par un éditeur pour avoir son label » n’est pas une définition acceptable du compte d’auteur. Voici la définition donnée par Bibliothèque et Archives nationales du Québec :

2.2 Modes de publication et implications de l’autoédition

Quels sont les différents modes de publication au Québec?

  • Édition professionnelle : Processus d’édition traditionnel où une maison d’édition prend en charge la totalité des coûts de production et de diffusion et assume donc le risque financier. La maison d’édition est responsable de faire la demande du numéro ISBN de l’ouvrage et d’en faire le dépôt légal. L’auteur est lié à son éditeur par un contrat d’édition.
  • Autoédition : Processus d’édition par lequel l’auteur produit et diffuse son ouvrage et assume l’ensemble des risques financiers. L’auteur est également l’éditeur du document et est responsable de faire la demande du numéro ISBN de l’ouvrage et d’en faire le dépôt légal. Il peut utiliser les services d’entreprises ou plateformes pour l’aider dans l’édition ou la diffusion de son livre. Cependant, le nom de l’entreprise n’apparaît pas en évidence dans l’ouvrage comme ce serait le cas avec un éditeur professionnel.
  • Édition à compte d’auteur : Processus d’édition par lequel l’auteur paie un éditeur offrant cette possibilité, pour que celui-ci prenne en charge la production et la diffusion de l’ouvrage. L’auteur assume les coûts et les risques financiers. L’éditeur est responsable de faire la demande du numéro ISBN de l’ouvrage et d’en faire le dépôt légal comme dans l’édition traditionnelle. C’est également son nom qui est mis en évidence sur l’ouvrage. L’auteur est lié à l’entreprise par un contrat de services

Source : Le petit guide de l’autoédition au Québec,Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019, p. 2.

La définition publiée par le journal marocain La Vie éco implique la motivation de l’auteur : « Un écrivain qui édite à compte d’auteur passe par un éditeur pour avoir son label » (les caractères en gras sont de nous). Si cette affirmation suppose que des éditeurs à compte d’éditeur pratiquent de l’édition à compte d’auteur et vendent ainsi leurs labels, une loi devrait l’interdire comme c’est le cas au Québec pour les éditeurs agréés par le gouvernement. Au Maroc, il semble y avoir un problème :

Le livre en mal de formalisation

TENDANCE À L’INFORMEL

Ce qui s’est développé en revanche, ce sont des pratiques de contournement, faisant plonger une grande partie du secteur dans l’informel. Les maisons d’éditions ne produisaient entre 2002 et 2004 que 30,73% des livres parus, notait Hassan El Ouazzani. Or, la multiplication d’acteurs non professionnels (départements officiels, entreprises privées, associations, etc.) n’est pas une garantie de qualité. L’autoédition, surtout en arabe, a explosé : près du tiers de la production entre 2002 et 2004. En fait, beaucoup plus, puisque certaines maisons d’édition pratiquent du faux compte d’auteur, en imposant à l’auteur de prendre en charge l’avance à l’imprimeur au moment de la commande, le paiement du solde à la livraison, la publicité, l’obtention des commandes… Selon Amina Touzani, cela concerne «80% des publications chez des éditeurs marocains et non des moins respectables», qui «omettent en général de mentionner le fait sur l’ouvrage lui-même». Autre pratique en vogue : le compte d’auteur déguisé. Plusieurs sociétés d’édition récemment créées ne publient que les œuvres de leur fondateur, qu’ils n’ont sans doute pas pu faire éditer selon le circuit normal… De même, l’auto-distribution se répand. Hassan El Ouazzani y voit le corollaire de l’édition à compte d’auteur, mais elle est aussi pratiquée par 40% des éditeurs, pour réduire leurs charges.

Ces pratiques supposent un manque de confiance généralisé qui dissuade nombre d’écrivains de publier au Maroc. Faute d’une législation adéquate qui encadre et protège le secteur, cette situation risque de mettre le point final à l’aventure du livre marocain…

Source : Sefrioui, Kenza, docteur en littérature comparée, de l’Université Paris IV-Sorbonne. Le livre en mal de formalisation, Economia, HEM Research Center.

