Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Eva Illouz et Edgar Cabanas, Premier Parallèle, 2018

Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

Eva Illouz et Edgar Cabanas

Premier Parallèle, 2018

260 pages – Publié le 23 août 2018

Traduit de l’anglais par Frédéric Joly


Informations de l’éditeur


Résumé

Une analyse de la psychologie positive et de ses origines. Apparue à la fin des années 1990, cette pensée suggère qu’il est possible de se débarrasser de tout sentiment négatif afin de mieux tirer parti de soi-même. Les auteurs lui reprochent de présenter l’individu comme seul responsable de ses succès et de ses échecs sans prendre en compte les maux de la société.


Texte en quatrième de couverture

Le bonheur se construirait, s’enseignerait et s’apprendrait : telle est l’idée à laquelle la psychologie positive prétend conférer une légitimité scientifique. Il suffirait d’écouter les experts et d’appliquer leurs techniques pour devenir heureux. L’industrie du bonheur, qui brasse des milliards d’euros, affirme ainsi pouvoir façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en contrôlant totalement leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes.

Mais n’aurions-nous pas affaire ici à une autre ruse destinée à nous convaincre, encore une fois, que la richesse et la pauvreté, le succès et l’échec, la santé et la maladie sont de notre seule responsabilité ?
Et si la dite science du bonheur élargissait le champ de la consommation à notre intériorité, faisant des émotions des marchandises comme les autres ?

Edgar Cabanas et Eva Illouz reconstituent ici avec brio les origines de cette nouvelle « science » et explorent les implications d’un phénomène parmi les plus captivants et inquiétants de ce début de siècle.


Appréciations – Médias

« Eva Illouz et Edgar Cabanas s’attaquent avec brio à la dictature du bonheur. Un livre édifiant, important et urgent pour comprendre l’emprise d’une idéologie devenue mondiale au service du pouvoir. » Marie Lemonnier, L’Obs

« Dans son dernier livre, la sociologue dénonce l’injonction qui nous est faite d’être heureux. Cette idéologie, dont la psychologie positive est le bras armé, n’a qu’un objectif : culpabiliser les individus et conforter le néolibéralisme. Une fois de plus, l’auteure veut « mettre de la sociologie là où domine la psychologie »». Virginie Bloch-Lainé, Libération

« Une lecture terrifiante et indispensable.​ » Estelle Lenartowicz, L’Express​

« On pourrait comparer Happycratie à une cellule de dégrisement, tant l’ivresse du bonheur nous a gagnés. (…) Une lecture qui déconstruit l’esprit du temps. » Elodie Maurot La Croix

« Un livre exceptionnel (…) qui montre l’aporie, l’impasse, de la société individualiste actuelle. Aujourd’hui, Socrate se baladant sur l’agora et posant ses grandes questions sur le bien, le juste, ce vers quoi on doit tendre verrait un mec arriver pour lui proposer d’être coach en développement personnel chez Google. » Raphaël Glucksmann sur France Inter (à 51’10 de l’émission Le grand face-à-face)

« Un essai décapant. » Laurent Lemire, Livres Hebdo

« La sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas, fins observateurs de l’usage des émotions intimes par le capitalisme, décryptent comment le bonheur est devenu un marché juteux et une idéologie aussi captivante que perverse. » Catherine Portevin, PhiloMag

« La thèse est simple et lumineuse. (…) Merci à eux de nous rappeler l’importance du travail négatif, sous peine « d’oublier la bigarrure du monde humain, si chère à Freud ». » Psychologies Magazine

« Méfions-nous de ce nouvel ordre moral qui fait de la souffrance un scandale et refoule la douleur comme une maladie honteuse. » Dominique Garandet, Centre France

« Un ouvrage érudit et percutant. » Europe1

« Une lecture éclairante, qui appelle à quitter l’obsession égocentrique de l’amélioration de soi, et à combattre une tyrannie de l’optimisme. » Annabelle Laurent, Usbek & Rica

« Une somme urgente et salutaire à la fois. » Livres Critique

« Un livre passionnant. » Xavier Lambrechts, TV5 Monde

« Une critique juste de la tyrannie d’un modèle du bonheur artificialisé, dégagé de tout contexte social. » Jean-Marie Durand, Les Inrocks

