Kim Dongshik, une nouvelle espèce d’écrivain de l’ère ultra connectée via Impressions d’Extrême-Orient

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Impressions d’Extrême-Orient

1. Nouveaux formats et métamorphoses des genres littéraires d’Asie

Kim Dongshik, une nouvelle espèce d’écrivain de l’ère ultra connectée

Lee Hyeon-hee

Résumés

À la fin des années 2010, la nouvelle tendance d’écriture et de lecture modifiant le paysage du monde romanesque coréen pourrait se résumer en une phrase : « On écrit plus bref, on lit plus vite. » Ainsi, les romans coréens les plus vendus ces dernières années ne dépassent pas les deux cents pages. Il existe néanmoins une autre tendance qui attire notre attention par son format encore plus court. La raison majeure de cette tendance littéraire est, paraît-il, assez explicite : le lectorat d’aujourd’hui, donc la génération du « smartphone » ne supporte plus les textes longs. En ce sens, ce genre romanesque court est le produit littéraire de l’ère du smartphone. Entre autres, Kim Dongshik, l’auteur des 113 courtes histoires ou micronouvelles, publiées en trois volumes à la fin de 2017, puis encore deux volumes en 2018, demeure un cas particulier.

Plus court, plus vite

  • 1 Baudelaire, « Le cygne II », Les Fleurs du Mal. Paris : Gallimard, 1996.
  • 2 « Même une nouvelle parait trop longue : l’ère du flash-fiction », Dong-A ilbo, le 29 novembre 2014 (…)
  • 3 Chang Kang-myoung, Parce que je déteste la Corée, trad. Yeong-Hee Lim, Mélanie Basnel. Arles: Phili (…)
  • 4 Kim Yongha, Ma mémoire assassine, trad. Yeong-Hee Lim, Mélanie Basnel. Arles: Philippe Picquier, 20 (…)
  • 5 On cite souvent Hemingway comme initiateur de la flash fiction par cette annecdote. Pendant un repa (…)
  • 6 En ce qui concerne la série de courtes histoires, on peut citer en particulier la série de « Plus c (…)

1« Paris change ! mais rien dans ma mélancolie n’a bougé ! »1 Certainement, Baudelaire au XIXe siècle évoque-t-il à cette occasion sa nostalgie d’une ville bouleversée par les changements hausmanniens, mais le monde est en perpétuelle évolution. La littérature n’est pas une exception. À la fin des années 2010, la nouvelle tendance d’écriture et de lecture modifiant le paysage du monde romanesque coréen se résumerait en une phrase : « on écrit plus bref, on lit plus vite »2. Ainsi, les romans coréens les plus vendus ces dernières années tels que Parce que je déteste la Corée 한국이 싫어서 (2015) de Chang Kang-myoung3, Kim Jiyeong née en 1982 82년생 김지영 (2016) de Cho Nam-joo ou Ma mémoire assassine 살인자의 기억법 (2013) de Kim Yongha4 ne dépassent pas deux cents pages. Mais il y a une autre tendance qui retient l’attention par son format encore plus court. Ce nouveau genre romanesque aux diverses appellations telles que flash fiction 플래시 픽션5, fiction d’une pause cigarette 담배짬소설, fiction d’une feuille 엽편소설, mini-fiction 미니 픽션, ‘Prosetry’ 프로즈트리, micro-story 마이크로 스토리, sudden fiction 서든 픽션, short-short story 쇼트쇼트 스토리, fiction d’une carte postale 엽서소설, fiction d’une tasse de café 커피잔 소설 apparaissant, les écrivains s’apprêtent à adopter un style d’écriture plus court. Les maisons d’édition coréennes importantes portant une attention particulière à ce genre de fiction dont la longeur est relativement plus courte qu’une nouvelle, décident de les publier tantôt en les accompagnant d’illustrations, tantôt en les enrichissant de livres audios, tantôt en en faisant une série regroupée en plusieurs courtes histoires6.