Un auteur ne doit jamais payer un éditeur traditionnel pour être édité. Voici ce qui se passe avec la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) du Québec:

Définitions de compte d’éditeur et de compte d’auteur | Mesures fiscales – édition de livres

La direction générale du financement et des mesures fiscales de la SODEC publie des définitions concernant le compte d’auteur et le compte d’éditeur en lien avec l’un des critères de l’ouvrage admissible : « La société assume seule, ou le cas échéant, avec les autres sociétés impliquées dans la coédition, tous les risques financiers et commerciaux liés à l’édition de l’ouvrage » en vertu de la Loi concernant les paramètres sectoriels de certaines mesures fiscales (la « Loi ») (article 8.5, paragr. 6, Annexe H).

Définitions complémentaires

Compte d’éditeur

Après un travail de sélection, la maison d’édition assume l’entièreté des frais de production et de commercialisation du livre. L’auteur fournit un manuscrit et accorde à l’éditeur les droits nécessaires à l’exploitation de son œuvre en contrepartie des sommes versées à titre de droits, redevances ou de montants forfaitaires par l’éditeur. Les revenus de l’éditeur proviennent des ventes du livre et de l’exploitation des droits accordés au contrat d’édition.

Compte d’auteur

L’auteur paie un éditeur pour qu’il publie son ouvrage ou pour qu’il assume certaines prestations pour la fabrication, la production ou la commercialisation de son livre. Le compte d’auteur inclut les pratiques pour lesquelles des dispositions contractuelles ou autres prévoient notamment :

  • qu’une partie des frais directs ou indirects de production ou de commercialisation est ou peut être assumée par l’auteur ou toute autre personne liée à l’auteur et/ou;
  • que les redevances ou les montants forfaitaires peuvent être payés autrement qu’en argent.

La SODEC précise qu’à partir du 1er juin 2018 sera non admissible au crédit d’impôt remboursable pour l’édition de livres tout ouvrage pour lequel des dispositions contractuelles ou autres prévoient notamment :

  • qu’une partie des frais directs ou indirects de production ou de commercialisation est ou peut être assumée :
    • par tout autre intérêt privé que la société admissible ou les autres sociétés impliquées dans la coédition et/ou;
    • par l’auteur ou toute autre personne liée à l’auteur et/ou;
  • que les redevances ou les montants forfaitaires peuvent être payés autrement qu’en argent.

Nous vous rappelons que la délivrance, la modification ou la révocation des attestations ou certificats sont régies par la Loi concernant les paramètres sectoriels de certaines mesures fiscales (RLRQ, c. P-5.1).

La Loi prévoit, entre autres, que la SODEC peut faire enquête sur toute question relative à l’application de cette Loi. La SODEC peut modifier ou révoquer une attestation ou un certificat qui a été délivré lorsque des informations ou des documents qui sont portés à sa connaissance le justifient. La Loi prévoit également qu’une société a l’obligation d’informer la SODEC de tout changement susceptible d’entraîner la modification ou la révocation d’une attestation ou d’un certificat déjà délivré.

Source : Définitions de compte d’éditeur et de compte d’auteur | Mesures fiscales – édition de livres, Société de développement des entreprises culturelles (SODEC).

Terminé le compte d’auteur déguisé en compte d’éditeur, du moins au Québec.


Un dernier message de monsieur Abdallah Bensmain

Messenger : Abdallah Bensmain – Serge-André Guay – Le débat devient surréaliste au sens péjoratif du terme. Ma définition du compte d’auteur est universelle. A vous lire, c’en est fait des éditions Penguin Random House (chiffre d’affaire supérieur à 3 milliards de dollars) et des Hachette livre (2.7 milliards)… et la liste peut encore s’allonger à tous les pays du monde ! Ces éditeurs « traditionnels » sont, aussi, dans le livre numérique. L’édition et la presse écrite ont pris la mesure de l’évolution technologique depuis plusieurs années déjà. Internet est même devenu la principale source de rentabilité pour certains titres, aussi bien dans l’édition de livres que dans la presse. Je vous laisse à la magie des mots, car vous créez « un monde nouveau » au tournant de chaque phrase. Je comprends que vous préfériez le confort douillet des débats au sein de la Fondation Fleur de Lys. Je vous laisse donc à votre chapelle et à vos ouailles qui ne payent pas pour se faire éditer, mais font des « dons » à la Fondation Fleur de Lys. La nuance est d’importance et celui qui ne la saisit pas n’a rien compris à votre nouveau monde.

Qu’est-ce que le nouveau monde du livre ?

