Les fautes d’orthographe : une barrière infranchissable vers l’emploi ?

Avec l’augmentation exponentielle des échanges électroniques (SMS, courriels, réseaux sociaux), la maitrise de l’écrit est devenue une compétence incontournable.
Pexels/ Suzy Hazelwood, CC BY

Les fautes d’orthographe : une barrière infranchissable vers l’emploi ?

Christophe Benzitoun, Université de Lorraine

Le 25 octobre dernier, une entreprise de remise à niveau en orthographe a publié un sondage Ipsos portant sur les attentes des employeurs vis-à-vis des compétences des salariés. Les questions étaient orientées vers l’importance accordée à la maitrise de la langue française dans un contexte professionnel. Et sans surprise, les employeurs se disent très sensibles à la question de l’orthographe tant au moment du recrutement que pour ce qui concerne l’activité professionnelle des salariés. D’autres études l’avaient déjà montré, cela ne vient donc que confirmer ce que l’on savait déjà.

Cependant, quand on y regarde de plus près, le contenu des questions interroge. Outre le fait que l’étude surestime la demande de certification émanant des employeurs (qui, dans 4 cas sur 5, n’en connaissaient aucune avant de répondre au sondage), elle comporte des formulations mélangeant la qualité de l’expression (orale ou écrite) et l’orthographe. Dans le détail, avoir une bonne orthographe arrive 10 % au-dessous d’une bonne qualité d’expression orale et écrite dans le cadre d’un recrutement (69 % contre 59 %). Mais les fautes d’orthographe, de grammaire ou de conjugaison dans un CV ou une lettre de motivation montent à 83 % en tant que critères rédhibitoires pour la poursuite d’un recrutement.

En résumé, à la lecture des résultats, on peut tirer deux enseignements :

  • l’orthographe n’est pas clairement distincte des autres compétences associées à la maitrise de la langue française ;
  • son importance fluctue en fonction de la formulation de la question (entre 59 % et 83 %).

D’où viennent les difficultés en orthographe ?

L’impact de l’orthographe sur la vie sociale et professionnelle (voire amoureuse) est connu. Avec l’augmentation exponentielle des échanges électroniques (SMS, courriels, réseaux sociaux), nous vivons désormais dans une société de l’écrit. Il n’y a jamais eu de période dans l’histoire de l’humanité où autant d’êtres humains lisent et écrivent, ce dont on ne peut que se réjouir.

La maitrise des règles d’orthographe et de grammaire est donc un enjeu majeur, mais ces évolutions soulèvent aussi la question du bien-fondé de ces règles. Cela fait plus d’un siècle que des linguistes alertent sur les difficultés d’apprentissage qu’engendre l’absence de réformes de l’orthographe. Il est nécessaire de faire la chasse aux exceptions afin que le système soit plus régulier et accessible au plus grand nombre. D’ailleurs, Maurice Druon, Secrétaire perpétuel de l’Académie française, écrivait dans sa présentation des rectifications de 1990 :

« [Les rectifications] en éliminent les principales difficultés qui sont sans justification, et normalisent la plupart des anomalies. »

Puis il ajoutait :

« la langue étant chose vivante, il faudra recommencer le travail, dans trente ans, sinon même avant. »

Un retard important a donc été pris et c’est ce qui peut expliquer, au moins en partie, les difficultés actuelles. Pour mémoire, entre 1694 et 1798, il y a eu 5 éditions du Dictionnaire de l’Académie française avec des évolutions régulières de l’orthographe. Mais depuis 1798 (soit une période de plus de deux siècles), il n’y en a eu que 3 et la quatrième est en cours de rédaction.

De plus, dans l’édition de 1740, un mot sur quatre a vu son orthographe rectifiée. Et on ignore souvent que le mot « poésie » s’est écrit « poësie » jusqu’en 1798 mais qu’il a fallu attendre 1878 pour que poëme s’écrive poème. Quant à « noces », il s’est écrit « nopces » car ce mot vient du latin « nuptiae ».Cela permet de relativiser le mouvement de défense de l’accent circonflexe ou de l’étymologie.

L’orthographe représente une convention que l’on doit faire évoluer vers plus de régularité. Pour le français, cela fait deux siècles environ que notre orthographe stagne et que, parallèlement, on déplore une maitrise insuffisante, sans jamais faire de lien entre les deux.

La faute de l’orthographe

Quand on dit que 83 % des recruteurs considèrent comme rédhibitoires les fautes d’orthographe, de grammaire et de conjugaison, il faut mesurer le drame que cela représente. Le niveau ne va pas miraculeusement augmenter dans les années à venir. Et cela pour une raison très simple : plus nous allons nous éloigner de l’époque où les formes orthographiques ont été figées, plus les élèves auront du mal à se les approprier, la langue continuant à évoluer.

Pour améliorer la situation, il faut commencer par rectifier les anomalies qui se sont accumulées au cours du temps afin de rendre enseignables l’orthographe, la grammaire et la conjugaison. Maurice Druon le disait lui-même.

Les programmes de certification d’orthographe constituent une réponse aux besoins des entreprises, mais il est peu probable qu’ils représentent une solution robuste. D’autant qu’à notre connaissance, les rares études scientifiques sur le sujet montrent seulement un léger effet positif sur le niveau des apprenants.

L’une d’entre elles montre que dans une classe de CM2, les élèves ayant utilisé le Projet Voltaire passent de 16,4 erreurs en moyenne à 13,05 dans le cadre d’une dictée comprenant 62 mots. Dans la classe n’utilisant pas le Projet Voltaire, les élèves passent de 17,1 erreurs à 14,65. L’amélioration constatée n’est donc pas spectaculaire.

En refusant de considérer que le problème puisse venir de l’orthographe elle-même, le tri va continuer à s’opérer entre celles et ceux qui auront les moyens de se former (avec des résultats qui déclinent malgré tout) et le plus grand nombre qui sera condamné à l’exclusion. D’autant plus si l’orthographe continue à avoir une telle importance dans la société.The Conversation

Christophe Benzitoun, Maître de conférences en linguistique française, Université de Lorraine

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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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