« On le cultive, on le théorise, on en fait un business, des livres, des cours… Il est même le nouveau carburant de la productivité. En société et au travail, le bonheur est devenu une injonction. » Nicolas Santolaria, Le Monde

« La science du bonheur n’est-elle pas le prélude à une société ultra-individuaslite ? Le docteur en psychologie Edgar Cabanas et la sociologue Eva Illouz explorent ces questions essentielles. » We Demain

« (Pour les auteurs), le bonheur, reformaté par la « psychologie positive », est devenu non plus une promesse désirable, mais un secteur lucratif, un outil de management et un leurre politique, surtout depuis la crise de 2008. Bienvenue en « happycratie »…», Joseph Confavreux, Mediapart

« L’essai Happycratie dénonce les techniques inspirées de la pensée positive et du développement personnel, qui véhiculent une vision du monde moralement discutable. » Jean-Laurent Cassely, Slate

« Captivant et brillant. » Le Devoir

« Un livre salutaire, une élucidation passionnante de l’alliance du commerce, de la para-scientificité, et de l’idéologie par laquelle nous est proposée une redoutable injonction au bonheur. » Pierre Coutelle, librairie Mollat, Bordeaux.

« Il y a quelque chose de fort plaisant à voir démontés et exposés les divers éléments constituants la psychologie positive. Avec l’esprit d’analyse qui la caractérise, Eva Illouz, avec Edgar Cabanas, exhibe à la fois l’indigence théorique de cette industrie du bonheur et les effets qu’elle induit : produire des psytoyens. C’est-à-dire des citoyens « parfaitement heureux » qui doivent pratiquer l’implication la résilience et l’autonomie. Des entrepreneurs d’eux-mêmes, n’ayant pour seule liberté que l’amélioration de soi perpétuelle. Pour cette tendance auto-proclamée, il s’agit, en somme, de former de bons petits soldats : confusionnistes, consuméristes, conformistes. » Thierry Jobard, librairie Kléber, Strasbourg.


Les auteurs

Edgar Cabanas

Docteur en psychologie rattaché à l’Institut Max Planck, à Berlin, il enseigne actuellement à l’université Camilo José Cela de Madrid. Ses travaux portent sur les usages politiques, économiques et sociaux du bonheur, tel qu’il est aujourd’hui envisagé, conçu et « vendu » par la psychologie, notamment positive.

Suivre Edgar Cabanas

Eva Illouz

Directrice d’études à l’EHESS (Paris), Eva Illouz enseigne aussi la sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem. Ses travaux portent sur la marchandisation des émotions et ce qu’elle appelle le « capitalisme affectif ». Elle a notamment écrit Les Sentiments du capitalisme (Seuil, 2006) et Pourquoi l’amour fait mal (Seuil, 2012, Points, 2014). Ses livres sont traduits dans de nombreuses langues.

Suivre Eva Illouz


Source : Premier Parallèle.


Extraits disponibles en ligne sur le site web leslibraires.ca

Feuilleter le livre

https://www.edenlivres.fr/p/432668

Télécharger un extrait

https://assets.edenlivres.fr/medias/9b/955d0fdd5339acbe1a384ce5c71582fb47abd5.epub

Source : leslibraires.ca.


Revue de presse

Faut-il rejeter en bloc l’industrie du bonheur ? par Antonin BROI, Nonfiction

Happycratie, philosophie magazine

Happycratie: une simple critique de l’industrie du bonheur ? 7 mai 2020 Par Screenshot Blog : Le blog de Screenshot, Mediapart

Le bonheur, un juteux business pour les entreprises, Par Anne-Sophie Leurquin Journaliste au service, Le Soir (Belgique)

La psychologie positive : cheval de Troie du néolibéralisme ? Psychologies


RAPPORT DE LECTURE

DANS LE CADRE DU DOSSIER

PHILOTHÉRAPIE – QUAND LA PHILOSOPHIE NOUS AIDE

DOSSIER

Philothérapie – Quand la philosophie nous aide

Article # 10

RAPPORT DE LECTURE

Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

Eva Illouz et Edgar Cabanas

Premier Parallèle

Par Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq parce qu’il m’a révélé les coulisses de la quête du bonheur au cœur de notre société néo-libérale. Je savais que cette obsession du bonheur circulait au sein de la population, notamment par le biais des coach de vie et des agents de développement personnel, mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle cachait une véritable industrie soutenue par une idéologie psychologisante. Jusque-là, je ne connaissais de cette industrie que le commerce des livres et la montée en puissance des coachs de vie dédiés à la recherche du bonheur.