En écrivant « Le nouveau monde du livre n’inclut pas l’édition traditionnelle », je soulevais la question finale de ce débat avec monsieur Abdallah Bensmain, journaliste et écrivain algérien installé au Maroc. En effet, je me doutais bien qu’il y avait une différence de perception de la réalité du nouveau monde du livre entre lui et moi.

Le nouveau monde du livre ne relève pas de l’ancien monde du livre ou, si vous préférez, de l’édition traditionnelle. Mon interlocuteur écrit : « A vous lire, c’en est fait des éditions Penguin Random House (chiffre d’affaire supérieur à 3 milliards de dollars) et des Hachette livre (2.7 milliards)… et la liste peut encore s’allonger à tous les pays du monde ! Ces éditeurs « traditionnels » sont, aussi, dans le livre numérique. » L’édition traditionnelle ne peut pas se réclamer du nouveau monde du livre parce qu’elle publie désormais des livres en formats numériques, parce qu’elle assure sa présence en ligne avec ses propres sites web, parce qu’elle s’est dotée de ses propres librairies virtuelles en ligne… L’évolution technologique de l’édition traditionnelle ne permet pas de soutenir qu’elle s’inscrit dans le nouveau monde du livre. Car peu importe la technologie, l’édition traditionnelle demeure en tout point traditionnelle, c’est-à-dire qu’elle a conservé les mêmes pratiques qu’avant son évolution technologique. Et dans ce cas bien précis, notez le mot « évolution » plutôt que « révolution ».

Alors, qu’est-ce que le nouveau monde du livre ? C’est une véritable révolution de l’accès à l’édition. Le nouveau monde du livre repose d’abord et avant tout sur la démocratisation de l’accès à l’édition dans le contexte du refus de plus de 90% des manuscrits soumis à l’attention des éditeurs traditionnels par les auteurs.

Le nouveau monde du livre prend racine dans l’arrivée des ordinateurs domestiques et des logiciels de traitement de texte. Écrire une autobiographie, un roman, un récits, des poèmes, un guide… était beaucoup plus fastidieux car on ne disposait alors que des machines à écrire qui fixaient le texte sur des feuilles de papier. Les utilisateurs devaient se plier à de nombreuses transcriptions et retranscriptions de leurs textes pour produire un manuscrit papier final, bien au propre. Changer le récit, déplacer un paragraphe et en supprimer un ou en ajouter un autre, changer le prénom du protagoniste, corriger des fautes et des coquilles, etc. demandaient beaucoup de temps et de patience. Et nous ne disposions pas tous d’une machine à écrire, en quel cas on se limitait à l’écriture manuscrite.

Avec l’arrivée des ordinateurs domestiques dotés de différents logiciels, dont le traitement de texte, nous voici enfin devant un appareil qui permet de travailler beaucoup plus aisément sur notre texte. Se remettre cent fois sur le métier coule de source avec une facilité nouvelle. L’ordinateur, le clavier et l’écran ouvre la porte à une nouvelle approche de l’écriture, autant pour les auteurs amateurs que les écrivains professionnels. Plusieurs se découvrent une nouvelle passion pour l’écriture.

On peut remonter encore plus loin dans le temps pour dégager à sa source la racine première du nouveau monde du livre. L’accès populaire du plus grand nombre à l’instruction publique où le peuple apprend à lire et à écrire avec méthode. Et le développement de l’instruction publique reposait en partie sur les besoins des employeurs dans tous les domaines d’activités. La lecture et l’écriture sont vites devenues des habilités incontournables pour être fonctionnels au sein de nos sociétés. De plus, la lecture et l’écriture deviennent des critères fermes d’embauche, une tâche quotidienne au travail et, c’est bien connu, plus nous pratiquons, plus nous sommes meilleurs.

Lorsque les ordinateurs personnels arrivent sur le marché, nous comptons déjà un nombre d’écrivains et de lecteurs inégalé dans dans toute notre histoire. Suit également et en toute logique une montée en flèche du nombre de personnes passionnées par l’écriture. Certains deviennent des écrivains professionnels, d’autres des amateurs aguerris. Il va sans dire que les maisons d’édition reçoivent un nombre de manuscrits plus élevé que jamais auparavant. Le taux de refus des manuscrits par les maisons d’édition grimpe à 90%. Mais qu’à cela ne tienne, au fil des ans, ces maisons d’édition saturent le marché du livre de nouveautés de plus en plus nombreuses à chaque rentrée littéraire à un point tel qu’une grande partie de la production se retrouve au pilon.

