IA dans les salles de nouvelles : une question de gros sous

Le Globe and Mail, le seul quotidien national au Canada, est celui qui exploite le plus les outils de l’IA dans la collecte, la production et la diffusion de l’information.
LA PRESSE CANADIENNE/Adrian Wyld

IA dans les salles de nouvelles : une question de gros sous

Patrick White, Université du Québec à Montréal (UQAM) and Nicolas St-Germain, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le journalisme est fortement influencé par les innovations technologiques. L’histoire montre que les médias se sont constamment réapproprié les innovations pour les intégrer à leurs pratiques. Ce fut le cas avec la radio, la télévision, l’Internet et maintenant, l’intelligence artificielle (IA).

Devant l’emprise des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), les médias doivent revoir leur modèle d’affaires et innover pour survivre et compenser la perte de revenus publicitaires qu’ils subissent au profit de ces géants.


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Les outils liés à l’intelligence artificielle gagnent en popularité dans les salles de nouvelles, un peu partout dans le monde. L’un des objectifs de son utilisation est d’aider les journalistes à se libérer de tâches routinières, comme le souligne un spécialiste de l’IA en journalisme, Francesco Marconi.

Constatant ce phénomène, nous nous intéressons depuis mai 2020 aux usages et aux perceptions de l’IA dans les salles de nouvelles au Québec et dans le reste du Canada.

À l’automne 2020, nous avons envoyé un questionnaire à 13 des plus grands médias canadiens, ou faisant des affaires au Canada, dans tous les secteurs (télé, radio, web, journaux, agences de presse) afin de connaître leurs usages de ces outils. Ils ont tous répondu.

Il faut savoir que la recherche sur les outils liés à l’IA répertorie trois champs d’applications de la technologie : la collecte et l’analyse d’informations, la production de nouvelles et la distribution des nouvelles.

Essentiellement, deux constats découlent de notre recherche : une disparité dans les usages et un manque d’expertise quant à l’élaboration de ces outils, et ce, malgré une bonne connaissance de ceux-ci. De plus, la majorité des répondants (9 sur 13) ont requis l’anonymat. Nous interprétons ces demandes d’anonymat comme un reflet de l’intense concurrence entre les médias au pays.

Les médias les plus riches

Tout d’abord, l’utilisation des outils liés à l’IA au pays varie énormément selon le média. En effet, outre le Globe and Mail et La Presse Canadienne/The Canadian Press, qui en font une utilisation poussée, six autres répondants l’utilisent de façon limitée et les cinq autres mentionnent ne pas du tout en faire usage.

Ces résultats montrent que les moyens financiers ainsi que la portée du média semblent jouer un rôle dans l’intégration ou non de cette technologie. Le Globe and Mail, le seul quotidien national au Canada, utilise fortement des outils liés à l’IA, tant dans la collecte que dans la production et la diffusion d’informations. Le quotidien utilise un outil qu’il a lui-même conçu appelé Sophi.io, qui gère les contenus de la page d’accueil du site et maximise les abonnés numériques (personnalisation du contenu et des modes d’abonnement en fonction des données perso).

À l’opposé, le quotidien Métro, propriété de Métro Média, à Montréal, n’utilise pas de système intégrant l’IA. Ce dernier ainsi qu’un autre de nos répondants ne croient pas non plus qu’ils feront usage d’outils en IA dans les cinq prochaines années.

De même, La Presse Canadienne utilise pour sa part un outil nommé Ultrad pour traduire des dépêches provenant de l’Associated Press ou de la Canadian Press, avec l’intervention d’un éditeur. L’agence de presse automatise aussi certains résultats sportifs de la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ), de même que des résultats électoraux et des données tirées de Statistique Canada.

Cette utilisation favorisée par les moyens financiers ainsi que la portée du média semble rejoindre les tendances observées à l’étranger ; les médias les plus riches se permettent davantage d’intégrer ce type d’outils, étant donné leur capacité à assumer les risques économiques. D’ailleurs, ceux ayant intégré l’intelligence artificielle dans leurs pratiques sont majoritairement de gros acteurs comme le New York Times, l’Agence France-Presse, l’AP, Reuters, le Wall Street Journal, le Washington Post, Le Monde, le L.A. Times, le Financial Times et autres.

