Quand les mots disent les groupes humains

Quand les mots disent les groupes humains

Michelle Lecolle, Université de Lorraine

Organisation de la vie publique, projets de loi en débat, problèmes écologiques : tout nous ramène à la question collective et sociale – au politique en définitive. Chaque jour, les mots que nous utilisons parlent aussi de ce qui fait que nous (humains) vivons en société et comment.

Lien social, solidarité et « vivre ensemble », « communs », regroupement, identité et altérité, inclusion et exclusion, ségrégation, classification et hiérarchie : au sein des sociétés, ces questions sont omniprésentes, dans nos pratiques, nos réflexions et les discours auxquels nous sommes confrontés, que ce soit dans notre vie quotidienne ou dans les médias.

Ainsi avec la publicité : par exemple, sur les quais du métro parisien en 2021, cette opposition seul/ensemble, appuyée par l’opposition (choc) entre les photos, dans laquelle le deuxième terme (ensemble) est valorisé.

Affiche dans le métro de la Fondation Abbé Pierre.
M. Lecolle, Author provided

Ou, dans l’affiche suivante, où l’addition d’individualités (« je », « tu ») ouvre vers un autre possible, avec un pluriel (« ils »), lui aussi positif.

Sur le plan de la langue, le français offre un large éventail de formes linguistiques traitant plus ou moins directement de la vie en société.

Affiche dans la rue, « Je donne, tu donnes, ils nagent ».
M. Lecolle, Author provided

Parmi ces dernières, les noms supposés désigner le collectif – les noms de groupes humains. Aussi usuels et communs soient-ils, ces noms présentent des propriétés spécifiques sur les plans sémantique et rhétorique, opposant et parfois associant la cohésion et la dispersion, le singulier et le multiple, l’identique et le différent.

Vie et relations en société : lexique, grammaire, expressions

Dans le champ du lexique et de la phraséologie, on trouve plusieurs expressions se rapportant aux relations et structurations sociales : tout d’abord, le mot ensemble – adverbe (être ensemble), déterminant (l’ensemble des gens), nom (créer un ensemble).

Ensuite, plusieurs expressions portent sur la constitution elle-même de groupes : constituer, créer un groupe, un mouvement, une association ; fonder une famille, une communauté, une confrérie, un mouvement ; sur le regroupement : se regrouper en association, être, se retrouver en famille, (mettre) en commun ou encore (escroquerie) en bande organisée.

La référence à la vie sociale est également présente dans des mots composés et des locutions : intérêt général, bien commun, bien public, contrat social, corps constitué, corps social, le « vivre ensemble » ; (avoir) l’esprit d’équipe, faire équipe, faire société.

Des noms de groupes

Le français, comme de nombreuses autres langues, possède des noms qui, avec une forme au singulier, désignent un groupe, c’est-à-dire une pluralité d’individus isolables mais similaires à certains égards (forêt, bouquet, bétail, horde, argumentaire, famille, jeunesse).

On les nomme des « noms collectifs », et ils intéressent le grammairien et le linguiste, à plusieurs titres : à cause de la discordance entre la forme (singulier) et le sens (pluriel) et ses conséquences sur l’accord grammatical, sur les jeux de mots qu’elle rend possibles ; à cause du flou attaché à certains d’entre eux (quelles sont les limites d’une forêt, d’une foule, d’une multitude ?) ; à cause aussi des modes d’appréhension différenciés qu’ils permettent (appréhension globale comme un groupe constitué, ou pointant vers les individus), comme ce qui apparait dans la comparaison des deux titres suivants (la jeunesse/ les jeunes) :

« Manuel Valls a annoncé hier différentes mesures. La jeunesse a été écoutée. » (titre, Direct Matin, 12 avril 2016)

« Le gouvernement sort le grand jeu pour tenter d’apaiser les jeunes. » (titre, Médiapart, 11 avril 2016)

Ou dans cet extrait d’une interview de la philosophe Catherine Larrère (l’humanité/les hommes) :

« Aux XVIIIe ou XIXe siècles, l’humanité était encore une abstraction ; aujourd’hui, c’est devenu une réalité : tous les hommes sont sur le même bateau. Ils sont condamnés à l’intérêt général ! »

Se regrouper autour d’un « faire »

Parmi les noms collectifs, certains désignent spécifiquement des humains : les « noms collectifs humains » par exemple : peuple, population, mouvement ou encore armée, communauté, association, comité, gouvernement, humanité.

Ils renvoient, en particulier, à des modes ou objectifs de regroupement, à des relations humaines, à des identités communes, réelles ou supposées.

La société se structure par le biais de l’activité humaine (loisirs, travail) ; dans ce cadre, le regroupement des individus se base sur un « faire ». D’une manière générale, beaucoup de noms d’humains relèvent du « faire » (par exemple, pour les individus, les noms de professions et de statuts sociaux) ; mais, pour les noms collectifs humains, il s’agit plutôt d’un « faire ensemble ».

Voici quelques exemples : compagnie, conseil, corporation, syndicat, parti, gang, bande, jury, rédaction, staff, orchestre, chorale, équipe, expédition, association

L’observation montre qu’ils ne se répartissent pas harmonieusement sur les réalités à nommer, mais présentent des zones de condensation voire des redondances lexicales, et aussi des manques.