2La raison majeure de cette tendance littéraire paraît assez explicite : le lectorat d’aujourd’hui, donc la génération du « smartphone », ne supporte plus les textes longs. En ce sens, ce genre romanesque court est le produit littéraire de l’ère du smartphone. Tout de même, la longeur de l’histoire ne constitue pas une condition suffisante. Étant donné que la longueur dépasse rarement une page A4, ce genre ne respecte pas la structure romanesque classique composée habituellement de quatre parties : introduction, développement, climat et conclusion. Par conséquent, la littérarité de ce genre tient plutôt au thème qu’il traite, souvent accompagné de l’effet de surprise menant les lecteurs à une réaction inattendue. En ce sens, nous pourrions considérer ce nouveau genre romanesque à la fois comme un poème de par sa nature ‘condensée’ et comme une prose de par sa ‘narrativité’. Entre autres, Kim Dongshik, l’auteur des 113 courtes histoires ou micronouvelles, publiées en trois volumes à la fin de 2017, puis encore deux volumes en 2018, demeure un cas particulier.

Kim Dongshik, de la chaudronnerie à la littérature

  • 7 L’écrivain de « l’Homme Gris », le 25 mars 2018, Shin-Dong-A.
  • 8 Depuis décembre 2017 jusqu’à mars 2019, Kim Dongshik a publié sept volumes et chaque volume compren (…)

3Né dans la banlieue de Séoul en 1985, Kim Dongshik passe son enfance à Busan, dans le sud de la Corée du Sud. Issu d’une famille infortunée, et par manque d’intérêt selon l’auteur lui-même, il arrête ses études en cinquième. Ensuite, à l’âge de 18 ans, il devient l’apprenti d’un poseur de toile. En 2006, il se dirige à Séoul et se met à travailler en chaudronnerie où il fabrique des petits objets tels que des boutons, fermetures éclair, épingles de sûreté, etc7. Il travaille de 9 heures à 18 heures. Après le travail, le soir, faute de loisirs particuliers, il consulte le site « Todays Humour » 오늘의 유머, une communauté d’internet où on publie des histoires de divers thèmes. Un jour, une envie d’écrire une histoire lui-même lui vient en tête, mais cet élève qui a décroché au collège n’avait aucune idée d’écriture. Il se dirige vers un moteur de recherche populaire coréen, Naver, et il y pose une question : comment écrire une histoire ? Ainsi, obtenant des réponses de base sur l’écriture, il publie la première histoire de sa vie sur le mur du site ; le lendemain, il trouve un commentaire sur son écriture. Vivement encouragé, Kim Dongshik écrit alors une deuxième, une troisième, une quatrième histoire… et les publie sur le mur. Les usagers du site quant à eux, participent à son écriture en l’encourageant, en corrigeant les fautes d’orthographe, et en lui donnant des conseils tantôt pour mieux construire les récits, tantôt pour affiner les histoires. Donc, écrire, publier, corriger, écouter, partager, valider… Tout cela se passe sur le mur du site à tel point qu’on y voit apparaître « une communauté » composée de fans de Kim Dongshik ; parmi eux un jeune critique littéraire lui propose de publier ses histoires en livre. Ainsi, il devient écrivain d’une génération d’internet. D’après son éditeur, jusqu’à début mai 2018, ses ouvrages se sont vendus à plus de 50 milles exemplaires en seulement quatre mois. C’est un succès fulgurant comparé souvent à une « rafale » dans le marché du livre coréen où actuellement un écrivain national de renommée n’arrive pas à vendre plus de dix milles exemplaires maximum. Pour le moment, Kim Dongshik ne bénéficie que de critiques positives : on pense que la clé de son succès reposerait sur certaines techniques bien identifiables. Côté critique littéraire, certains ont applaudi la fraîcheur des thèmes qu’il aborde, certains ont apprécié l’apparition d’un nouveau format romanesque qu’il propose, sûrement adaptés au nouveau lectorat issu de la génération ultra connectée dont le smartphone est le support principal de diffusion. Et d’autres encore ont encouragé la naissance de ce jeune écrivain qui n’a aucun diplôme universitaire, ce qui fait de lui un cas à part notamment en Corée où le taux d’instruction est remarquable et le diplôme universitaire joue un rôle capital. Kim Dongshik, auteur de 103 courtes histoires, publiées en trois volumes en décembre 2017, puis encore en deux nouveaux volumes en avril 2018 mérite donc avant tout une mise en lumière.8

