1. Problématique

Au Québec, la situation du livre numérique s’inscrit dans un contexte économique et culturel spécifique, déjà perceptible avant que cette question ne commence à prendre de l’ampleur. En 2001, Ménard a brossé un portrait détaillé de l’industrie du livre au Québec, portrait dans lequel il rappelait notamment que le marché québécois est bien plus étroit que ne le sont, par exemple, les marchés anglo-américain ou français. Dès cette époque, il soulevait les enjeux possibles du livre numérique. Tout d’abord, en abordant la question des librairies virtuelles, de l’impression numérique sur demande, des éditeurs numériques et de l’autoédition, Ménard s’est interrogé sur les évolutions futures de la filière du livre et sur la potentielle disparition de certains acteurs du livre. Il précisait que la plupart de ces questions risquaient de demeurer marginales. Ensuite, il a examiné l’apparition du « livre virtuel » en tant que tel, en soulignant que ce dernier existait déjà depuis plusieurs années, notamment sous la forme d’encyclopédies sur CD-ROM. Pour lui, les avantages de ce genre de format, pour les encyclopédies, étaient le prix moins cher, les possibilités d’ajouter des hyperliens, d’effectuer rapidement une recherche interne, ainsi que de télécharger des mises à jour. Toutefois, il restait sceptique quant au développement du livre numérique pour d’autres types d’ouvrages que les encyclopédies. Ainsi, dès 2001, Ménard anticipait une partie des obstacles que le livre numérique a rencontrés au cours de son développement ultérieur.

C’est également en 2001 que l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ) a mis en place une enquête mensuelle concernant la vente de livres neufs au Québec (Allaire, 2011). Celle-ci a permis de constater que les ventes finales de livres neufs, incluant les livres papier et numériques, baissaient d’année en année. Le chiffre d’affaires total des différents acteurs du livre (éditeurs, distributeurs, librairies, grandes surfaces et autres points de vente au Québec), qui était de 677 millions de dollars canadiens en 2012, a baissé de près de 11 % en 2016 pour arriver à 602,8 millions de dollars canadiens[1] (Routhier, 2017). Les chiffres se sont ensuite stabilisés en 2017 et 2018 avec des chiffres d’affaires de 620,3 millions et 613,8 millions de dollars canadiens respectivement (Routhier, 2019). Selon les premières estimations, les ventes ont ensuite baissé de 2,9 % en 2019 pour atteindre un total de 596,1 millions de CAD[2]. L’on peut noter que ces données comprennent à la fois les ventes de livres papier et de livres numériques. Elles n’expliquent donc pas la baisse des ventes de livres papier par l’augmentation des ventes de livres numériques.

Depuis 2014, l’OCCQ comptabilise également les ventes finales de livres numériques, en valeur et en volume, passant par des entreprises québécoises (Marceau, 2015)[3] ainsi que le prix moyen du livre numérique et les variations de chacun de ces facteurs par rapport à l’année précédente. L’on constate une légère hausse des ventes de livres numériques au Québec entre 2014 et 2016, puis une chute drastique en 2017 (-14,7 % en valeur et -15,5 % en volume par rapport à 2016) et en 2018 (-12,6 % en valeur et -14,8 % en volume par rapport à 2017). La tendance repart toutefois à la hausse en 2019, avec une augmentation de 7,2 % en valeur et de 7 % en volume par rapport à 2018. Cette hausse ne rattrape cependant pas les chiffres absolus de 2017. Il est aussi précisé que rapporter ces chiffres aux ventes finales de livres neufs ne serait pas représentatif, car la méthodologie utilisée pour les deux enquêtes est différente. Par ailleurs, comme ces données se concentrent sur les entreprises québécoises, elles ne comptabilisent pas les ventes effectuées au Québec par Amazon et Apple, deux acteurs importants sur le marché du livre numérique (Marsolais, 2018). En conséquence, le portrait de la situation reste incomplet.

2. Le marché du livre numérique dans le monde

À l’échelle mondiale, la situation économique du livre numérique est très hétérogène. Dans les pays occidentaux, il est toutefois possible de repérer deux tendances globales majeures[4].

