Un roman du métissage dans la Grèce antique : « Théagène et Chariclée »

Détail du Tableau du temple des muses, M. de Marolles (1655).
Wikimedia

Un roman du métissage dans la Grèce antique : « Théagène et Chariclée »

Françoise Létoublon, Université Grenoble Alpes (UGA)

On croit en général que le genre romanesque date du Moyen-âge – c’est ce que le mot français roman semble impliquer – et la typologie des genres littéraires qui remonte à la Poétique d’Aristote l’ignore totalement. Pourtant, la littérature grecque connaît quelques récits en prose, des « aventures d’amour », qui paraissent avoir connu un grand succès à la période hellénistique et sous l’empire romain. Les « Big Five » semblent s’être diffusés comme suit, avec des « noms d’auteurs » tous plus ou moins pseudonymes et une datation incertaine, contenant l’essentiel des topoi romanesques que l’on connaîtra plus tard dans la littérature européenne :

  • Chariton, Chéréas et Callirhoé
  • Achille Tatius, Histoire de Leucippé et Clitophon
  • Xénophon d’Éphèse, Les Éphésiaques
  • Longus, Daphnis et Chloé
  • Héliodore, Les Éthiopiques ou Théagène et Chariclée.

Le plus récent de ces textes, le plus réussi, je crois, (Théagène et Chariclée), doit peut-être sa célébrité à Jacques Amyot qui l’a traduit en français pour la première fois – sans signature – en 1547, rencontrant un immense succès dans toute l’Europe. Il est très complexe par sa composition in medias res (le lecteur est placé directement au milieu d’une action, les évènements qui précèdent n’étant relatés qu’après coup).

Il nous montre d’emblée, par les yeux d’une bande de pirates, le spectacle intrigant d’une fête qui a mal tourné sur un rivage d’Égypte, et au milieu de ce désastre une très belle jeune fille que les pirates prennent pour une déesse. Cette jeune fille, c’est Chariclée, qui porte les attributs de la déesse Artémis et essaie de ranimer un jeune homme blessé, Théagène. Le roman qui commence ainsi va raconter leur histoire d’amour grâce à des retours en arrière dans les récits que font plusieurs des personnages, et en particulier ceux du prêtre égyptien Calasiris qui les a aidés à quitter en secret Delphes et le prêtre d’Apollon Chariclès, père adoptif de Chariclée.

Une lettre mystérieuse

Fille adoptive d’un prêtre grec, Chariclée ne sait rien de sa naissance, mais des oracles divins la poussent à remonter le Nil vers l’Éthiopie. Elle est tombée amoureuse de Théagène d’un « coup de foudre » quand elle l’a vu participer aux Jeux pythiques en l’honneur d’Apollon dont elle est la prêtresse – Calasiris le raconte à la fin du livre III et au début du livre IV à un jeune Athénien, Cnémon, qu’ils ont rencontré dans leur voyage. Théagène a été frappé du mal d’amour lui aussi en recevant le prix de la course des mains de la belle prêtresse.

Tous les deux ont été victimes des symptômes analogues que provoque l’amour dans la poésie grecque en passant par les yeux, depuis Sappho au moins : sensations de brûlure et de froid, démangeaisons, perte du sommeil, etc. Chariclès, la croyant malade, a cherché un médecin et consulté Calasiris, lequel a favorisé secrètement la fuite des jeunes gens.

Au cours du voyage, Chariclée lui a montré les symbola, objets de reconnaissance qu’elle porte précieusement avec elle, et parmi eux une bande de tissu brodée avec une inscription en hiéroglyphes qu’elle n’a jamais pu lire, mais qu’il déchiffre pour elle ; c’est une lettre écrite par sa mère, la reine d’Éthiopie Persinna, qui explique la raison pour laquelle elle a dû abandonner sa fille à la naissance : son mari, le roi Hydaspe et elle, s’unirent pendant une chaude après-midi, et pendant la conception de l’enfant, elle avait sous les yeux une peinture de la chambre royale représentant la délivrance d’Andromède par Persée, à l’origine de leur lignée. Hydaspe et Persinna étaient noirs, mais Andromède, sur la peinture, était blanche, et au moment de la naissance, la petite fille était blanche à l’image d’Andromède.