4D’une certaine manière Kim Dongshik représente d’une part la naissance « d’une écriture collective », d’autre part la véritable « transgression » littéraire, voire sociale, de l’ère ultra connectée : il efface la frontière du genre et du thème, puis il détruit le mur solide qui sépare les écrivains intellectuels et les incultes. Désormais on peut tout écrire, et quiconque peut devenir un écrivain. Explorant le monde que Kim Dongshik illustre dans ses « flash fiction », nous nous proposons d’examiner de plus près les caractéristiques de ce nouveau genre : Comment peut-on situer ce genre dans la continuité de l’histoire littéraire coréenne ? Quel destin pour ces romans si courts ? Y a-t-il toujours une frontière entre celui qui écrit et celui qui lit à notre époque ultra connectée ? Nous tenterons une approche comparative et historique sur la question du lectorat de masse apparu il y a cent ans environ grâce au roman feuilleton : les lecteurs du roman feuilleton et ceux des flash fictions, en quoi sont-ils différents ?

Histoire extravagante mais amère

5En effet, il est assez complexe de délimiter les grands thèmes de ses livres. Nous y trouvons l’humour, la terreur, la satire vis à vis de notre société, et le désir de communiquer aussi bien entre deux êtres amoureux, qu’entre voisins, ou même dans le monde. En ce qui concerne les personnages, il y a de tout : animaux, zombies, monstres, extraterrestres, êtres humains morts ou vivants, d’aujourd’hui ou de demain… D’une certaine façon, il serait plus simple de classer ses nouvelles selon les termes récurrents employés par les critiques. On parle d’abord de son imagination qui coure dans tous les sens sans connaître de limites à tel point que certains critiques lui attribuent le surnom de « monstre d’imagination à la folie ». Un deuxième élément attirant les lecteurs, voire les spécialistes littéraires, est la technique de l’effet de surprise que l’auteur adopte et fait surgir à la fin de chaque histoire.

6Observons d’abord une de ses nouvelles « Le monstre venu sur Terre pour chercher une pièce détachée » 부품을 구하는 요괴, laquelle figure dans 회색인간 (Yoda ed., 2017). Ce récit est particulièrement représentatif du thème des conditions de travail, de la matérialisation des êtres humains selon son désir substantiel. L’histoire commence par l’apparition d’un monstre : un monstre de trois mètres vient sur Terre dans le but d’embaucher un être humain comme pièce détachée. Ainsi un matin, la voix du monstre résonne dans l’esprit de chaque humain :

« Ma tondeuse de rocher est en panne ! Il me faut une nouvelle pièce détachée. Eh, les humains, je devrai en choisir un parmi vous. »
« 바위 깎는 기계의 부품이 늙어 죽었어! 기계를 못 쓰니까 자꾸만 바위가 자라나서 내 앞마당이 볼품없어졌단 말이야! 새로운 부품을 구해야겠어! » (p. 147)

7Dans l’esprit de chaque être humain stupéfait, la voix du monstre continue à résonner, cette fois-ci en détaillant sa condition car une pièce détachée doit correspondre à sa machine : il faudrait un homme de « 65 kg, 170 cm, chauve, les ongles bien propres et courts, moins de trente ans. » 65킬로그램에 170센티, 대머리에 28살. Le monstre fait ainsi son choix selon ses critères, puis il rentre chez lui. Les gens sur Terre, quant à eux, ont pitié pour l’homme choisi et devenu une pièce détachée du monstre. Mais ce dernier revient sur Terre le soir-même. Il dit que c’était la fin du travail pour ce jour (퇴근이랍니다). Plus surprenant encore, il revient avec un lingot d’or, son salaire journalier puis raconte que son travail n’est pas du tout difficile, et qu’il se sent très bien chez le monstre. Aussitôt, la jalousie fait basculer la société humaine. Les gens se plaignent et se mettent à comparer la condition de travail de l’homme choisi à la leur : « Je travaille très dur toute la journée, sans week-end, sans vacances, ni congés payés. Et l’homme du monstre touche un lingot d’or chaque jour ? » 난 이렇게 힘들게 일해서 쥐꼬리만큼 버는데, 그 사람은 매일매일 편안히 금덩이를 벌어올 거 아냐? (p. 148) Quelques jours plus tard, cette première pièce détachée du monstre, meurt dans un accident de voiture mais il n’était guère difficile de trouver un remplaçant car un bon nombre des hommes aveuglés par la condition de ce travail bien meilleure que la leur s’efforcent de répondre aux critères du monstre puis ils se battent pour devenir le remplaçant de l’autre. Le monde des êtres humains plonge dans le chaos.