Certains abandonnent l’écriture devant les refus des éditeurs et remise leurs manuscrits au fond d’un tiroir. D’autres, ceux et celles qui s’adonnent à l’écriture à loisir, pour leur simple plaisir, sans aucune quête de lecteurs et de reconnaissance, persistent et signent. Ils travaillent désormais leurs textes sur leur ordinateur personnel et en conserve les soigneusement les fichiers textes.

Puis, big bang, l’internet et le web deviennent accessibles au grand public. L’ordinateur personnel est désormais branché à un nouveau monde. On peut mettre en ligne des informations, des récits, des poèmes… On peut les lire en ligne. La publication et la lecture en ligne pavent la voie à la naissance d’un nouveau monde du livre.

Dès les années 1990, on parle d’édition électronique puis de livres sous forme de fichiers numériques à télécharger sur son ordinateur personnel. Le format de fichier numérique connu sous le nom PDF (Portable Document Format). « L’avantage du format PDF est qu’il préserve les polices de caractères, les images, les objets graphiques et la mise en forme de tout document source, quelles que soient l’application et la plate-forme utilisées pour le lire. » (Wikipédia) Il n’en faut pas plus pour que bon nombre d’auteurs amateurs se mettent à la mise en page de leurs textes afin qu’ils s’affichent à l’écran de l’ordinateur à l’image des livres imprimés sur papier. Le contenant devient aussi important que le contenu pour bon nombre d’auteur amateur de plus en plus habiles avec leurs logiciels. Pour leur part, les écrivains peuvent se plier plus aisément à différentes normes imposés par les éditeurs pour la présentation de leurs manuscrits papier.

De plus, les écrivains professionnels tout comme les auteurs amateurs profitent d’une nouvelle invention : l’imprimante reliée à leur ordinateur personnel.

Dans les années 1990, l’édition électronique en ligne sur le web et les livres numériques à télécharger intéressent peu l’édition, de laquelle on parle désormais en la qualifiant de « traditionnelle ». Mais d’autres, y compris des anciens employés de l’édition traditionnelle, perçoivent dans l’édition électronique des opportunités révolutionnaires.

Premièrement, ce ne sont pas les manuscrit qui manquent. Deuxièmement, de plus en plus d’auteurs amateurs veulent profiter de l’internet et du web pour être lus. Troisièmement, de plus en plus d’écrivains professionnels dont les manuscrits sont refusés par l’édition traditionnelle veulent tout de même que leurs œuvres soient éditées et lues. Quatrièmement, il y a de plus en plus d’internautes intéressés par le livre numérique à télécharger. Ainsi naissent des maisons d’édition électronique en ligne.

On notera aussi l’arrivée de l’impression à la demande ou l’impression d’un exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur. L’éditeur électronique offre non seulement des livres numériques à télécharger mais aussi des livres en format papier semblable en tout point à ceux de l’édition traditionnelle. Cette dernière demeure prisonnière des grands tirages et ne peut pas se permettre d’inonder davantage son marché de nouveautés.

CyLibris, éditeur électronique

CyLibris, éditeur commercial

Fondé par Olivier Gainon en août 1996, CyLibris (de Cy, cyber et Libris, livre), basé à Paris, est le pionnier francophone de l’édition électronique commerciale. CyLibris est en effet la première maison d’édition à utiliser l’internet et le numérique pour publier de nouveaux auteurs littéraires et quelques auteurs confirmés, dans divers genres: littérature générale, policiers, science-fiction, théâtre et poésie. Vendus uniquement sur le web, les livres sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d’éviter le stock et les intermédiaires. Des extraits sont disponibles en téléchargement libre.

Pendant son premier trimestre d’activité, CyLibris signe des contrats avec treize auteurs. Fin 1999, le site compte 15.000 visites individuelles et 3.500 livres vendus tous exemplaires confondus, avec une année financièrement équilibrée.

