Votre éditeur prend position – Le point sur l’impression à la demande au Québec

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Votre éditeur prend position

Le point sur l’impression à la demande au Québec

Par Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

(Lévis, Québec – 25 mars 2021) La promesse initiale de l’impression à la demande formulée dès son apparition au cours des années 90 se voulait très simple et révolutionnaire : chaque exemplaire imprimé est un exemplaire déjà vendu. Cette nouvelle offre de service implique l’impression d’un seul exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur : un nouveau titre est édité, un lecteur en veut un exemplaire, on le lui imprime et on le lui fait parvenir.

L’impression à la demande se veut une réponse à la montée spectaculaire des éditeurs-libraires en ligne sur le web à l’aube de l’an 2000 et qui, jusque-là, n’offraient que des exemplaires numériques de leurs livres. Le modèle d’affaires de ce nouveau monde du livre en ligne fondait sa rentabilité sur les coûts de production réduits à leur maximum en offrant uniquement des livres en formats numériques et, par conséquent, l’absence des coûts normalement consacrés à la vente d’exemplaire papier. Mais les lecteurs de ce nouveau monde du livre demeurent alors très attachés au bon vieil exemplaire papier et le font savoir.

Les éditeurs libraires en ligne recherchent une solution lorsque la compagnie Américaine Xerox lance un tout nouvel appareil, unique au monde, qui permet l’impression d’un exemplaire à la fois. L’appareil vendu un million de dollars rassemble toutes les opérations de production d’un livre en un flux continu de la commande à la découpe finale de l’exemplaire en passant par l’impression des feuilles des pages et de la couverture et la reliure. Cette production en flux continu réduit le personnel nécessaire pour la production de cet exemplaire à un seul opérateur. L’appareil permet ainsi d’éviter les coûts d’opération de plusieurs appareils et de réduire celui du personnel habituellement incontournable pour la production d’un livre.

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La presse de production numérique iGen3 110 de Xerox – Brochure (PDF)

Les éditeurs libraires en ligne sautent sur l’occasion pour offrir enfin des exemplaires papier aux lecteurs de leurs auteurs sans avoir à constituer un inventaire de dizaines ou de centaines d’exemplaires et, par le fait même, de se soustraire aux coûts d’impression, de gestion et d’entreposage d’un tel inventaire.

L’appareil promet aussi aux éditeurs traditionnels de relancer leurs catalogues de livres épuisés, un exemplaire à la fois.

Enfin, l’appareil intéresse grandement les gouvernements parce qu’il permettra à l’industrie du livre de réduire ses invendus par des micro-tirages (l’appareil peut produire tous les tirages dont le nombre d’exemplaire ne permet pas de rentabiliser une impression traditionnelle Offset) et parce que les pays à langue unique (ex.: Hongrie, hongrois, Grèce, grec; Slovénie, slovène) pourront publier davantage de leurs auteurs grâce au micro-tirage. Dès les années 90, le Conseil de l’Europe se lance dans un vaste projet d’impression à la demande baptisé « Nouvelle économie du livre ». La pertinence de l’implication gouvernementale relève aussi du coût élevé d’acquisition de cet appareil de Xerox, un million de dollars.

L’impression à la demande ou « print on demand » (POD) fait appel à des technologies numériques améliorées ou, si vous préférez, à des photocopieurs de nouvelle génération dont la qualité visuelle se rapproche de l’impression traditionnelle Offset.

Ainsi, bon nombre de « Centres de photocopies » disposant déjà d’appareils de reprographie à la fine pointe de la technologie numérique entrent dans le marché de l’impression de livres à la demande. Pour certains, il s’agit uniquement de se doter d’un appareil additionnel pour effectuer la reliure allemande (dos carré collé) et, pour d’autres, d’utiliser celui déjà en main. Ce faisant, ces entreprises contournent le principe fondateur de l’impression à la demande puisque qu’il s’agit non plus d’un seul appareil effectuant toutes les opérations et d’un seul opérateur mais de l’opération de plusieurs appareils : un pour l’impression des pages en noir et blanc, un autre pour l’impression des pages en couleur, un autre pour l’impression couleur des cartons de couverture un couteau de découpe et un autre pour la reliure allemande. La rentabilité repose alors sur un usage maximal de l’appareil d’impression déjà en fonction et l’apport d’une nouvelle clientèle aux profits de l’entreprise. À ces « Centres de photocopies » s’ajoutent des imprimeries de différentes tailles en quête elles-aussi d’une nouvelle clientèle.

Et plus la qualité d’impression et de reliure augmente, plus l’offre d’impression à la demande rejoint les éditeurs traditionnels ayant besoin d’un petit nombre d’exemplaires car la rentabilité maximale de la presse traditionnelle Offset exige l’impression de centaines voire de plus de 1000 exemplaires. L’expression « micro-tirage » devient de plus en plus populaire chez les imprimeurs numériques.