En effet, ils sont plus ou moins nombreux et diversifiés selon les types de milieux et de regroupements sociaux (famille, école, monde du travail, monde politique, justice, religion, loisirs), mais particulièrement abondants dans certains domaines comme l’armée ou l’Église (détachement, bataillon, garnison, légion, régiment, brigade, patrouille ; conclave, congrégation, synode, et quelques autres).

Dans le cadre des sociétés humaines, les relations entre humains peuvent être de solidarité ou de filiation, d’amitié, ou encore de hiérarchie, de division ou de conflit. Certains noms collectifs humains sont fondés sur ces relations. En voici quelques-uns : cellule, communauté, confrérie, couple, fratrie, famille, guilde, coterie, ligue, voisinage.

À partir de ceci, plus spécifiquement encore, certains, comme cellule, couple, famille allient les traits d’/unité interne/du groupe et de/partie d’un tout/, participant d’une structuration de la société.

Le fractionnement en parties peut également relever de l’antagonisme, ce qu’illustrent plusieurs noms collectifs : faction, clan, secte, front.

Un lien entre l’appartenance au groupe et l’identité des membres

D’autres noms collectifs humains posent un lien entre l’appartenance au groupe et l’identité entre les membres du groupe (« être comme » – d’un certain point de vue) : fratrie, génération, public, société civile, opinion (publique).

Cette identité dessine une appartenance à une même classe (au sens logique) : paysannerie, humanité, jeunesse, patronat, magistrature, ou, de manière plus lâche, une appartenance à un même groupe : faire partie d’un orchestre, c’est être musicien, et un orchestre est constitué d’éléments semblables en ce qu’ils sont musiciens.

D’une autre manière, faire partie de la droite, de la gauche, c’est être de droite, de gauche. Et l’opinion publique, comme nom collectif, désigne un ensemble fondé sur une appartenance de ses éléments à… l’opinion publique.

Flou, double sens et problèmes d’identification

On terminera par une illustration succincte de faits d’ambiguïté avec les noms collectifs humains.

D’un point de vue sémantique, ceux-ci présentent, on l’a vu, une prédisposition au flou, mais aussi aux phénomènes de double sens, et ceci en particulier à cause de leur structuration en double niveau (celui du groupe et celui des éléments) évoquée plus haut, à quoi s’ajoute souvent la polysémie (propriété pour un mot d’avoir plusieurs sens, différents mais liés entre eux).

Ainsi dans l’exemple suivant :

« Les voix du peuple : l’espace public sonore au XVIIIᵉ »

Ce titre réfère à un entretien de l’historienne Arlette Farge, 23 mai 2012, à propos de l’ouvrage Essai pour une histoire des voix au XVIIIe siècle (Bayard, 2009). Ici, peuple a deux acceptions possibles : « classe populaire » ou « totalité des individus composant une nation », et les voix peut s’interpréter comme « distribué » sur chaque membre du peuple, ou se rapporter au groupe.

L’exemple suivant (avec société) présente le même type d’ambiguïté (qualification des individus ou du groupe), à quoi s’associe la pratique professionnelle (recours aux statistiques, moyennes) de l’énonciateur – chercheur en sciences sociales.

« On a une société vieille. » (France Culture, 20 mars 2006)

C’est, avec société aussi, de cette même ambiguïté que joue le titre de l’ouvrage de Pierre Le Goff La société malade (paru chez Stock en 2021) ; si l’auteur explique bien dans le descriptif que c’est de la société en tant que telle qu’il est question (« je voudrais montrer en quoi cette crise sanitaire est révélatrice d’un état problématique de notre société »), le lecteur ne peut pas ne pas envisager, en temps de pandémie, la maladie des individus, membres de la société.

Un dernier exemple avec le nom opposition, tiré d’une chronique politique radiophonique, illustrera la difficulté, pour peu qu’on y regarde de près, à circonscrire le référent d’un nom collectif humain (l’opposition) :

« Renseignement pris auprès du gouvernement et de l’opposition, un consensus semble se dégager autour d’un report de quelques mois, un report au mois de juin. » (France Culture, novembre 2020, à propos des élections départementales et régionales, 2021)

Alors que, avec le gouvernement, on sait parfaitement de qui il est question, l’opposition ne reçoit pas la même interprétation : étant donné la pratique journalistique, étant donné aussi le caractère composite de ladite opposition (qui comprend des groupes de tendances diverses, de la droite à la gauche jusqu’à la France Insoumise), la désignation peut valoir pour la totalité ou pour une partie, jugée représentative – et dans ce cas, laquelle ? La question n’est pourtant pas anodine. Parce que routinisée, la pratique de désignation du tout pour la partie n’est ici sans doute pas consciente, et c’est bien l’observation des noms collectifs qui permet de la déceler.

Les groupes humains présentent une réalité composite sur le plan politique et social. Mais la réalité n’en est pas moins riche et complexe sur le plan linguistique, celui des noms collectifs humains. Au-delà de la simple désignation de groupes humains, ceux-ci, comme outils lexicaux et discursifs, interrogent le rapport du groupe aux sous-groupes et à l’individu, et participent de la représentation de ces groupes, voire de leur constitution – langagière.The Conversation

Michelle Lecolle, Linguiste, Université de Lorraine

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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