Persinna, craignant d’être accusée d’adultère, avait alors confié l’enfant à un prêtre éthiopien, Sisimithrès, avec les objets de reconnaissance qui permettraient plus tard de la retrouver ou de lui servir de linceul si elle venait à mourir. Ce décryptage, au livre IV, permet à Chariclée de savoir qui elle doit rechercher en allant vers Méroé.

Détail du tableau de Kassel représentant Persinna et Hydaspe devant le tableau d’Andromède.
Fourni par l’auteur

Un bracelet d’ébène sur son bras d’ivoire

Au livre X, nos héros arrivés en Éthiopie après diverses péripéties, sont prisonniers du roi Hydaspe qui veut les sacrifier aux dieux des Éthiopiens, le soleil et la lune. Ils sont déjà sur le bûcher quand Chariclée tente de se faire reconnaître de son père, en vain, jusqu’à ce qu’un prêtre âgé, qui s’avère être Sisimithrès qui l’avait recueillie des mains de sa mère à la naissance, demande de faire venir du palais royal le tableau de la délivrance d’Andromède.

Une fois le tableau apporté sur la scène de sacrifice et proposé aux yeux de la foule, la ressemblance frappante entre Chariclée et Andromède est constatée par tout le monde, mais Hydaspe reste incrédule. Chariclée découvre alors son bras blanc, et l’on constate qu’elle a une tache noire, formant « un bracelet d’ébène sur son bras d’ivoire ». Persinna d’abord, puis Hydaspe, reconnaissent leur fille, qui va pouvoir enfin épouser Théagène, et tous deux succèderont à Hydaspe, en interdisant le sacrifice humain pratiqué jusqu’alors…

L’explication : le regard et la conception

L’ébène, matériau noir, incrusté sur le blanc de l’ivoire, telle est l’image que le narrateur de la scène trouve pour décrire la tache noire sur le bras blanc de Chariclée, marque qu’elle avait à la naissance et que sa mère reconnaît comme un signe de son identité. Il pense alors aux techniques d’incrustation de matériaux, connues dès l’Antiquité. À époque récente, on connaît peut-être davantage l’incrustation d’ivoire sur l’ébène que l’inverse, mais l’association de ces deux matériaux, tous deux d’origine africaine, est connue. Leur valeur symbolique est ancienne.

En Grèce ancienne, on connaissait bien l’incrustation d’ivoire, en particulier associé à l’or dans les statues chryséléphantines, mais l’incrustation d’ivoire sur du bois se pratiquait aussi dès l’époque archaïque, comme sur le fameux coffre de Cypsélos, tyran de Corinthe de la fin du VIIe s. av. J.-C., objet disparu mais que nous décrit la Périégèse (ou Description de la Grèce) de Pausanias (V, 17,5). Je n’ai trouvé aucune autre mention d’association entre l’ébène et l’ivoire dans l’Antiquité mais les Grecs connaissaient le bois d’ébène depuis longtemps : son nom est attesté sous la forme ἔβενος ou ἐβένη à partir d’Hérodote suivant Pierre Chantraine, qui précise que l’ébène d’Éthiopie était réputé d’un « bois noir luisant et sans nœud » par opposition avec celui provenant de l’Inde.