Dans les pays anglo-saxons (Royaume-Uni, États-Unis, Australie, Canada anglais), la situation du livre numérique se traduit d’abord par une forte hausse (à partir de 2009) puis par un fort déclin après une cassure au milieu des années 2010. Wischenbart (2014) a estimé que les livres numériques représentaient une part de marché en valeur de 13 % du marché du livre aux États-Unis en 2012, et de 11,5 % au Royaume-Uni en 2013. Dans le cas de la littérature générale, ces chiffres atteindraient respectivement 21 % et 25 %. Wischenbart avait déjà remarqué un début de déclin des ventes en 2013 et en 2014. Ce déclin s’est confirmé au cours des années suivantes. En effet, au Royaume-Uni, The Guardian estimait en mars 2017 que les ventes de livres numériques avaient baissé de 4 % en 2016, alors qu’à l’inverse, les ventes de livres papier avaient augmenté de 7 % durant le même laps de temps. En ce qui concerne les États-Unis, l’Association of American Publishers (AAP) estimait en février 2017 que les ventes de livres numériques avaient baissé de 18,7 % entre septembre 2015 et septembre 2016 (The Digital Reader, 2017). Ainsi, la part de marché en valeur du livre numérique serait passée de 21,7 % à 17,6 % au cours de cette même période. Par ailleurs, le secteur du livre numérique serait le seul à avoir baissé, puisque tous les autres secteurs du livre auraient au contraire légèrement augmenté : celui des livres papier reliés (hardback) aurait augmenté de 35,1 % à 36,2 %, celui des livres de poche (paperback) de 30,3 % à 32,4 %, et celui des livres audios (audiobook) de 4,0 % à 4,8 %.

À l’inverse, les pays européens (Allemagne, Belgique et surtout la France, pour laquelle la tendance est très marquée) se caractérisent par un faible décollage puis par une progression continuelle, quoique beaucoup plus légère que dans les pays anglo-saxons. En France, le livre numérique représentait en 2013 une part de marché en valeur de 1,1 % – cette part allait jusqu’à 3 % pour la littérature générale –, un des plus faibles taux parmi les pays occidentaux (Wischenbart, 2014). Mais si le livre numérique a eu peine à décoller au cours de ces années, l’on remarque toutefois qu’il a continué de progresser lentement au cours des années suivantes. Le Syndicat national de l’édition (SNE) indique que le livre numérique représentait 6,5 % du chiffre d’affaires total des éditeurs français en 2015 (Observatoire de l’économie du livre, 2017) et 8,65 % en 2016 (SNE, 2017).

Si l’on analyse les données fournies par l’OCCQ sur la vente de livres numériques au Québec, on remarque que jusqu’en 2017 la situation du livre numérique semble similaire à celle de la France, à savoir un faible décollage, puis une augmentation continuelle, mais toujours légère. À partir de 2017 toutefois, l’évolution du livre numérique au Québec a plutôt tendance à suivre l’évolution nord-américaine, à savoir une baisse brutale des ventes de livres numériques. La légère remontée observée en 2019 est encore trop faible pour inverser la tendance. Notons par ailleurs qu’il n’est pas possible d’effectuer une comparaison chiffrée en raison des différences entre les méthodologies utilisées. Toutefois, à la lumière de ces observations, nous pouvons avancer que le livre numérique n’a jamais connu de percée significative au Québec, et que ce dernier se situe en deçà de la plupart des autres pays occidentaux en ce qui a trait à la part de marché et au taux de vente, quelle que soit la période observée.

3. La lecture de livres au Québec

Les données économiques ne permettent pas à elles seules de tenir compte entièrement de la réalité du livre numérique au Québec. En effet, les chiffres de ventes de livres numériques ne correspondent pas toujours aux chiffres de lecture de livres numériques, notamment parce qu’il est possible de lire des livres numériques qui n’ont pas été préalablement achetés, par exemple en les empruntant dans les bibliothèques (Labbé, 2018). Pour obtenir un portrait plus complet de la situation, il importe donc également de considérer la situation sous l’angle des publics du livre numérique.