Olivier Gainon explique en décembre 2000: «CyLibris a été créé d’abord comme une maison d’édition spécialisée sur un créneau particulier de l’édition et mal couvert à notre sens par les autres éditeurs: la publication de premières œuvres, donc d’auteurs débutants. Nous nous intéressons finalement à la littérature qui ne peut trouver sa place dans le circuit traditionnel: non seulement les premières œuvres, mais les textes atypiques, inclassables ou en décalage avec la mouvance et les modes littéraires dominantes. Ce qui est rassurant, c’est que nous avons déjà eu quelques succès éditoriaux: le grand prix de la SGDL [Société des gens de lettres] en 1999 pour La Toile de Jean-Pierre Balpe, le prix de la litote pour Willer ou la trahison de Jérôme Olinon en 2000, etc. Ce positionnement de « défricheur » est en soi original dans le monde de l’édition, mais c’est surtout son mode de fonctionnement qui fait de CyLibris un éditeur atypique.

Créé dès 1996 autour de l’internet, CyLibris a voulu contourner les contraintes de l’édition traditionnelle grâce à deux innovations: la vente directe par l’intermédiaire d’un site de commerce sur internet, et le couplage de cette vente avec une impression numérique en « flux tendu ». Cela permettait de contourner les deux barrières traditionnelles dans l’édition: les coûts d’impression (et de stockage) et les contraintes de distribution. Notre système gérait donc des flux physiques: commande reçue par internet, impression du livre commandé, envoi par la poste. Je précise que nous sous-traitons l’impression à des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de vendre des livres de qualité équivalente à celle de l’offset, et à un prix comparable. Notre système n’est ni plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à une économie différente qui, à notre sens, devrait se généraliser à terme.»

Source : LEBERT, Marie ,Le livre 010101 (1971-2015).

L’édition électronique commerciale en ligne invente une nouvelle chaine du livre en éliminant plusieurs intermédiaires et, par conséquent, elle profite d’économies notables sur ses coûts d’opération. La vente directe aux lecteurs par l’éditeur électronique donne lieu à la création de sa propre librairie virtuelle en ligne.

La librairie en ligne Amazon est créée par Jeff Bezos en juillet 1994. Il offre trois millions d’articles – soit l’ensemble de la production imprimée aux États-Unis, c’est-à-dire, les livres de l’édition traditionnelle américaine. Amazon n’est pas dans le nouveau monde du livre à sa création. La librairie n’est alors qu’une extension électronique virtuelle de l’industrie traditionnelle du livre.

Le nouveau monde du livre, c’est avant tout une démocratisation de l’accès à l’édition grâce à la création d’une nouvelle chaine du livre, un nouveau canal pour les auteurs amateurs et les écrivains professionnels avec une nouvelle philosophie contribuant à une plus grande bibliodiversité. Il se distingue de l’ancien monde du livre (de l’édition et de la chaine traditionnelles du livre) par son mode opératoire qui permet une mutation de l’autoédition et de l’édition à compte d’auteur en une nouvelle branche exclusive au web. Pour demeurer dans les limites du nouveau monde du livre, l’éditeur résiste à l’idée de distribuer sa production dans les librairies traditionnelles pour se concentrer uniquement à la vente dans les librairies en ligne. Cette limite caractérise le modèle d’affaires unique de l’édition en ligne.

L’autoédition et l’édition à compte d’auteur qui offrent la distribution en librairies traditionnelles ne s’inscrit pas dans le nouveau monde du livre. La distribution en libraires traditionnelles fait perde à autoédition et l’édition à compte d’auteur en ligne son autonomie et son indépendance face à l’industrie traditionnelle du livre. La distribution en libraires traditionnelles implique d’abandonner l’impression à la demande dans sa conception originale, soit l’impression d’un exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur. Dans le nouveau monde du livre, chaque exemplaire imprimé est déjà vendu; c’est la fin du pilon.

Monsieur Abdallah Bensmain a l’impression que l’industrie traditionnelle du livre fait partie du nouveau monde du livre parce qu’elle offre des livres numériques, que ses éditeurs possèdent leurs sites web, que ses libraires se sont dotées de librairies virtuelles. Or, malgré cette évolution technologique et numérique, l’industrie traditionnelle du livre n’a pas donné lieu à une démocratisation de l’accès à l’édition, pas plus qu’à la fin du pilon.

Le nouveau monde du livre, pour être reconnu comme « nouveau », doit se conformer à la nouvelle économie du livre auquel il a donné naissance avec son nouveau modèle d’affaires.

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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