En 2006, à la surprise générale, un nouvel appareil d’impression de livres à la demande fait son apparition : l’Espresson Book Machine de l’entreprise On Demand Books :


Historique – On Demand Book

Dans une série de conférences en 1999 à la bibliothèque publique de New York, Jason Epstein a exposé sa vision de la prochaine génération de technologie POD: un appareil entièrement automatique et peu coûteux qui pourrait être placé dans une librairie de quartier, un café, un kiosque à journaux, une bibliothèque. , hôtel, même à bord d’un bateau de croisière ou dans les aéroports. À l’insu de M. Epstein, un prototype de la machine qu’il envisageait existait en fait dans l’atelier de Saint-Louis de son inventeur, Jeff Marsh. M. Marsh reste activement impliqué avec le ODB dans la recherche, le développement et la conception.

En 2003, M. Epstein et son partenaire Dane Neller ont fondé ODB pour développer la machine de M. Marsh et l’intégrer au monde numérique. Une généreuse subvention de la Fondation Alfred P. Sloan a fourni un important financement de démarrage à ODB pour développer, tester et construire la première version bêta de la machine.

La première machine bêta a été installée à l’InfoShop de la Banque mondiale à Washington, DC en avril 2006, où elle a imprimé des milliers de publications de la Banque mondiale. En septembre 2006, ODB a installé une deuxième machine bêta à la Bibliothèque d’Alexandrie, en Égypte, pour imprimer des livres en arabe. Depuis lors, d’autres EBM ont imprimé un énorme volume de livres dans de nombreuses installations à travers le monde. Grâce à notre partenariat avec Xerox – dont la force est désormais de vendre, de louer et de desservir l’EBM dans le monde entier – nous prévoyons une accélération de notre croissance.

© 2015 On Demand Books

Source : Historique, On Demand Books – Espresso Book Machine (traduction : Google Traduction).


À son lancement commercial l’Espresso Book Machine se vend 50,000 $. On est très loin du million de dollars pour l’acquisition de l’appareil de Xerox. L’Université McGill se dote de l’Espresso Book Machine en 2010.


Lancement des services sur demande à la bibliothèque de McGill

Nouvelles

La bibliothèque de McGill est heureuse d’annoncer le lancement de ses services sur demande. À l’aide de notre scanner de livres Kirtas APT et de notre machine à livres Espresso, la bibliothèque numérisera, sur demande et moyennant un coût, des livres rares et d’autres articles de nos collections et en créera des versions électroniques à télécharger.

Ce service permet aux étudiants, aux professeurs et au grand public d’acheter des éditions numériques ou imprimées d’articles de la bibliothèque de McGill.

Les éléments doivent être incontestablement libres de droits d’auteur, et leur état physique et leur format doivent les rendre aptes à être numérisés.

Source : Université McGill, 12 mars 2010.


Il s’agit de la seule Espresso Book Machine achetée au Québec. Cet appareil a depuis été démonté en pièces et ces dernières recyclées : « Lorsque l’Espresso Book Machine n’était plus fonctionnelle et devenait trop coûteuse à réparer, les principaux composants de l’appareil ont été recyclés. » (« When the espresso book machine was no longer functional and became too expensive to repair, major components of the book machine were recycled. »), Réponse par courriel d’un responsable de la Bibliothèque de l’Université McGill, 19 mars 2021.

Dommage de voir un tel appareil connaître une fin aussi tragique. À mon humble avis, elle devait à tout le moins être mise en exposition dans un musée ou ailleurs au Québec puisqu’il s’agissait d’un exploit technique.

Depuis 2003, année où la Fondation littéraire Fleur de Lys a commandé son tout premier exemplaire imprimé à la demande, la situation a changé.

Il est pratiquement impossible aujourd’hui de commander un seul exemplaire à la fois lorsque nous le vendons dans notre librairie en ligne. Les imprimeurs obligés de se servir de plusieurs appareils et plusieurs membres du personnel pour leur service d’impression à la demande imposent aux clients des frais de base pour toute commande, ce qui augmente le prix de l’exemplaire au-delà du prix de vente. Bref, ce n’est plus un service rentable pour les librairies en ligne comme la nôtre.

Pour contourner cette situation, nous sommes dans l’obligation de commander un nombre d’exemplaires dont le coût équivaut au prix d’accès à l’impression à la demande fixé à 39.00$ par notre imprimeur, ce prix d’accès dépasse le prix de vente au lecteur de 24.95$ (livraison incluse). Ainsi, nous nous retrouvons avec un petit inventaire de plusieurs de nos titres, ce qui ne cadre pas avec notre modèle d’affaires.