Labbé (2018) remarque que, dans le domaine du livre numérique, les données sur l’offre numérique, en amont du secteur, sont plutôt bien développées, tandis que les données sur les usages du livre numérique, en aval du secteur, sont plus rares, plus difficiles à trouver et moins détaillées. Labbé explique cette différence par le fait que l’accès aux données concernant l’offre est plus facile que l’accès aux données concernant les usages. Néanmoins, cette asymétrie peut paraitre paradoxale, dans la mesure où les fluctuations et le succès ou l’échec du livre numérique dépendent tout particulièrement de sa réception par les publics.

Il est cependant possible de répertorier certaines données concernant la lecture de livres numériques. Aux États-Unis, le Pew Research Center de Washington a effectué plusieurs enquêtes quantitatives sur le sujet. Selon leurs données, 21 % des Américains auraient lu au moins un livre numérique en 2011 et, parmi les lecteurs de livres numériques, 88 % liraient également des livres papier (Rainie et al., 2012). Par ailleurs, les lecteurs de livres numériques seraient de plus gros lecteurs que les lecteurs de livres papier, que ce soit en termes de fréquence de lecture ou de nombres de livres lus. En France, l’entreprise de sondages Ipsos a effectué en 2014 une enquête pour le compte du magazine Livre Hebdo. Selon leurs données, la lecture de livres papier aurait baissé de 74 % en 2011 à 69 % en 2014 (Ipsos MediaCT, 2014). À l’inverse, la lecture de livres numériques aurait augmenté de 8 % en 2011 à 11 % en 2014. Par ailleurs, neuf lecteurs de livres numériques sur dix liraient également des livres papier, un chiffre comparable à celui avancé par Rainie et al. (2012).

Les études portant spécifiquement sur la lecture de livres numériques au Québec sont plus rares que celles portant sur les États-Unis ou sur la France, tout particulièrement si l’on met de côté les études économiques. Le plus souvent, il s’agit d’un élément constitutif d’une recherche plus large portant sur la lecture de livres en général. La lecture de livres numériques est alors examinée en regard de la lecture de livres papier comme une variation concernant une problématique précise : les pratiques de lecture des adolescents (Lebrun, 2004), la littératie (Baillargeon, 2008b), l’évolution du rôle des bibliothèques (Baillargeon, 2008a) ou les modes d’approvisionnement en livres (Labbé, 2018). Par ailleurs, les études portant spécifiquement sur le livre numérique se concentrent plutôt sur les acteurs traditionnels du livre comme les écrivains et les éditeurs (Poirier, Martet, Desjardins et al., 2015) ou sur certains acteurs connexes comme le corps enseignant (Hackett & Dallaire, 2016). De même, en dehors des études économiques, les données concernant la non-lecture de livres numériques sont plus rares encore, en particulier au Québec, et sont généralement étudiées comme un point mineur en regard de la lecture de livres numériques (Poirier, Martet, Favretti et al., 2015). La principale source de données concernant la lecture de livres papier et de livres numériques provient de l’Enquête quinquennale du ministère de la Culture et des Communications (MCC) sur les pratiques culturelles des Québécois. Menée auprès des personnes âgées de quinze ans et plus, celle-ci fournit tous les cinq ans de nouvelles données quantitatives sur la lecture de livres papier au Québec depuis 1979, et sur la lecture de livres numériques depuis 2014.

4. La lecture de livres papier au Québec

Selon les dernières données recueillies pour l’Enquête, en 2014, 59 % des Québécois déclaraient lire régulièrement des livres papier (42 % environ une fois par semaine et 17 % une fois par mois), 22 % quelques fois dans l’année et 20 % jamais[5] (MCC, 2016). Par ailleurs, la lecture de livres papier n’est pas répartie de manière homogène au Québec. Plusieurs variations s’observent en fonction du genre, de l’âge, de la langue parlée à la maison, des niveaux de scolarité et de revenu, et de la taille de la municipalité :

  • Les publics réguliers du livre papier sont majoritairement féminins. En effet, 67 % de femmes et 49 % d’hommes déclarent lire « régulièrement » des livres papier.