Des usages multiples

Nous avons constaté que les usages de cette technologie sont multiples dans les médias. Des systèmes intégrant l’IA sont utilisés, entre autres, pour optimiser la rentabilité des contenus en ligne en proposant du contenu payant. Ils permettent d’actualiser le contenu de la page d’accueil en intégrant automatiquement les nouvelles les plus pertinentes ou personnalisées.

Certains médias utilisent aussi l’IA pour détecter les fausses nouvelles, grâce aux algorithmes, ou recommander des contenus intemporels ou d’archives selon les intérêts du lecteur. D’autres outils sont aussi utilisés pour transcrire des entrevues ou créer automatiquement des sous-titres à une capsule vidéo.

Un manque d’expertise

Notre deuxième constat permet d’établir que, dans l’ensemble, nos répondants possèdent une connaissance de base des outils de l’IA ainsi que leur champ d’application, mais qu’ils ne possèdent pas l’expertise pour concevoir les outils.

Ils sont conscients des avantages que peut leur apporter cette technologie, surtout quant à l’économie de temps, mais en même temps, certains perçoivent l’IA comme n’ayant pas de bénéfice tangible pour eux. Voilà qui peut sembler contradictoire. Or pour les médias qui n’en ont pas les moyens financiers, le simple fait de penser à une possible intégration d’IA apparaît futile.

Cela laisse croire que les médias n’ont possiblement pas le temps d’innover. Plusieurs d’entre eux sont en mode survie et ne sont pas capables de dégager une marge de manœuvre financière suffisante pour le faire.

Remplacés par des « robots » ?

Il y a une tendance populaire à croire que la technologie va remplacer le journalisme. Cette croyance est causée en partie par l’usage fréquent du mot « robot » au lieu des termes « programme informatique » ou « outils liés à l’IA » chaque fois que ces innovations sont abordées dans les médias ou dans les travaux universitaires.

Par ailleurs, certains journalistes craignent peut-être aussi de subir le même sort que les employés des portails d’informations MSN Québec et MSN UK, en 2020, où les éditeurs ont été licenciés et remplacés par des systèmes automatisés d’IA.

Un homme travaille devant un écran affichant un site de nouvelles
Les travailleurs des médias qui sont les plus menacés par l’émergence des outils liés à l’IA sont ceux qui font des tâches répétitives ou ayant peu de valeur ajoutée, comme la mise en ligne des nouvelles et la mise à jour des sites web.
Shutterstock

En fait, le pourcentage de travailleurs des médias à risque de voir leurs postes automatisés varie de 8 % pour les éditeurs/journalistes à 11 % pour les reporters sur le terrain et les correspondants, selon les estimations de deux chercheurs de l’Université d’Oxford Carl Benedikt Frey et Michael Osborne.

Les travailleurs des médias les plus menacés sont ceux qui font des tâches répétitives, comme ceux qui compilent des statistiques sportives, de même que les édimestres qui mettent à jour l’information sur les sites web par exemple. Selon nous, les pertes d’emploi pourraient être évitées en déplaçant ce petit pourcentage de travailleurs touchés vers des tâches à plus forte valeur ajoutée. Leurs compétences techniques pourraient être utiles lors d’enquêtes plus poussées.


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Les médias pourraient créer des postes de journalistes de données et de journalistes de solutions pour approfondir des dossiers et répondre aux besoins des lecteurs pour des contenus moins polarisants et négatifs. Ils pourraient aussi produire des infolettres spécialisées et de longs balados.

Somme toute, notre recherche recommande davantage de collaboration entre les différents départements dans les médias, entre les médias eux-mêmes, ainsi qu’avec les universités et les start-up dans le but de faciliter l’intégration des nouvelles technologies et d’évaluer leurs impacts.

L’exemple du programme JournalismAI, un groupe de réflexion et d’action sur l’IA dans les médias à la London School of Economics, produit durant la pandémie en Europe est un point de départ.The Conversation

Patrick White, professeur de journalisme , Université du Québec à Montréal (UQAM) and Nicolas St-Germain, Étudiant à la maîtrise en communication profil études médiatiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

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