Si le présent ouvrage apporte une contribution à l’actuel débat, très vivace, sur le bonheur, c’est en vertu de sa perspective sociologique critique. Nous nous sommes appuyés ici sur les travaux que nous avons précédemment menés – des travaux consacrés aux émotions, au néolibéralisme et à la culture thérapeutique –, en creusant certaines idées déjà exposées ailleurs et en en introduisant de nouvelles, notamment quant aux rapports entre la poursuite du bonheur et les modalités d’exercice du pouvoir dans les sociétés capitalistes néolibérales. Le terme « happycratie », que nous avons forgé, souligne la visée principale de ce livre, qui s’attache avant tout à montrer comment, à l’ère du bonheur, sont apparus, de concert avec une nouvelle notion de la citoyenneté, de nouvelles stratégies coercitives, de nouvelles décisions politiques, de nouveaux styles de management, de nouvelles obsessions individuelles et hiérarchies émotionnelles.

ILLOUZ, Eva, CANANAS, Edgar, Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle, 2018, pp. 23-24.

À la lecture de ce livre, je suis allé d’étonnement en étonnement, page après page. J’ai découvert la « psychologie positive », son histoire et ses ramifications dans nos universités, nos gouvernements, nos armées, nos entreprises et nos industries, sans oublier au sein de nos populations partout là où sévit le néo-libéralisme.

Si j’ai été témoin des poussées de fièvre de la pensée positive il y a près de 50 ans au cours de mon adolescence. Je n’ai jamais été attiré par ce mouvement de pensée. En fait, il m’a rebuté dès le départ parce que je savais déjà fort bien qu’il ne s’agit pas d’avoir des pensées positives pour traverser les épreuves de la vie. À l’adolescence, il faut le rappeler, nous découvrons que la société n’est pas comme on nous l’avait présentée dans notre enfance. Nous sommes déçu et, par conséquent, rebelles, ne serait-ce qu’un temps. Alors quand, dans les librairies et les médias, nous sommes confrontés à la « pensée positive », nous savons fort bien qu’il y a la-dessous quelque chose qui ne vas pas, du moins dans mon cas.

Puissance de la pensée positive (La)

Par Norman Vincent Peale

Éditeur DE L’HOMME

Papier ISBN: 9782761922920 Épuisé : non disponible. 24.95$

Publié pour la première fois aux États-Unis en 1952, ce livre contient un message qui n’a rien perdu de sa portée universelle: il nous enseigne que c’est en convertissant nos émotions négatives en attitudes positives que nous pouvons connaître une vie bien remplie et satisfaisante. Il nous montre comment vaincre la peur, la frustration et le désespoir en suivant un cheminement qui s’appuie à la fois sur l’énergie divine et sur notre propre potentiel humain. Les conseils de l’auteur sont simples, précis et extrêmement efficaces.

Source : leslibraires.ca.

Mon rejet catégorique de la pensée positive s’accorde avec mon refus de m’arroger le droit de percevoir autrement la réalité que pour ce qu’elle est et de modifier mes perceptions pour toujours voir dans le malheur un aspect positif.

Disons-le franchement, la science du bonheur est une pseudoscience, dont les postulats et la logique se révèlent tout à fait défectueux. Le philosophe pragmatiste Charles Peirce a dit un jour qu’une chaîne de raisonnement n’est pas plus solide que son lien le plus faible ; de fait, la science du bonheur s’appuie sur de nombreux postulats sans fondement, sur des incohérences théoriques, des insuffisances méthodologiques, des résultats non prouvés et des généralisations ethnocentriques et abusives. Tout cela interdit d’accepter de manière non critique ce que cette science affirme en se réclamant de la vérité et de l’objectivité.

ILLOUZ, Eva, CANANAS, Edgar, Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle, 2018, pp. 16-17.

Ma lecture de Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies m’a appris l’existence, au delà de la pensée positive, d’une nouvelle psychologie, la psychologie positive.