8Les hommes qui resistaient pour ne pas être attrapés par le monstre, désormais, se battent puis se tuent pour prendre la place de l’ancienne pièce détachée. Cette histoire dévoile à travers ce monstre qui est d’ailleurs un personnage récurrent dans les cinq volumes de l’œuvre, la condition de travail qui est rarement appréciée par nous-même, et la nature humaine qui en veut toujours plus. L’auteur se pose de multiples questions : notre mécontentement vis-à-vis de notre vie constituée par le temps excessif passé au travail sans toucher de prime, ni de congés payés, sans vacances, le fait de travailler seulement au nom du travail sans avoir le plaisir de travailler, l’individu n’est ainsi perçu que comme une pièce détachée de la société qui ressemble de plus en plus à une immense usine. Ironiquement, ces hommes poussés par la jalousie d’une part, par l’argent d’une autre, n’hésitent pas à s’offrir au monstre. On comprend bien d’ailleurs que cette histoire simple mais extravagante se veut le reflet de la société capitaliste. Pourrait-on accepter d’être la pièce détachée de quelqu’un tant que l’on nous offre de l’or ? Si oui, qui nous a conduit à cet état tellement aveuglant qu’on oublie l’humiliation ?

9Ainsi c’est toujours une tierce créature telle que le monstre, le dieu ou un vieux qui met les êtres humains à l’épreuve. Devant cette créature, l’homme réagit tantôt comme un être complétement impuissant, voire fragile, tantôt comme un hypocrite. Le monde construit depuis l’apparition des premiers hommes ne présente qu’un monde éphémère au point de s’effondrer sous le simple souffle du monstre.

  • 9 Dans Je suis vraiment désolé, mais cela ne me fait rien 정말 미안하지만, 나는 아무렇지도 않았다. Yoda, 2018, p. 243

10La situation dans l’histoire intitulée « Kim Namwoo, Kim Namwoo, Kim Namwoo » 김남우, 김남우, 김남우9, témoigne de l’impuissance extrême chez les êtres humains qui ne savent pas s’ils sont humains ou non. Dans cette histoire, c’est l’identité humaine qui pose question. L’histoire commence par une question : « Qui saura distinguer les clones des vrais humains ? » 복제 인간과 진짜 인간을 구별하는 방법을 아는 사람? Trois Kim Namwoo, amnésiques, dont les apparences sont presque identiques, se retrouvent ensemble dans un vaisseau spatial tombé en panne. Au-delà de leurs noms et prénoms homonymes, ils sont identiques à tel point qu’on les considère comme des clones. Ayant très peu de réserves alimentaires dans le vaisseau spatial, ces trois Kim Namwoo décident de n’en sauver qu’un, celui qui est le vrai humain. Ils se mettent alors à se questionner : qui est le véritable être humain parmi eux trois et qui sont les clones ? Ils réfléchissent ensuite aux critères qui définissent ce qu’est un être humain tels que la gentillesse, la façon de créer du lien, le fait de laisser quelque chose dans le monde après sa mort, le sacrifice que l’on peut faire pour l’autre, le fait d’avoir bon cœur, de partager l’amitié, d’avoir de la compassion… et finalement, ils concluent en disant que : « un être humain est un être humain parce qu’il est un être humain, il n’y a pas d’autre raison. » 인간은 그냥 인간이라서 인간이네. 다른 이유가 없어 (p. 247). Au bout du compte, ces trois personnages ont fini par en élire un, puis les deux autres, jugés comme ‘clone’, décident de se suicider plutôt que de mourir de faim avant d’arriver sur Terre. Après six mois de navigation, lorsque le survivant prétendu être humain arrive sur Terre, ce dernier entend une voix : « Nous accueillons nos premiers astronautes humains triplés, Kim Namwoo, Kim Namhyon, Kim Namji qui ont accompli leur mission et sont rentrés sains et saufs sur notre planète » 지구 최초 세 쌍둥이 인간 우주 비행사! 김남우, 김남현, 김남지 형제의 무사 귀환을 환영합니다! (p. 253). En effet, il apprend qu’ils étaient les premiers astronautes humains triplés et qu’il n’y avait pas de clonage. Ainsi, l’homme est idiot, ego-centrique ou sceptique tandis que le monstre vient dans ce monde non pour les punir mais les éveiller de leur ignorance.