  • La lecture de livres papier est plus répandue parmi les générations les plus jeunes (67 % chez les 15-24 ans) et les plus âgées (64 % chez les 65-74 ans et 63 % chez les 75 ans et plus).

  • La lecture de livres papier est plus répandue chez les allophones – c’est-à-dire les personnes qui ne parlent ni le français ni l’anglais – (61 %) et davantage chez les anglophones (69 %) que chez les francophones (57 %).

  • Le taux de lecture de livres papier tend à augmenter de manière presque continue avec le niveau de scolarité, passant de 40 % chez les personnes ayant un diplôme de niveau primaire à 67 % chez celles ayant un diplôme universitaire.

  • Le même phénomène se remarque avec le niveau de revenu, mais de manière moins flagrante. On observe notamment un pic de lecture régulière à 64 % chez les personnes dont le ménage gagne entre 60 000 et 79 999 CAD par an.

  • La taille de la municipalité semble avoir également une influence, mais elle est relativement peu marquée. Le taux de lecture régulière le plus bas se situe à 54 % dans les municipalités de moins de 2000 habitants, tandis que le plus haut se situe à 61 % dans les municipalités de plus de 100 000 habitants.

5. La lecture de livres numériques au Québec

Selon l’Enquête de 2014, alors que 59 % des Québécois déclaraient lire régulièrement des livres papier, ils n’étaient que 12 % à déclarer lire régulièrement des livres numériques (8 % au moins une fois par semaine et 4 % au moins une fois par mois), 7 % à déclarer en lire quelquefois dans l’année, et 82 % à ne jamais en lire (MCC, 2016).

Si l’on compare ces données à la lecture régulière[6] (papier et numérique) de journaux quotidiens, d’hebdomadaires régionaux, de journaux de quartier ou communautaires, et de revues et de magazines, l’on constate que, de manière générale, la lecture numérique est bien moins développée que la lecture papier. Toutefois, les écarts sont plus ou moins marqués et, en dehors des hebdomadaires régionaux et des journaux de quartier ou communautaires, c’est l’écart entre la lecture régulière de livres papier et la lecture régulière de livres numériques qui est le plus important au Québec.

L’Enquête met également au jour quelques disparités selon les caractéristiques sociodémographiques et socioprofessionnelles des Québécois :

  • On ne constate pas de différence entre les genres en ce qui concerne la lecture de livres numériques (11 % d’hommes et 12 % de femmes), contrairement à la lecture de livres papier, beaucoup plus répandue parmi les femmes. En conséquence, les publics du livre numérique seraient proportionnellement plus masculins que les publics du livre papier.

  • Alors que la lecture de livres papier est plus répandue parmi les générations les plus jeunes et les plus âgées, la lecture de livres numériques est légèrement plus importante parmi les lecteurs d’âge moyen. On remarque notamment un pic à 15 % chez les 35 à 44 ans.

  • L’écart entre allophones, anglophones et francophones concernant la lecture régulière de livres papier est encore plus marqué pour la lecture régulière de livres numériques. En effet, 19 % des allophones, 23 % des anglophones et seulement 9 % des francophones ont déclaré lire régulièrement des livres numériques.

  • Tout comme la lecture régulière de livres papier, la lecture régulière de livres numériques tend à augmenter fortement avec le niveau de scolarité, passant de 3 % chez les personnes ayant un niveau d’éducation primaire à 16 % chez celles ayant un niveau d’éducation universitaire.

  • En ce qui concerne le niveau de revenu, le lien apparait également, mais moins nettement que pour le niveau de scolarité, comme pour la lecture régulière de livres papier. Par ailleurs, les personnes dont le ménage gagne moins de 20 000 CAD par an se situent dans la moyenne générale des lecteurs réguliers de livres numériques (12 %).