Le texte d’Héliodore attribue la couleur blanche de la peau de Chariclée au regard de sa mère sur un tableau, comme si la ressemblance s’expliquait par un spectacle vu au moment de la conception, en vertu d’une représentation qui semble remonter à la médecine hippocratique et Aristote, avec des anecdotes illustratives colportées par divers auteurs, tel Galien :

« J’ai lu dans une vieille histoire qu’un homme laid, mais riche, voulant avoir un bel enfant, en fit peindre un très beau, et qu’il recommanda à sa femme de fixer, à l’instant des caresses amoureuses, les yeux sur ce tableau : elle le fit, et dirigeant, pour ainsi dire, son esprit et toute son attention vers cet objet, elle mit au monde un enfant qui ne ressemblait point à son père mais parfaitement au modèle qui l’avait frappée. »

Ou sous une forme moins positive le polygraphe français du XVIe s. Boaistuau :

« Hippocrate sauva une Princesse accusée d’adultère, par ce qu’elle avoit enfanté un enfant noir comme Ethiopien, son mary ayant la couleur blanche, laquelle à la suasion d’Hippocrate fut absoulte, pour le pourtraict d’un More semblable à l’enfant, lequel coustumierement estoit attaché à son lict. »

Ces anecdotes sont rapportées avec d’autres par Evelyne Berriot-Salvadore dans une conférence sur le pouvoir de l’imagination, montrant que l’on cherchait à expliquer ainsi, par le regard sur des images, des naissances hors du commun, voire « monstrueuses », comme « une fille entièrement velue » ou un « veau-moine » chez Ambroise Paré et d’autres. Le cas de Chariclée est très proche de celui d’Hippocrate selon Boaistuau, avec inversion de la couleur de peau, mais la princesse accusée d’adultère semble proche de Persinna.

Pouvoir des images

La relation entre Chariclée et Andromède, de copie à modèle, est un peu plus complexe si l’on se réfère à l’histoire des images et de leur pouvoir. La description par Persinna de la manière dont son enfant a été conçue montre en effet qu’elle avait les yeux fixés sur la représentation d’Andromède, blanche de peau certes, mais aussi nue. Le pouvoir des images de David Freedberg montre que dans l’histoire de l’art, la représentation de belles femmes nues produit sur les spectateurs une forme d’excitation, avec une composante sexuelle, le plus souvent masquée sous le jugement esthétique. Le premier exemple qu’il donne (p. 23 du livre) du pouvoir des images, qualifié d’invraisemblable, est justement celui de l’effet Andromède, sans l’approfondir. Il cite ensuite l’exemple du tyran Denys évoqué par Saint Augustin :

« Étant difforme, il ne voulait pas engendrer d’enfants à sa ressemblance. Lorsqu’il couchait avec sa femme, il plaçait devant elle une très belle image, afin que par le désir devant cette beauté, par l’imprégnation, pour ainsi dire, elle pût effectivement la transmettre à sa progéniture. »

Freedberg commente ensuite en disant avec un érudit du XVIe s. qu’il faut « réserver les objets lascifs aux pièces intimes […] car leur vue est propre à susciter l’excitation et l’engendrement de beaux enfants… ».

La lettre de Persinna évoque très indirectement le désir d’enfant du roi et d’elle-même, mais très explicitement qu’elle sentit avoir conçu, et très clairement que l’Andromède de l’image était nue. Il me semble que la page de Freedberg, en face de la Vénus d’Urbin de Titien et de la Vénus de Giorgione (p.22), suggère que cette image a entraîné le désir des époux. De fait, le goût des peintres et de leur public pour la représentation du beau corps nu enchaîné à son rocher paraît relever d’une excitation comparable. Si la lettre de Persinna exprime de manière implicite cette forme de plaisir – que l’on appelle esthétique sous le couvert des bienséances –, son originalité consiste dans le fait qu’il s’agit du plaisir féminin. En somme, Chariclée, fille du regard sur un tableau, est le produit du désir amoureux de ses parents, en particulier de sa mère, désir provoqué par la vue d’Andromède nue sur un tableau.