Le bonheur est désormais fait d’un ensemble d’« emodities**** », c’est-à-dire de services, thérapies et produits qui promettent une transformation émotionnelle et aident à la mettre à œuvre5. Ces « emodities » empruntent des voies sinueuses : bien souvent, elles font leur apparition dans certains départements d’université, sous forme de théories, mais elles ne tardent guère à s’intégrer aux différents marchés – les entreprises, les fonds consacrés à la recherche, l’industrie du style de vie… La maîtrise de soi et de ses émotions, la quête d’authenticité et d’épanouissement personnel ne font pas que pousser le moi à se façonner constamment : elles permettent aussi à diverses institutions de faire circuler dans le corps social des marchandises émotionnelles – des « emodities ».

**** Néologisme produit par une contraction des termes anglais emotions et commodities (« marchandises »). Voir Eva Illouz (dir.), Les Marchandises émotionnelles, Premier Parallèle, 2019 [N.d.T.].

ILLOUZ, Eva, CANANAS, Edgar, Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle, 2018, p. 22.

La psychologie clinicienne, celle que nous connaissons, s’occupe des personnes se portent mal en raison de maladies mentales ou, si vous préférez, d’une santé mentale déficiente. La psychologie positive s’adresse à tout un chacun, les gens heureux qui veulent (ou qui furent persuader) être davantage heureux. C’est un tournant majeur pour la psychologie puisque sa clientèle vient de s’ouvrir à tout le monde.

(…) Les gens n’avaient pas seulement besoin d’être plus heureux lorsque les choses allaient mal : ce besoin-là, ils l’éprouvaient aussi, et plus encore, lorsque tout allait bien. La psychologie classique se devait donc d’assumer un rôle fondamentale inédit pour elle : elle ne devait plus se contenter de remédier à la souffrance; elle devait maximiser les potentiels de l’individualité.

ILLOUZ, Eva, CANANAS, Edgar, Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle, 2018, p. 44.

Le bonheur a supplanté l’objectif de justice et celui d’égalité dans la sphère politique de plusieurs pays conseillés par des psychologues et des « économistes du bonheur ».

Il s’agissait d’imposer le concept de bonheur national brut (BNB), en le présentant comme un indice bien plus pertinent que le produit intérieur brut (PIB), mais aussi des extensions de ce concept : l’«indice de bien-être économique», les dimensions «économiques du bien -être, l’«indice de bien-être durable» ou encore l’«indice de développement humain», censé permettre de mesurer l’efficacité des politiques publiques et le progrès économique à l’échelon national. Depuis 2008, tous les pays se sont peut à peu rangés, dans une plus ou moins grande mesure, à ces pratiques.

ILLOUZ, Eva, CANANAS, Edgar, Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle, 2018, p. 53.

Un processus général d’individualisation et de psychologisation a profondément transformé, au sein de nos sociétés capitalistes avancées, les «mécanismes politiques et sociaux de la responsabilisation». On parle même d’une «seconde révolution individualiste».

(…) Elle (seconde révolution individualiste) a en effet permis de présenter sous l’angle de la psychologie et de la responsabilité individuelle les déficits structurels, les contradictions et les paradoxes propres à la société. Le travail, par exemple, est progressivement devenu une affaire de projets personnels, de créativité et d’entreprenariat ; l’éducation, une affaire de compétences individuelles et de talents personnels ; la santé, une affaire d’habitudes de vie et de mode de vie ; ; l’amour, d’affinités interpersonnelles et de compatibilité ; l’identité, de choix et de personnalité ; le progrès social, de prospérité individuelle, et ainsi de suite. La conséquence a été l’effondrement général de la dimension sociale au profit de la dimension psychologique. «La» politique s’est ainsi vu progressivement remplacée par «une» politique, et une politique a forte consonance thérapeutique, la rhétorique du bonheur se substituant peu à peu a celle de l’individualisme dans la définition du modèle néolibéral de citoyenneté (nous développerons cette idée dans le quatrième chapitre).

ILLOUZ, Eva, CANANAS, Edgar, Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle, 2018, p. 77.

Je trouvais déjà notre société individualiste lors de mon entrée dans le monde adulte il y a quarante ans. Je suis tout de même surpris que ce soit pas une affaire de choix personnel Si je soupçonnais la société elle-même d’être devenue individualisante, je ne pouvais pas m’imaginer qu’il s’agissait d’une application structurelle orchestrée par les apôtres de la psychologie positive dans l’ensemble de la société.