  • La lecture régulière de livres numériques tend à être plus forte dans les grandes municipalités que dans les petites, de manière plus marquée que la lecture régulière de livres papier. On compte 7 % de lecteurs réguliers chez les personnes habitant une municipalité de moins de 2000 habitants contre le double (14 %) dans les municipalités de plus de 100 000 habitants.

Il convient toutefois d’observer que les données concernant les lecteurs de livres papier et celles concernant les lecteurs de livres numériques sont exposées parallèlement, et que le lien entre les deux n’est pas précisé. Il n’est donc pas possible de savoir quelle proportion de lecteurs lisent exclusivement du papier, quelle proportion de lecteurs lisent exclusivement du numérique, s’ils lisent les deux et dans quelles proportions. Cependant, puisque 81 % des Québécois lisent régulièrement ou occasionnellement des livres papier, et que 82 % ne lisent jamais de livres numériques, il est possible d’en déduire que la majorité des Québécois lisent au moins occasionnellement des livres papier, et ne lisent jamais de livres numériques. Mais la relation entre ces deux variables n’est pas considérée en tant que telle par l’Enquête.

6. Les pratiques numériques au Québec

La compréhension des pratiques numériques au Québec aide à se faire une idée des pratiques de lecture numérique. Et le survol des autres pratiques culturelles répertoriées par l’Enquête permet en quelque sorte de brosser un portrait des pratiques numériques dans la province en 2014. Ainsi, on sait que 86 % de la population québécoise utilisait Internet à des fins personnelles, pour une moyenne de 2 h 15 par jour (2,3 heures), et que 88 % des Québécois avaient accès à une connexion Internet sur un ordinateur ou sur un appareil mobile (MCC, 2016). On constate également des disparités parmi la population en ce qui concerne le temps passé sur Internet. En effet, les personnes y consacrant le plus de temps étaient les hommes, les générations les plus jeunes, les anglophones et plus encore les allophones, les personnes ayant un niveau de scolarité élevé, ainsi que celles vivant dans de grandes municipalités.

Selon l’Enquête, en 2014, 95 % de la population québécoise écoutait la télévision, pour une moyenne de 17 h 15 par semaine (17,3 heures), dont 2 h 55 sur Internet (2,9 heures). Quarante-trois pour cent des Québécois écoutaient la télévision sur Internet, contre 29 % en 2009. On remarque là aussi de grandes disparités parmi la population québécoise : l’écoute de la télévision est plus importante chez les femmes, les gens plus âgés, les francophones et les personnes ayant un faible niveau de scolarité. Le niveau de revenu et la taille de la municipalité ne semblent par contre pas significatifs. En revanche, les données sont complètement différentes en ce qui concerne l’écoute de la télévision en ligne : celle-ci est plus importante chez les hommes, les plus jeunes, les anglophones et allophones, les personnes ayant un niveau de scolarité élevé, ainsi que celles vivant dans de grandes municipalités. L’écoute de la télévision en ligne concerne donc en grande partie les catégories de population qui passent beaucoup de temps sur Internet ainsi que celles lisant des livres numériques.

En ce qui concerne la radio, 87 % de la population québécoise en écoutait au moins une heure par semaine en 2014, pour une moyenne hebdomadaire de 11 h 05 (11,1 heures), dont 1,3 heure sur Internet. Vingt pour cent de la population écoutait la radio principalement en ligne, contre 70 % principalement sur récepteur traditionnel. À quelques nuances près, on retrouve les mêmes disparités pour ce qui est des catégories de personnes qui écoutent la radio traditionnelle et la radio en ligne que pour l’écoute de télévision, de manière moins marquée toutefois.

Ainsi, les pratiques numériques semblent relativement bien développées au Québec en ce qui concerne l’utilisation d’Internet alors que la numérisation de certaines pratiques traditionnelles comme la télévision et la radio reste encore minoritaire, tout comme la numérisation du livre. Mais les pratiques traditionnelles numérisées tendent à augmenter au sein de la population québécoise, au contraire de la lecture de livres numériques qui semble plutôt décroitre, comme cela a été souligné plus haut.