Le savant helléniste britannique M. D. Reeve qui a inventé l’« Andromeda effect » dans le cadre d’une recherche sur les représentations antiques de la conception, avec le titre Conception, et de nombreuses références antiques et modernes, cite le parallèle de Elephant Man, dans la réalité Joseph Merrick, exhibé dans une baraque de foire, suivi en 1884 par le médecin londonien Frederick Treves, qui a publié, après sa mort en 1890,The Elephant Man and other reminiscences (1923). Sa malheureuse histoire a abouti à plusieurs livres et un beau film de David Lynch. Sa maladie est maintenant connue comme la neurofibromatose, mais en son temps, Merrick lui-même pensait que sa mère avait été piétinée par un éléphant pendant sa grossesse.

Chariclée, dans la fiction d’Héliodore, est donc née en quelque sorte d’une peinture. Mais on peut dire qu’après la parution de la traduction d’Amyot, elle est retournée à la peinture : le peintre Ambroise Dubois a peint au début du XVIIe s. une série de fresques sur Théagène et Chariclée au château de Fontainebleau suivant la chronologie de leurs amours à partir du Cortège des Thessaliens et je crois que la peinture appelée Allégorie de la peinture et de la sculpture peut s’inspirer de Chariclée devant le tableau de la Délivrance d’Andromède. Le modèle, la Délivrance d’Andromède, a eu dans l’histoire de l’art un succès bien supérieur (47 notices dans le site Utpictura avec Titien, Véronèse, Rubens, Rembrandt etc).

Dans le château de Cheverny, la Chambre du Roy est décorée par des caissons sur Persée et Andromède au plafond, par des scènes représentant Théagène et Chariclée sur les lambris, mais c’est bien difficile de préciser d’après les images trouvées en ligne si la relation est établie entre le plafond et les murs mais il y a des chances pour que le peintre Jean Mosnier ait consacré l’un des trente lambris à la scène qui nous importe.

Nicolas Mignard a lui aussi consacré une série de peintures à Théagène et Chariclée, pour l’hôtel de Fortia à Avignon, mais le thème s’est ensuite transporté aux Pays-Bas, sous influence française, avec Abraham Bloemaert pour le prince Frederik Hendrik d’Orange (voir ci-dessus), puis Gerard Honthorst.

Selon l’historique dû à l’historien d’art Wolfgang Stechow, la dernière série d’œuvres sur ce thème se trouve au Landgrafenmuseum de Kassel (repr. p. 150, 19), attribuée sans certitude à Ferdinand Bol, un élève de Rembrandt, selon d’autres à Ehrenstral ou Karel Van Mander. L’une de ces images représente Persinna et Hydaspe devant le tableau d’Andromède, attachée au rocher dans une pose inconfortable, donc avant sa délivrance. On ne voit pas Chariclée mais on ne peut qu’être frappée par le contraste voulu par le peintre entre la peau claire d’Andromède et la peau noire du couple, le détail reproduit dans Hägg le montre bien, ce qui me semble faire remonter la question à l’ancêtre mythique de la famille royale : si Chariclée a pris la couleur blanche de l’Andromède du tableau, comment se fait-il que Persinna et Hydaspe, tous deux noirs soient réputés descendre d’ancêtres, Persée et Andromède, tous deux blancs ?

Vase corinthien représentant Persée, Andromède et le monstre marin Cétos. Altes Museum, Berlin.

Il y a au moins une exception en histoire de l’art, une estampe d’après Abraham van Diepenbeeck illustrant un commentaire des Tableaux du temple des Muses par M. de Marolles (1655). Tout l’édifice romanesque d’Héliodore n’est-il pas compromis alors ? Pourtant, dans l’une des plus anciennes représentations antiques, la peinture de vase montre une Andromède à la peau plus blanche encore que celle de Persée…The Conversation

Françoise Létoublon, professeur (émérite) de langue et littérature grecques, spécialiste d’Homère et de la Grèce archaïque, Université Grenoble Alpes (UGA)

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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