Nous songeons à nous tourner des services américains d’impression à la demande acceptant la commande d’un seul exemplaire à la fois sans aucun frais d’accès. Dans ce cas, nos commandes ne seraient plus livrées à nos bureaux mais directement aux clients-lecteurs. Nous tournerions ainsi le dos à notre politique visant à contribuer au développement de l’impression à la demande à l’unité au Québec pour encourager une économie étrangère.

D’autres imprimeurs ont abandonné l’impression à la demande à l’unité au profit de l’impression de micro-tirages. BouquinBec (Rapido Livres)  a fixé à 25 le nombre minimum d’exemplaires par commande. Et le modèle d’affaires a quelque peu changé : l’auteur doit assumer lui-même le coût d’un inventaire d’exemplaires papier de son livre pour accéder à la boutique en ligne de l’entreprise.

Le principe de base de l’impression à la demande, c’est-à-dire l’impression d’un seul exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur, visait l’élimination de tout inventaire. Chaque exemplaire imprimé était un exemplaire déjà vendu. Nous n’en sommes plus là.

L’annonce en grande pompe de l’arrivée de l’impression à la demande au Québec de Marquis Imprimeur, le plus gros imprimeurs de livres au Canada, en 2015 nous a bien fait sourire puisque l’impression à la demande existe depuis au moins 2003, les fournisseurs de la Fondation littéraire Fleur de Lys en est la preuve.

Dans son édition du 25 novembre 2015, le quotidien LE DEVOIR a informé ses lecteurs de cette annonce de Marquis Imprimeur dans un article intitulé «Imprimer sur demande, un livre à la fois». Ce n’est plus vrai puisque l’entreprise fixe désormais à 100 exemplaires le nombre minimal pour accéder à son service d’impression à la demande, c’est du moins la réponse obtenue le 18 mars 2021 à notre demande de soumission pour l’impression d’un exemplaire de l’un de nos livres :

Bonjour,

Nous vous remercions d´avoir pensé à Marquis pour votre projet d´impression. Nous ne pourrons malheureusement pas y donner suite, puisque notre tirage minimal pour ce type de projet est fixé à 100 copies.

En ce qui concerne notre offre d´impression à la demande Marquis Express, elle est réservée aux maisons d´édition qui produisent un minimum de 25 titres annuellement.

Si dans le futur vous avez des projets similaires rencontrant notre tirage minimal, n´hésitez pas à nous en faire part. Il nous fera un plaisir de vous soumettre un devis et de collaborer avec vous pour donner vie à votre projet.

L´équipe Marquis

Bref, l’impression à la demande, la vraie, celle à l’unité, n’existe pas ou n’est plus rentable au Québec pour une librairie en ligne comme la nôtre et, sans doute, pour de nombreux auteurs amateurs qui s’adonnent à l’écriture et à la publication à loisir. Il en va sans doute de même pour certains éditeurs qui profitaient de l’impression à l’unité pour économiser sur les frais de production et d’entreposage d’un inventaire de leurs livres et ainsi éviter de déclarer un titre épuisé.

De la révolution de l’impression à la demande, tout ce que le Québec aura retenu, c’est l’impression de micro-tirages sur des presses numériques toujours plus performantes, évitant ainsi les coûts de mise en marche et d’opération des presses Offset traditionnelles rentables uniquement avec des commandes de plusieurs centaines d’exemplaires. Mais le service de micro-tirage existait avant même la révolution de l’impression à la demande. Il est tout simplement davantage offert et publicisé avec la montée de l’autoédition et le contrôle plus serré des tirages des éditeurs.

Bref, le Québec est passé à côté de la révolution de l’impression à la demande dans son modèle d’affaires original fondé sur la production d’un seul exemplaire à la fois.

Aujourd’hui, l’Espresso Book Machine n’est plus vendue neuve par Xerox.

En France, un nouvel appareil d’impression à la demande (un exemplaire à la fois) est sur les rails : l’automate-imprimeur Gutenberg.one.

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Pouvons-nous espérez doter le Québec d’une Espresso Book Machine ou de l’automate-imprimeur Gutenberg.one pour assurer l’accès à l’impression à la demande à l’unité ? Nous effectuons une cueillette d’information en ce sens.

Si l’impression à la demande à l’unité n’atteint pas le seuil de la rentabilité au Québec, c’est en grande partie en raison des coûts des infrastructures (plusieurs appareils) et du personnel que doivent supporter les petites et moyennes entreprises dans le domaine. N’oublions pas le fondement même de l’impression à la demande à l’unité lors de son lancement dans les années 90 : un seul appareil en flux continu, un seul opérateur de cet appareil et un certain volume de commandes. Dès que l’on modifie ce modèle d’affaires, la rentabilité n’est pas au rendez-vous.

Je crois possible d’épouser ce modèle d’affaires avec une entreprise nationale d’économie sociale.

À SUIVRE

 

 

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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