Par ailleurs, le numérique n’est pas enraciné de manière homogène au Québec, et il existe d’importantes disparités au sein de la population québécoise. Qu’il s’agisse de l’utilisation d’Internet en tant que telle ou de pratiques traditionnelles numérisées (télévision, radio, livre…), les pratiques numériques sont plus développées chez les hommes, les plus jeunes, les anglophones et allophones, les personnes ayant un niveau de scolarité élevé et celles vivant dans de grandes municipalités. À l’inverse, les femmes, les gens plus âgés, les francophones, les personnes ayant un faible niveau de scolarité et celles vivant dans de petites municipalités sont moins touchés par le numérique. Les écarts entre les groupes de personnes qui s’adonnent le plus et le moins aux pratiques numériques sont plus ou moins marqués (par exemple, l’écart entre les hommes et les femmes est moins grand que l’écart entre les générations). Néanmoins, il est possible de remarquer que les pratiques numériques, quelles qu’elles soient, semblent concerner principalement les mêmes catégories de la population québécoise, alors que les pratiques traditionnelles correspondantes sont plus hétérogènes, voire concernent essentiellement des catégories faiblement touchées par le numérique, comme c’est le cas pour la télévision.

La lecture numérique se situe dans cette tendance hétérogène, mais de manière bien moins tranchée que la télévision. Les différences entre les lecteurs qui privilégient le support papier et ceux qui optent pour le support numérique sont plus ou moins significatives selon les variables prises en compte. À quelques nuances près, les lecteurs réguliers de livres numériques, mais également ceux de quotidiens et de sites de nouvelles sur Internet, d’hebdomadaires régionaux, de journaux communautaires et de journaux de quartiers, de revues et de magazines en ligne, semblent principalement appartenir aux populations les plus numérisées. En ce qui concerne le livre numérique spécifiquement, la seule exception notable concerne la tranche d’âge, puisque la plus forte proportion de lecteurs de livres numériques se trouve chez les 35 à 44 ans et non chez les populations les plus jeunes (MCC, 2016).

7. Équipement numérique au Québec

Le taux d’équipement numérique des Québécois peut également contribuer à saisir à quel point le numérique est ancré parmi la population. À cet égard, une étude du Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO), parue en 2016, permet de connaitre le taux d’équipement électronique des Québécois (ordinateurs personnels portables ou de bureau, téléphones intelligents et tablettes numériques). Selon cette étude, en 2016, 81 % de la population québécoise majeure possédait un ordinateur personnel (portable ou de bureau), 58 % un téléphone intelligent et 51 % une tablette numérique. Notons que cette étude ne permet pas de connaitre le taux d’équipement des liseuses[7]. Alors qu’ils augmentaient depuis 2013, ces chiffres stagnent depuis 2015, sauf en ce qui concerne les téléphones intelligents, dont le taux de possession a atteint 77 % en 2019 après une augmentation continue (CEFRIO, 2019). La possession d’un ou de plusieurs de ces appareils est plus importante parmi les générations les plus jeunes, de même que chez ceux ayant un plus haut niveau scolaire et des revenus plus hauts, ce qui correspond aux données du MCC concernant les pratiques numériques.

8. Comparaison avec le reste du Canada

À l’échelle du Canada, Statistique Canada estime qu’en 2016, 71 % des Canadiens possédaient un ordinateur portable, 50 % un ordinateur de bureau, 76 % un téléphone intelligent (94 % parmi les 15-34 ans, 69 % parmi les 55-64 ans, et 18 % parmi les 75 ans et plus), et 54 % une tablette ou une liseuse (Statistique Canada, 2017). S’il est difficile d’effectuer une comparaison en ce qui concerne les ordinateurs, car les données de Statistique Canada concernent uniquement les ordinateurs portables, il est toutefois possible d’avancer qu’en 2016, la possession de tablettes était légèrement plus haute au Canada (54 %) qu’au Québec (51 %). L’écart est beaucoup plus marqué en ce qui concerne les téléphones intelligents (76 % au Canada comparativement à 58 % au Québec). Néanmoins, en 2019, au Québec, le taux de possession d’une tablette a atteint 55 % et le taux de possession d’un téléphone intelligent 77 %. En l’absence de données plus récentes pour le Canada, cela laisse penser que l’écart s’est résorbé pour ces deux types d’appareils. Dans les deux cas, l’âge est un facteur déterminant, car les générations les plus jeunes sont beaucoup plus équipées numériquement que les générations les plus âgées.