La forteresse intérieure n’est pas l’endroit où nous voulons construire notre vie. Nous ne voulons pas vivre dans l’obsession égocentrique de l’amélioration de soi, qui n’est qu’une façon de se discipliner à outrance, de se censurer. L’idée d’une meilleure version de nous-mêmes à laquelle il s’agirait de parvenir n’est que chimère et faux-semblant, et nous n’entendons pas nous épuiser à la poursuivre. Nous refusons de nous retrouver prisonniers de postulats prétendant que l’amélioration de la société ne passerait que par l’amélioration des individus. (…)

ILLOUZ, Eva, CANANAS, Edgar, Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle, 2018, pp. 234-235.

(…)

(…) Nous répondons à ces arguments en renvoyant à la célèbre réfutation de l’utilitarisme proposée par le philosophe Robert Nozick, qui enseignait à Harvard et dont la sensibilité était anarchiste. Nozick proposait à son lecteur une expérience de pensée fort singulière : s’imaginer dans une machine lui fournissant à sa demande telle ou telle sensation de plaisir. La personne s’installant dans une telle machine, laissait entendre Nozick, serait poussée à croitre vivre en permanence la vie qu’elle désire vivre. La question soulevée était la suivante : une telle machine est-elle préférable à la vraie vie, censément moins plaisante ? Répondre à cette question semble aujourd’hui d’une actualité plus brûlante encore qu’à l’époque – tout particulièrement au regard de l’hégémonie grandissante de la science du bonheur (et des technologie virtuelles). Notre réponse, proche de celle de Nozick, est que le plaisir et la poursuite du bonheur ne peuvent pas l’emporter sur la réalité et la recherche du savoir – sur la pensée critique, la réflexion menée sur nous-mêmes et le monde qui nous entoure. (…)

ILLOUZ, Eva, CANANAS, Edgar, Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle, 2018, p. 236.

La recherche du bonheur à laquelle nous sommes tous invités depuis des décennies n’a pas eu de prise sur moi. Je ne suis pas à la recherche du bonheur afin qu’il occupe tous les coins et recoins de ma vie, qu’il soit présent même dans le malheur et la douleur. Je refuse de vivre dans l’illusion du bonheur. J’accepte volontiers des moments de bonheur, surtout ceux qui s’inscrivent en récompense à ma recherche du savoir et à mon apprentissage de la pensée critique.

Quand les auteurs Eva Illouz et Edgar Cabanas m’étonnent et me surprennent à la lecture de leur essai Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, j’éprouve du bonheur, celui de la découverte. Et que cette découverte me soit agréable ou non, qu’elle me mette en colère ou non, je suis heureux.

La sur-responsabilisation de l’individu face à son bonheur engendrée par la psychologie positive me déplaît comme toute autre sur-responsabilisation. « Si tu n’es pas heureux, c’est de ta faute. Il faut que tu travaille à ton bonheur. Personne d’autre que toi n’est responsable de ton bonheur. » Voilà le propos de la psychologie positive pour nous sur-responsabiliser.

Quand je suis déboussolé, je retrouve le nord à la lecture de l’essai « Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne » de William Kirk Kilpatrick, lui même psychologue, diplômé des plus grandes écoles dont les célèbres universités Harvard et Purdue, se demande « quel est donc le profit produit par la psychologie » :

« L’ÉCHEC DE LA FOI PSYCHOLOGIQUE

Quelque bien intentionné et agréable qu’il soit, il n’est pas évident que l’« establishment » sache aider. Partout il existe de sombres signes que cette foi n’est pas efficace. En dépit de la création d’une armée virtuelle de psychiatres, psychologues, psychométriciens, conseillers et éducateurs sociaux, il n’y a eu aucune diminution du taux de maladies mentales, suicides, alcoolisme, toxicomanie, enfants maltraités, divorces, meurtres et voies de fait de toutes sortes. Contrairement à ce qu’on pourrait espérer dans une société analysée si soigneusement et assistée par tant d’experts de la santé mentale, il y a eu un accroissement dans tous ces domaines. Il semble parfois exister un rapport direct entre le nombre grandissant de ceux qui aident et le nombre grandissant de ceux qui ont besoin d’aide. Plus nous avons de psychologues, plus nous récoltons de maladies mentales; plus nous avons d’éducateurs sociaux et de délégués à la liberté surveillée, plus la criminalité s’accroît; plus nous avons d’enseignants et plus l’ignorance grandit.