11« Le souhait de Dieu » 신의 소원 traite effectivement le sujet principal du monde selon Kim Dongshik : le préjugé et la méfiance vis à vis de chaque être humain. Un jour un rayon de lumière tombant du ciel, tout le monde entend la voix de Dieu :

« Celui d’entre vous que je désignerai me dira son souhait avant minuit. Je réaliserai son souhait quel qu’il soit. »
너희의 기도가 닿아 한 가지 소원을 들어주려 한다. 그것이 무엇이든 간에 뭐든지 다 이루어주겠다. 인간의 대표자는 오늘 밤 12시에 소원을 말하라.
(« L’Homme gris », p. 72)

12Dans un premier temps, tout le monde envie l’homme désigné par Dieu, mais des soupçons vis à vis de cet homme ne tardent pas à émerger : « Il faudrait absolument vérifier son idéologie, car s’il prononce un souhait qui n’est pas adapté à nos attentes, il nous mettra tous en danger ! » Ainsi Jack, le premier homme choisi par le dieu, mais présumé être un danger public est tué par la foule. Un autre, puis encore d’autres, ont été désignés par la suite, mais jugés non méritants, ils sont tous tués l’un après l’autre par la foule. Enfin la dernière élue, une fillette de huit ans satisfait la foule : innocente, sans aucune histoire précédente, la fillette rassure tout le monde et elle finit par prononcer son souhait au ciel : « Je veux que tous les animaux dans le monde puissent parler et penser comme nous les êtres humains. » 세상 만물이 사람처럼 말하고 생각하게 해주세요 (p. 72). Aussitôt le souhait prononcé, même un cafard devient un être capable de parler et de comprendre en langue humaine et peut prendre la place des êtres humains.

Les hommes se demandaient : où commencent les problèmes ? Dans un monde où même un cafard peut répondre à cette question.
사람들은 물었다. 어디서부터 잘못된 걸까? 바퀴벌레도 그 물음에 대답해줄 수 있는 세상이, 와 버렸다. (p. 72)

13À travers cette histoire, l’auteur raconte deux choses : d’une part, à quel point l’homme est égoïste, d’autre part, à quel point l’homme peut être cruel au détriment des autres. Les hommes non désignés par Dieu sont aveuglés par la jalousie, puis se substituant au dieu, ils condamnnent les choisis avant le dieu. Un autre thème important que l’on peut tirer de cette histoire serait que les ‘plans’ des humains, qu’il soit bien réfléchi ou non, ainsi que leurs préjugés peuvent entraîner un résultat ou un accident inattendu. En ce sens, pourrait-on classer cet auteur dans le mouvement des nihilistes ou pessimistes ?

14En effet, tout au long de la lecture de ces cinq volumes, nous avons l’impression que l’univers de Kim Dongshik balance dans un double mouvement : c’est-à-dire qu’il peut aussi bien élargir l’univers de son récit à un paradis, une dystopie, une vie sous terre ou extra-planétaire tout comme il peut rétrécir cet univers en le réduisant à un monde infime sous le regard d’un monstre ou d’un extra-terrestre pour qui notre planète ne devient alors pas plus grande qu’une boîte. Par ce double mouvement, le thème que Kim Dongshik nous livre est très clair. D’une part, par le contraste d’un être plus puissant qu’un être humain, il dénonce notre incapacité humaine. Nous sommes, que l’on soit riche ou pas, que l’on soit intellectuel ou pas, impuissants et égoistes par innéité. Enfin, le monde que nous avons construit même fièrement est tellement fragile qu’il risque de s’effondrer par l’effet de l’action d’un être d’extérieur. D’où la raison pour laquelle certains critiques classent les histoires de Kim Dongshik dans le genre du ‘thriller’ mais très court.