Ainsi, même si les Québécois sont en moyenne moins équipés électroniquement que le reste du Canada, le taux de possession d’ordinateurs, tablettes et téléphones cellulaires intelligents est relativement important. Au contraire, le taux de possession de liseuses reste marginal et n’est d’ailleurs plus comptabilisé par le CEFRIO depuis 2015, au contraire d’autres appareils électroniques. Par ailleurs, seule une minorité de Québécois se sert de ces différents appareils électroniques afin de lire des livres numériques, et les utilise plutôt à d’autres fins (CEFRIO, 2016).

9. Comparaison avec la lecture de livres numériques

Une autre étude du CEFRIO parue plus tôt, en décembre 2015, indique que parmi les détenteurs d’un appareil mobile, 26 % s’en servaient en 2015 pour télécharger des livres, un chiffre en augmentation par rapport à 2014 (20 %) et 2013 (19 %). Ils étaient 27 % à le faire depuis un téléphone intelligent et 32 % depuis une tablette numérique.

Cette même étude de 2015 est la dernière du CEFRIO à indiquer des données pour les liseuses au Québec. On estime que 9 % des adultes québécois possédaient une liseuse en 2015. Bien que ces chiffres soient en légère augmentation (8 % en 2014, 5 % en 2013), ils sont bien moins importants que la possession d’ordinateurs, de cellulaires ou de tablettes numériques. L’étude indique par ailleurs que 3 % des adultes québécois comptaient se procurer une liseuse numérique au cours de l’année 2016. Par comparaison, 15 % comptaient se procurer un téléphone intelligent et 11 % une tablette numérique.

Le CEFRIO remarque également qu’en 2015, la possession d’une liseuse était plus fréquente dans les groupes de 35 à 64 ans, avec un pic entre 45 et 54 ans (12,8 %), alors qu’elle était moins répandue chez les plus jeunes (8,6 % chez les 18-24 ans) et les plus âgés (3,7 % chez les plus de 75 ans). Sa fréquence augmente également avec le niveau de scolarité et avec le niveau de revenu (sauf chez les plus hauts revenus, où elle rencontre une baisse). En outre, elle est plus répandue dans la région de Montréal ainsi que dans les milieux anglophones (13,6 %, contre 7,7 % chez les francophones). Ces fluctuations se remarquent également sur les intentions d’achat au cours de l’année 2016. Ces chiffres peuvent être recoupés avec les données de l’Enquête quinquennale du MCC concernant les pratiques de lecture régulière de livres numériques des Québécois, puisque l’on constate également une plus grande proportion des lecteurs d’âge moyen (35 à 44 ans), des anglophones, des personnes ayant un haut niveau de scolarité et celles habitant dans de grandes municipalités.

Conclusion

Nous disposons de plusieurs sources de données pour faire un portrait éclairant sur la situation économique et la vente de livres au format papier et numérique. Toutefois, lorsque l’on se place du point de vue des lecteurs, nous disposons de moins d’informations, d’autant plus que le ministère de la Culture et des Communications n’a pas reconduit son enquête quinquennale en 2019. Les caractéristiques sociodémographiques donnent une idée du profil des lecteurs, mais peu d’études portent sur le vécu des lecteurs et des non-lecteurs. Toutes ces données permettent cependant de faire l’état de la situation et le constat que le livre numérique est peu populaire au Québec, à l’instar d’autres pays comme la Belgique, l’Allemagne et la France.