Il nous faut nous interroger devant tout cela. En clair, cela est suspect. Nous sommes contraints de concevoir la possibilité que la psychologie et les professions qui gravitent autour d’elle proposent des solutions aux problèmes qu’elles ont elles-mêmes contribué à faire naître. Ainsi, nous voyons des psychologues élever chez les gens l’espoir de bonheur ici-bas à un niveau démesuré, pour ensuite dispenser leurs conseils sur la crise qui survient vers la mi-vie et à la mort. Nous voyons des psychologues faire de l’attention portée à soi-même une vertu, pour ensuite s’étonner du nombre croissant de narcissistes. Nous voyons des psychologues alléguer devant les tribunaux que les mauvais garçons et même les mauvais adultes n’existent pas, pour ensuite formuler des théories afin d’expliquer l’augmentation de la criminalité. Nous voyons des psychologues mettre à rude épreuve les liens de la vie familiale, pour ensuite mener une thérapie dans les foyers brisés.

ATTENTES ET RÉSULTATS

Il y a trop de « si », de « et » et de « mais » pour prouver une relation fortuite entre la montée de la psychologie et la détérioration du lien social, mais il existe certainement assez de preuves pour douter du profit que la psychologie prétend nous apporter. Dans les domaines où les professionnels savent véritablement ce qu’ils font, nous nous attendons à un résultat. Stanislav Andreski, sociologue britannique, fait la lumière sur ce point en comparant la psychologie et la sociologie à d’autres professions. Il note que lorsqu’une profession est fondée sur une connaissance bien établie, il devrait y avoir une relation entre le nombre de personnes qui exercent cette profession et les résultats accomplis :

« Ainsi, dans un pays où il y a pléthore d’ingénieurs en télécommunication, l’équipement téléphonique sera normalement meilleur que dans un pays où il n’y a que quelques spécialistes dans ce domaine. Le taux de mortalité sera plus bas dans les pays ou les régions où il y a beaucoup de docteurs et d’infirmières que dans les lieux où ils sont rares et éloignés. Les comptes seront généralement tenus avec plus d’efficacité dans les pays où il y a de nombreux comptables expérimentés que là où ils font défaut. »

Mais quel est donc le profit produit par la psychologie et la sociologie? Le professeur Andreski poursuit :

« … Partant, nous devrions constater que dans les pays, les régions, les institutions ou encore les secteurs où les services des psychologues sont très largement requis, les foyers sont plus résistants, les liens entre conjoints, frères et sœurs, parents et enfants, plus solides et plus chaleureux; les relations entre collègues plus harmonieuses, le traitement des patients meilleur; les vandales, les criminels et les toxicomanes moins nombreux, que dans les endroits et les groupes qui n’ont pas recours aux talents des psychologues. En conséquence, nous pourrions déduire que les États-Unis sont la patrie bénie de l’harmonie et de la paix; et qu’il aurait dû en être toujours plus ainsi durant le dernier quart de siècle en relation avec la croissance numérique des sociologues, des psychologues et des experts en sciences politiques. »

Cependant, ce n’est pas ce qui s’est produit. Au contraire, les choses semblent empirer. Les rues ne sont pas sûres. Les foyers se désintègrent. Le suicide sévit parmi les jeunes. Et quand la psychologie tente de régler de tels problèmes, il semble souvent qu’elle les aggrave. La création dans les villes de centres de prévention du suicide s’accompagne, par exemple, d’une augmentation de celui-ci. Les conseils matrimoniaux conduisent fréquemment au divorce. Par ailleurs, l’observation la plus élémentaire nous montre que l’introduction de l’éducation sexuelle dans un public très étendu n’a aucunement enrayé la hausse des grossesses non désirées, de la promiscuité et des maladies vénériennes. Il est plutôt manifeste que de tels programmes encouragent la sexualité précoce et les problèmes qui en découlent.

Il est difficile de ne pas conclure que l’ordonnance est à l’origine de la maladie. « Si nous constations », écrit Andreski, « que toutes les fois que les pompiers arrivent, le feu redouble d’intensité, nous finirions par nous demander ce qu’il peut bien sortir de leurs lances et si, par hasard, ils ne sont pas en train de verser de l’huile sur le feu »

Source : KILPATRICK, William (KIRK), Séduction psychologique, Centre biblique européen (Suisse), 1985.

