Jacques Bouveresse, ou comment penser les pieds sur terre via La conversation

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Jacques Bouveresse, ou comment penser les pieds sur terre

Ousama Bouiss, Université Paris Dauphine – PSL

Qui n’a jamais trouvé la philosophie trop abstraite, son langage trop opaque ou encore ses philosophes un brin prétentieux, à vouloir nous dicter la marche du monde ? Si tel est le cas, comment s’expliquer que Jacques Bouveresse, disparu le 9 mai dernier, qui rehaussa la philosophie au rang d’un « sport intellectuel » et exigeant clarté et précision, soit encore si peu connu du grand public ?

Né en 1940 à Épenoy (dans le Jura), Jacques Bouveresse occupera les fonctions de professeur au Collège de France de 1995 à 2013. Loin de l’image que nous avons habituellement de la philosophie, il refusait l’élitisme et la distance fictive que certains philosophes cherchent à établir avec les citoyens ordinaires. Ainsi, comme le rappelle son élève Jean‑Jacques Rosat :

« Il n’y a certes pas de philosophie bouveressienne, au sens où Bouveresse n’a guère de thèse et encore moins de système. Mais il y a des choix, et encore plus des refus, extrêmement déterminés, des perplexités aussi qui, chez un philosophe attentif aux nuances et aux complexités, ne sont pas moins significatives. »

La réalité concrète contre les idées abstraites

On ne prend pas les êtres humains pour des imbéciles ! Voilà une première critique que Bouveresse semblait adresser aux philosophes français et aux autres intellectuels. En effet, à bâtir des théories et concepts détachés de nos réalités vécues, les philosophes opèrent comme des « dictateurs intellectuels » qui privent le citoyen de sa réalité au nom de la théorie. Ainsi, parce que nous disposons tous de la raison et des possibilités d’en développer ses langages, Bouveresse ne supportait pas ceux qui veulent nous faire croire qu’ils sont les seuls à même de penser notre réalité.

Parmi les techniques utilisées à cette fin, on peut citer le style d’écriture, la formation de concepts abstraits ou encore la mise en avant de problèmes sans lien avec la réalité de nos vies humaines. Aussi, pour lui, « cette tendance générale en philosophie à être spontanément plus abstrait qu’il n’est nécessaire requiert, en effet, assez rapidement un côté un peu immoral, car elle correspond à une sorte de dénégation de ce qui est justement le plus réel pour les êtres humains à commencer par leur existence et leurs souffrances ».

Dès lors, il nous invite à respecter le citoyen ordinaire et le réel en accordant la primauté à l’argumentation rationnelle et critique plutôt qu’à la tentative de séduction par les belles lettres. Il s’agit pour chacun de refuser de construire ou rejoindre ces tours d’ivoire conceptuelles au profit d’une confrontation des raisons, précise et rigoureuse, sur le réel et les faits que nous vivons.

L’ironie » comme précondition du rationalisme

Rationalité, rigueur et précision ne vont jamais sans ironie. Si Jacques Bouveresse nous a fait découvrir de grands satiristes comme Karl Kraus, il est une figure incontestable de ce qu’il nomme le « rationalisme satirique ». Comme il l’explique à Jean‑Jacques Rosat dans un entretien autobiographique exclusif (Le philosophe et le réel, 1998) :

« Plus la réalité vraie est celle de la compétition économique, du marché et du profit, plus on semble avoir besoin de gens qui rappellent que les grandes idées et idéaux restent essentiels, même s’ils sont contredits de façon patente et même insupportable par cette réalité. C’est pourquoi il ne peut y avoir de rationalisme sans une bonne dose d’ironie. »

On aura compris, ici, que les grandes idées ne se rattachent pas à l’idéalisme mais plutôt au retour de ces idéaux de raison, de vérité, de connaissance ou encore de démocratie si indispensables à nos vies humaines. Aussi, lorsque les humains s’engagent dans les voies de la déraison, de la guerre, de la compétition permanente, de l’argent-Roi, l’ironie préserve du ridicule tant celui qui émet la critique (auquel on pouvait reprocher une certaine naïveté) que celui qui la reçoit (découvrant derrière cette ironie savante, une argumentation précise et rigoureuse).

Subordonner le désir de juger au devoir de « comprendre »

Pour Jacques Bouveresse, l’écrivain et romancier Robert Musil est l’un des plus grands penseurs de notre temps. Dans son œuvre, l’ami de la connaissance et de la vérité y a trouvé le souci de comprendre le réel avec honnêteté. Plus encore, on retrouve chez Musil comme chez Bouveresse, un désir de saisir les nuances, de ne pas céder aux simplifications, de souligner les difficultés réelles de la pensée face à certaines réalités. D’ailleurs, ce souci d’honnêteté dans la compréhension le conduit à porter le commentaire suivant sur l’engagement politique :

« Pour s’engager, en effet, il ne faut pas seulement prendre des risques (je crois être capable d’en prendre) mais il faut être prêt à ignorer ou à négliger une quantité de choses. Il faut éliminer et simplifier, ce à quoi j’ai toujours beaucoup de mal à consentir. C’est la raison pour laquelle je n’aurais sans doute jamais pu être un bon militant politique. Cela implique une forme d’unilatéralité dans la conviction qui me répugne intrinsèquement. »

Ainsi parlait Jacques Bouveresse dont nous n’avons dit que peu de choses au regard de la richesse de son œuvre. Toutefois, il s’agit ici d’un hommage à celui qui m’ouvrit la voie d’une pensée libre, sérieuse et honnête. Le lire et le relire en ces temps où l’inhumanité étend ses frontières semble d’une urgence pressante afin que nous continuions à vivre et à penser les pieds sur terre.The Conversation

Ousama Bouiss, Doctorant en stratégie et théorie des organisations, Université Paris Dauphine – PSL

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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