Cet état de la situation révèle aussi certaines zones d’ombres. Par exemple, nous en savons bien peu sur les raisons pour lesquelles les gens n’adhèrent pas au livre numérique, alors que nous observons une augmentation des pratiques traditionnelles numérisées au Québec. Il nous semble pertinent de se pencher sur ces questions pour mieux comprendre cette difficile adhésion des Québécois au livre numérique, mais aussi pour voir si et de quelle manière l’industrie pourrait s’adapter afin de contribuer à répandre cette pratique et à développer ses publics.

Plus spécifiquement, le livre numérique occupe à l’heure actuelle une place plutôt marginale, autant du point de vue économique que du point de vue social. La crainte d’une disparition totale du livre papier a été nourrie par le développement de dispositifs numériques. Or, à l’heure actuelle, il semble que non seulement cette crainte se soit révélée fausse, mais que le succès relatif du livre numérique soit finalement bien en deçà de ce que l’on aurait pu imaginer à ses débuts.

Jusqu’en 2017, la situation du livre numérique semble similaire à celle de la France, à savoir un faible décollage puis une augmentation continuelle, mais toujours légère. À partir de 2017, l’évolution du livre numérique au Québec a plutôt tendance à suivre l’évolution nord-américaine, à savoir une baisse brutale des ventes de livres numériques. La légère remontée observée en 2019 est pour sa part encore trop faible pour inverser la tendance.

Il serait intéressant, dans des projets de recherche à venir, d’effectuer une comparaison chiffrée, ce qui est présentement impossible en raison des différences entre les méthodologies utilisées. Aussi, puisque les chiffres de ventes de livres numériques ne correspondent pas toujours aux chiffres de lecture de livres numériques, notamment parce qu’il est possible de lire des livres numériques empruntés dans des bibliothèques (Labbé, 2018), il serait intéressant d’obtenir un portrait plus complet de la situation. Nous suggérons d’étudier l’objet sous l’angle des publics du livre numérique.

Labbé (2018) remarque que dans le domaine du livre numérique, les données sur l’offre numérique, en amont du secteur, sont plutôt bien développées, tandis que les données sur les usages du livre numérique, en aval du secteur, sont plus rares. Selon l’Enquête de 2014, alors que 59 % des Québécois déclaraient lire régulièrement des livres papier, ils n’étaient que 12 % à déclarer lire régulièrement des livres numériques (8 % au moins une fois par semaine et 4 % au moins une fois par mois), 7 % à déclarer en lire quelquefois dans l’année, et 82 % à ne jamais en lire (MCC, 2016). Il convient toutefois d’observer que les données concernant les lecteurs de livres papier et celles concernant les lecteurs de livres numériques sont exposées parallèlement, et que le lien entre les deux n’est pas précisé. Il serait intéressant d’étudier la relation entre ces deux variables, au-delà des chiffres.

Les pratiques numériques semblent relativement bien développées au Québec en ce qui concerne l’utilisation d’Internet. La numérisation de certaines pratiques traditionnelles comme la télévision et la radio reste encore minoritaire, tout comme la numérisation du livre. Mais les pratiques traditionnelles numérisées tendent à augmenter au sein de la population québécoise, au contraire de la lecture de livres numériques qui semble plutôt décroitre. Il serait pertinent de comprendre pourquoi.

Aussi, il serait intéressant d’étudier les importantes disparités au sein de la population québécoise en ce qui a trait aux pratiques numériques, que ce soit l’utilisation d’Internet ou des pratiques traditionnelles numérisées (télévision, radio, livre…). Les données font en effet ressortir que ces pratiques sont plus développées chez les hommes, les plus jeunes, les anglophones et allophones, les personnes ayant un niveau de scolarité élevé et celles vivant dans de grandes municipalités. Nous constatons une certaine colinéarité entre ces variables. Par exemple, c’est dans la grande région de Montréal et ses alentours que l’on retrouve la plus grande proportion d’anglophones et d’allophones. C’est aussi dans cette région que l’on retrouve la plus grande proportion de la population détenant un certificat ou un diplôme universitaire (Gauthier, 2014).