Et même s’il s’agit d’un livre se référant à la foi chrétienne, l’auteur donne d’abord une juste mesure de sa pensée critique sur la psychologie, étant lui même psychologue, diplômé des plus grandes écoles dont les célèbres universités Harvard et Purdue.

Le livre Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier parallèle me donnera à l’avenir la même possibilité de retrouver le nord… un sourire en coin aux lèvres.

Bonne lecture !

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys


Cet article fait partie de notre dossier « Philothérapie – Quand la philosophie nous aide ».

DOSSIER : Philothérapie – Quand la philosophie nous aide

Autres articles du dossier

Article # 1 : Introduction

Témoignage de ma recherche personnelle au sujet de la philothérapie (philosophie + thérapie) ou, si vous préférez, de la pratique de la philosophie en clinique. Il s’agit de consultation individuel ou de groupe offert par un philosophe praticien pour nous venir en aide. Elle se distingue de la « psychothérapie » (psychologie + thérapie) en ce qu’elle utilise des ressources et des procédés et poursuit de objectifs propres à la philosophie. On peut aussi parler de « philosophie appliquée ».

Article # 2 : Mise en garde contre le copinage entre la philosophie et la psychologie

La philothérapie gagne lentement mais sûrement en popularité grâce à des publications de plus en plus accessibles au grand public (voir l’Introduction de ce dossier).

L’un des titres tout en haut de la liste s’intitule « Platon, pas Prozac! » signé par Lou Marinoff paru en français en l’an 2000 aux Éditions Logiques. Ce livre m’a ouvert à la philothérapie.

L’auteur est professeur de philosophie au City College de New York, fondateur de l’Association américaine des praticiens de la philosophie (American Philosophical Practitioners Association) et auteurs de plusieurs livres.

Article # 3 : Philothérapie – Libérez-vous par la philosophie, Nathanaël Masselot, Les Éditions de l’Opportun

Présentation du livre Philothérapie – Libérez-vous par la philosophie suivie de mes commentaires de lecture.

Article # 4 : Sur le divan d’un philosophe – La consultation philosophie : une nouvelle démarche pour se connaître, changer de perspective, repenser sa vie. Jean-Eudes Arnoux, Éditions Favre

Présentation du livre Sur le divan d’un philosophe – La consultation philosophie : une nouvelle démarche pour se connaître, changer de perspective, repenser sa vie suivie de mes commentaires de lecture.

Article # 5 : Philosopher pour se retrouver – La pratique de la philo pour devenir libre et oser être vrai, Laurence Bouchet, Éditions Marabout

Cet article présente et relate ma lecture du livre « Philosopher pour se retrouver – La pratique de la philo pour devenir libre et oser être vrai », de Laurence Bouchet aux Éditions Marabout. Malheureusement ce livre n’est plus disponible à la vente tel que mentionné sur le site web de l’éditeur. Heureusement on peut encore le trouver et l’acheter dans différentes librairies en ligne.

Article # 6 : Une danse dangereuse avec le philothérapeute Patrick Sorrel

Cet article se penche sur l’offre du philothérapeute Patrick Sorrel.

Article # 7 : La consultation philosophique – L’art d’éclairer l’existence, Eugénie Vegleris

Le livre « La consultation philosophique – L’art d’éclairer l’existence » de Madame Eugénie Vegleris aux Éditions Eyrolles se classe en tête de ma liste des meilleurs essais que j’ai lu à ce jour au sujet de la « philothérapie ».

Article # 8 : Guérir la vie par la philosophie, Laurence Devillairs, Presses universitaires de France

À ce jour, tous les livres dont j’ai fait rapport de ma lecture dans ce dossier sont l’œuvre de philosophes consultants témoignant de leurs pratiques fondées sur le dialogue. Le livre « Guérir la vie par la philosophie » de Laurence Devillairs aux Presses universitaires de France (PUF) diffère des précédents parce que l’auteure offre à ses lecteurs une aide direct à la réflexion sur différents thèmes.

Article # 9 : Du bien-être au marché du malaise – La société du développement personnel – par Nicolas Marquis aux Presses universitaires de France

J’ai lu ce livre à reculons. J’ai appliqué les feins dès les premières pages. L’objectivité sociologique de l’auteur m’a déplu. Ce livre présente aux lecteurs des observations, que des observations. L’auteur n’en tire aucune conclusion.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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