Edgar Morin, un siècle de sagesse en trois leçons via La conversation

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Edgar Morin, un siècle de sagesse en trois leçons

Ousama Bouiss, Université Paris Dauphine – PSL

Un « être humain ». Voilà comment répond d’abord Edgar Morin à la question « qui suis-je ? ». Un être humain qui, le 8 juillet 2021, célébrera ses 100 ans. Une vie qui, au plan personnel et historique, fut riche, aventureuse, traversée par les amours et les solitudes, les guerres – comme celle de 1939-1945 où il entra en Résistance – les évènements nationaux majeurs – comme ceux de mai 1968 – mais aussi l’émergence de la culture de masse ou, plus récemment, la crise du Covid.

Il serait bien difficile de retracer toute la richesse de cette longue expérience de l’architecte de la « pensée complexe ». Aussi préférerons-nous ici partager quelques éléments de sagesse issus de son livre Leçons d’un siècle de vie. Parce que cet ouvrage – dont chaque page est une leçon de raison, d’amour et de sagesse – est à la fois court et riche, nous ne chercherons pas à en faire la synthèse mais à en restituer trois propositions qui, nous l’espérons, sauront donner envie au lecteur d’en faire une de ses lectures estivales.

Sagesse n°1 : Résister à toute forme de domination

Déjà, le préambule constitue une leçon de sagesse en soi. Bien que l’intitulé du livre soit Leçons d’un siècle de vie, Edgar Morin ne prétend nullement donner des leçons. Plutôt, il cherche, à partir de son expérience singulière, à tirer quelques leçons dont il « souhaite qu’elles soient utiles à chacun, non seulement pour s’interroger sur sa propre vie, mais aussi pour trouver sa propre Voie ».

Si on peut voir dans ces propos une modestie intellectuelle qui le caractérise si bien, on y retrouve surtout son souci premier qui anima son travail autour de la « pensée complexe » : résister à toute forme de domination, d’idéologie, de dogmatisme ou encore d’idolâtrie. Ainsi, ce préambule ne manque pas de faire écho à sa conclusion du premier tome de La Méthode (1977, p. 387) :

« Disons dès maintenant qu’une science complexe n’aura jamais à se valider par le pouvoir de manipulation qu’elle procure, au contraire. […] En enrichissant et changeant le sens du mot connaître, la complexité nous appelle à enrichir et changer le sens du mot action, lequel en science comme en politique, et tragiquement quand il veut être “libération”, devient toujours de façon ultime “manipulation” et “asservissement”. »

Dès lors, pour résister à la domination, comme à toute forme de cruauté et de barbarie, il propose « un principe d’action qui non pas ordonne mais organise, non pas manipule mais communique, non pas dirige mais anime » (1977, p. 387).

Sagesse n°2 : Prendre conscience de la complexité humaine

Alors que les luttes identitaires sont vives, quel doux rappel que celui d’Edgar Morin sur la complexité humaine. Lui-même associé à plusieurs adjectifs en fonction des circonstances, « français, d’origine juive séfarade, partiellement italien et espagnol, amplement méditerranéen, Européen culturel, enfant de la Terre-Patrie », il nous rappelle que « chacun à une identité complexe, c’est-à-dire à la fois une et plurielle » (p. 9).

Ainsi, sur la question de l’identité humaine (dont il a largement développé le propos dans cinquième tome de La Méthode), il en tire cette sagesse salutaire qui va de pair avec la précédente : « Le refus d’une identité monolithique ou réductrice, la conscience de l’unité/multiplicité (unitas multiplex) de l’unité sont des nécessités d’hygiène mentale pour améliorer les relations humaines ».

Dès lors, il s’agit de se voir et de voir en l’autre cette complexité trinitaire de l’être humain : individu-société-espèce. D’ailleurs, permettre à chacun de s’accomplir individuellement, socialement et anthropologiquement constitue une des finalités éthiques de la « pensée complexe » (aux côtés de la résistance et de la barbarie). Aussi, cette « complexité humaine s’exprime par une série de bipolarités :

  • Homo sapiens (raisonnable, sage) est aussi Homo demens (fou, délirant) ;
  • Homo faber (créateur d’outils, technicien, constructeur) est aussi Homo […] mythologicus (croyant, crédule, religieux, mythologique) ;
  • Homo œconomicus voué à son profit personnel est également insuffisant et doit faire place à Homo ludens (joueur) et à Homo liber (pratiquant des activités gratuites » (p. 74).

Sagesse n°3 : Vivre poétiquement, donc avec amour

Évoquons enfin la sagesse du « Savoir Vivre ». Résister à la domination donc à la cruauté et à la barbarie, prendre conscience de la complexité humaine et veiller à son accomplissement et, enfin, mener une vie poétique et avoir foi en l’amour. En effet, pour Edgar Morin, « les malheurs, les efforts pour survivre, le travail pénible et sans intérêt, l’obsession du gain, la froideur du calcul et de la rationalité abstraite, tout cela contribue à la domination de la prose […] dans nos vies quotidiennes » (p. 56).

L’urgence est alors de retrouver le chemin de la poésie, de l’extase, de la convivialité, de la chaleur humaine et de la bienveillance aimante. Ainsi, peut-on espérer trouver cet « état poétique » c’est-à-dire « cet état d’émotion devant ce qui nous semble beau et/ou aimable […] qui est un état second de transe qui peut être très douce, dans un échange de sourires, la contemplation d’un visage ou d’un paysage, très vive dans le rire, très ample dans les moments de bonheur, très intense dans la fête, la communion collective, la danse, la musique, et particulièrement ardente, enivrante, exaltante dans l’état amoureux partagé » (pp. 55 – 56).

Pour Edgar Morin, « la poésie suprême est celle de l’amour ». Certes, « tout ce qui est passion, pour ne pas succomber à l’égarement, doit être surveillé par la raison » (une coopération nécessaire entre la raison ouverte et la bienveillance aimante). Aussi, « toute raison doit être animée par une passion, à commencer la passion de connaître ». Ainsi, amoureux de la connaissance, de la vie, des personnes qui l’ont accompagné dans l’aventure d’un siècle de vie, on pourrait attribuer à Edgar Morin ces beaux vers de Victor Hugo dans le poème « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » (Les Châtiments, 1848) :

Quoi, ne point aimer ! suivre une morne carrière,
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière !

[…]

Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme !
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme !
Pour de vains résultats faire de vains efforts !

[…]

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmi des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !

Il resterait beaucoup à dire sur ce concentré de sagesse que constitue ces Leçons d’un siècle de vie. Qu’il s’agisse de garder la raison ouverte à la complexité, l’incertitude et l’erreur, de la nécessité de régénérer sans cesse sa pensée par l’autoexamen ou encore des périls politiques, l’ouvrage est riche de ressources pour « trouver sa propre Voie ».

Merci mon cher Edgar et joyeux anniversaire !The Conversation

Ousama Bouiss, Doctorant en stratégie et théorie des organisations, Université Paris Dauphine – PSL

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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