En guise de conclusion : le web, un nouveau médiateur entre lectorat et écrivain

15Par ailleurs, comment se positionne Kim Dongshik dans l’histoire littéraire coréenne contemporaine ? Et c’est là que cet auteur mérite un intérêt des plus considérables : il faudrait d’abord parler de sa façon de percer le mur social qui a une épaisseur quasiment infranchissable pour la plupart des gens ordinaires. Depuis l’apparition de la littérature ‘écrite’, le monde littéraire en Corée est dominé par la classe intellectuelle, les élites sociales, qui sont privilégiées en matière d’éducation et d’opportunités. Si l’on aborde un instant la simple démarche d’écriture et de publication aujourd’hui dans le monde éditorial, il faut candidater aux concours organisés soit par les journaux quotidiens, soit par les éditions de renommées. Une fois lauréat, il faut être reconnu par les critiques les plus réputés, extrêmement exigeants, avant de finalement accéder au statut d’écrivain. Il faut surtout avoir un bon réseau relationnel.

16L’apparition de Kim Dongshik est un évènement marquant qui annonce la fin de ce système hiérarchisé, fermé, bureaucratique. Un écrivain qui n’a jamais appris l’écriture dans le système universitaire fascine les jeunes internautes qui sont saturés par le système social qui exigent d’eux toujours plus de compétences… Ils sont fascinés par cet auteur, ils le soutiennent, ils le lisent et ils l’achètent. Personne ne peut dire quel sera le cheminement à venir de cet auteur, mais pour l’instant son apparition est un exemple frappant d’une solution alternative pour devenir écrivain, une solution que l’ère des médias ouverts nous offre.

17D’un point de vue historico-litteraire, cette inter-réaction entre l’auteur et ses lecteurs nous rappelle l’apparition du lecteur public en concomitance avec le roman-feuilleton lors des premières décennies du XXe siècle en Corée. En Corée, comme dans la plupart des autres pays, c’est la presse, donc le journal quotidien et la revue, qui a joué un rôle primordial dans le développement de la littérature moderne et dans l’émergence des lecteurs publics.

18À la différence de la couche de lecteurs traditionnels qui lisaient des romans traditionnels circulant d’une main à une autre sans vraiment connaître de démarche commerciale, cette nouvelle couche de lecteurs lisait les roman-feuilleton qui étaient un pur produit né du système de commercialisation. Ainsi, les premières traductions des romans français notamment celle du Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas ont fasciné les Coréens tout au long de la période. Avec ces nouveaux romans feuilletons apparus aux premières décennies du XXe siècle en Corée dans un journal, les nouveaux lecteurs découvraient la première version du Comte de Monte Cristo et des Misérables. Grâce à ces œuvres étrangères traduites ou adaptées, les abonnées du journal lisaient des romans étrangers. Et le public grossissant de plus en plus, la mise en place du courrier du lecteur a vu le jour. Par-là, les lecteurs purent communiquer avec les auteurs, exprimer leur joie, leur colère ou leur mécontentement vis à vis de ceux qu’ils lisaient. Et les auteurs ou traducteurs de feuilletons, s’efforçaient d’adapter ce qu’ils écrivaient en fonction de la réception et de la réaction du lectorat.

19Quand le journal au XXe siècle était un médiateur permettant de tisser du lien entre l’écrivain et le lecteur, aujourd’hui c’est le Web qui continue à tisser ce même lien mais de manière encore plus fusionnelle. De la page de journal au mur du réseau social, les relations entre le lecteur et le créateur sont devenues si étroites que l’on est en mesure de s’interroger sur l’hyper-connexion et l’interdépendance du succès de la littérature d’aujourd’hui. En cela, Kim Dongshik est un écrivain et un témoin sensible de son temps qui a su transcender les schémas classiques en se connectant aux autres, en toute simplicité, grâce aux medias de masse. Il est très intéressant de remarquer que le succès fulgurant des œuvres de Kim Dongshik s’inscrit presque dans un nouveau champ littéraire, reposant sur cet équilibre entre lui et le lectorat qu’il a su créer grâce à un outil de communication populaire. Que ce soit pour récupérer le lectorat populaire qui s’éloigne de la littérature ‘traditionnelle’ ou pour leur offrir une lecture adaptée au mieux à la vie d’un nouveau style où la rapidité, la clarté et la simplicité s’imposent, il n’y a pas de doute que l’apparition de Kim Dongshik ainsi que d’autres auteurs de romans courts s’installeront comme les acteurs d’un nouveau courant littéraire de notre temps.

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Notes

1 Baudelaire, « Le cygne II », Les Fleurs du Mal. Paris : Gallimard, 1996.

2 « Même une nouvelle parait trop longue : l’ère du flash-fiction », Dong-A ilbo, le 29 novembre 2014.

3 Chang Kang-myoung, Parce que je déteste la Corée, trad. Yeong-Hee Lim, Mélanie Basnel. Arles: Philippe Picquier, 2017.

4 Kim Yongha, Ma mémoire assassine, trad. Yeong-Hee Lim, Mélanie Basnel. Arles: Philippe Picquier, 2017.

5 On cite souvent Hemingway comme initiateur de la flash fiction par cette annecdote. Pendant un repas entre amis au restaurant, Hemingway écrit « For sale: baby shoes, never worn » (À vendre : chaussures bébé, jamais portées) sur un bout de papier. Il est vrai que la totalité d’un roman en six mots fait un excellent exemple de ce qu’on appelle aujourd’hui flash fiction ou micronouvelle en français, mais son authenticité n’est pas encore prouvée.

6 En ce qui concerne la série de courtes histoires, on peut citer en particulier la série de « Plus court n’est pas un problème » 짧아도 괜찮아 시리즈 chez l’Homme qui marche, « La série de flèche tirée » 쏜살문고 chez Minumsa ; « La série de romans courts » 짧은소설 시리즈 chez édition Maumsanchaek.

7 L’écrivain de « l’Homme Gris », le 25 mars 2018, Shin-Dong-A.

8 Depuis décembre 2017 jusqu’à mars 2019, Kim Dongshik a publié sept volumes et chaque volume comprend une vingtaine de fictions courtes. La liste de titres est la suivante : L’Homme Gris 회색인간 (Yoda, 2017) ; Le monstre le plus fragile au monde 세상에서 가장 약한 요괴, ( Yoda, 2017) ; Kim Namwoo au jour du 13 13일의 김남우 (Yoda, 2017) Yoda ; La confession de conscience 양심고백 (Yoda, 2018) ; Je suis vraiment désolé, mais cela ne me fait rien 정말 미안하지만, 나는 아무렇지도 않았다 (Yoda, 2018) ; Un seul homme, un d’humanité하나의 인간, 인류의 하나 (Yoda, 2019) ; Le principe fondamental dun assassin살인자의 정석 (Yoda, 2019).

9 Dans Je suis vraiment désolé, mais cela ne me fait rien 정말 미안하지만, 나는 아무렇지도 않았다. Yoda, 2018, p. 243

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lee Hyeon-hee, « Kim Dongshik, une nouvelle espèce d’écrivain de l’ère ultra connectée », Impressions d’Extrême-Orient [En ligne], 12 | 2021, mis en ligne le 30 juin 2021, consulté le 04 août 2021. URL : http://journals.openedition.org/ideo/1621 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ideo.1621

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Auteur

Lee Hyeon-hee

Docteure en littérature comparée de l’Université de Bourgogne France-Comté avec une thèse conduite sous la direction de Laurence Dahan-Gaida et intitulée « Lire, traduire, écrire. La diffusion de la littérature française en Corée par le biais de la traduction (de 1894 à 1946) », elle est traductrice de littérature française en coréen.

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À raison d’une ou deux livraisons annuelles, elle réunit des textes autour d’un thème, sans se priver de la possibilité de publier des numéros spéciaux proposant des articles critiques et analytiques. Ses appels à contribution sont ouverts à tous, passionnés et connaisseurs des domaines littéraires mentionnés plus haut. Les textes proposés sont évalués par les membres de l’équipe et retenus en fonction de leur intérêt, mais aussi de la qualité de leur traduction. L’ensemble des traductions et des textes sources est offert en texte intégral dès le premier jour de publication.


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