Culture vivante : la Reine Margot, ce manifeste féministe sombre et flamboyant

Isabelle Adjani dans l’adaptation cinématographique de Patrice Chéreau (1994).
Allocine

Culture vivante : la Reine Margot, ce manifeste féministe sombre et flamboyant

Sylvain Kahn, Sciences Po

En ces temps si troublés pour le monde culturel, les chercheuses et chercheurs en sciences sociales se mobilisent pour parler d’œuvres qu’ils aiment (littérature, théâtre, cinéma, musique…) à travers notre série d’articles « Culture vivante » : parce que la culture nourrit toutes les disciplines et qu’elle irrigue autant la réflexion académique que l’imaginaire collectif.


Immense roman populaire, La Reine Margot d’Alexandre Dumas est cependant moins lu que la trilogie des Trois Mousquetaires et l’hexalogie du Comte de Monte Christo.

Tout aussi vif, virevoltant et aiguisé, car tout autant construit par l’action que ces derniers (chez Dumas, la narration de l’action charrie tout : l’intrigue, le récit, le sens, les descriptions, les pensées, l’intériorité comme l’extériorité), il est plus sombre (l’antre de René ; les empoisonnements par Catherine), plus douloureux (le massacre de la Saint-Barthélemy que prolonge plusieurs assassinats), voire lugubre (la pendaison du cadavre de Coligny ; la torture et la décapitation subies par La Mole et Coconnas).

Épique et tragique, il est le roman d’une déchirure : celle de la condition féminine qu’incarne ici le personnage de la reine Margot. Cette dimension donne à ce roman historique des deux dernières années du règne de Charles IX son caractère universel et contemporain. Le sentiment qu’on éprouve de lire un roman d’une actualité et d’une modernité intense tient aussi à un fait moins immédiatement visible : le Louvre est l’autre principal personnage du livre et le principe actif du roman !

Voyons déjà ici comment La Reine Margot met en scène un personnage féministe en butte aux entraves de sa condition féminine.

Une femme philosophe

Dumas comme écrivain n’est pas particulièrement féministe. On trouve dans son œuvre des figures d’héroïnes de différents types dont certaines empruntent aux clichés sexistes. Si Geneviève Dixmer du Chevalier de Maison Rouge est déchirée entre sa cause royaliste et son amour pour un révolutionnaire, la célèbre Milady des Trois Mousquetaires a tous les traits de la sorcière et du cliché misogyne de la séduisante diabolique qui mérite d’être exécutée.

Portrait de Marguerite de Valois, vers 1574. Anonyme.
Wikimedia

Le personnage de la reine Margot qui donne son titre au roman incarne lui la condition de la femme moderne confrontée au patriarcat. Dans le roman, Marguerite de Valois est une figure de l’émancipation féminine.

Fille et sœur de rois de France, Marguerite de Valois est au cœur du premier cercle de la famille royale ; elle est socialement et économiquement privilégiée. Pourtant, on est frappé dès les premiers paragraphes du roman par la violence symbolique qui s’exerce sur la princesse. Celle-ci, âgée d’à peine vingt ans, est dans les mains de son frère Charles IX l’instrument de sa politique confessionnelle d’un pays déchiré entre catholiques et protestants : « Je prendrai moi-même Margot par la main et je la mènerai épouser votre fils en plein prêche » dit-il à la mère de Henri de Navarre, ajoutant publiquement : « En donnant ma sœur Margot à Henri de Navarre, je donne mon cœur à tous les protestants du royaume. » (chapitre 1)

Pour introduire son personnage auprès des lecteurs, le narrateur choisit de la nommer « Mme Marguerite de Valois », la posant d’entrée de jeu comme un individu autonome à part entière. Quelques pages plus loin, on comprend que ce statut est en butte à une situation dans laquelle cette autonomie est structurellement contestée : le roi signifie à sa sœur comme à tous la subordination et la condition d’objet dans laquelle il la tient en la réduisant à sa chose, en privé comme en public, par l’emploi constant du diminutif « Margot ».

« La Reine Margot » désigne la féminité en tant qu’elle est assignée à un rôle social et politique dans le mépris de l’individualité de la personne « Marguerite de Valois ». Loin d’être un cas particulier, le personnage de ce roman prend une valeur exemplaire et universelle dans la France et l’Europe de 1845 marquées par le désenchantement des promesses émancipatrices des Révolutions. Si la fille de la famille la plus puissante et la plus favorisée de France vit en mineure perpétuelle sous le joug du pouvoir patriarcal, c’est donc le cas de toutes les femmes du pays.

De fait, la condition de Princesse est très contrainte et Marguerite de Valois ne s’appartient pas : fille de France, Margot se doit d’être belle, attirante, agréable ; il est exigé d’elle qu’elle symbolise l’éclat de la couronne et de l’État. « Cette fiancée menée par son frère Charles IX, c’était la fille de Henri II, c’était la perle de la couronne de France, c’était Marguerite de Valois » (chapitre 1).

Toutefois, tout au long du roman, la reine Margot ne cesse de combattre pour conquérir son espace et son autonomie ; elle retourne comme une arme cette assignation à l’ornement et à l’allégorie : « Marguerite était non seulement la plus belle, mais encore la plus lettrée des femmes de son temps […] ». Elle apprend, se cultive, étudie avec force et passion, jusqu’à devenir une femme de lettres et une philosophe qui utilise son savoir pour imposer en latin et en grec le respect de la France aux ambassadeurs des rois européens qu’elle reçoit ès qualités tout en délivrant un message politique codé au bras droit de Henri de Navarre présent dans la salle (chapitre 43, Les ambassadeurs).

Elle utilise aussi ce savoir pour imposer le respect aux hommes – en particulier à ceux qui pensent avoir des droits sur elle, comme d’Alençon son jeune frère, ou le fougueux Henri de Guise, chef parisien du parti catholique et bientôt dirigeant de la Saint-Barthélemy.

Ce dernier est son amant ; d’emblée, la relation de Marguerite avec Henri de Guise avec qui elle communique en latin le jour de son mariage pour le cadrer et lui donner rendez-vous la nuit même de ses noces symbolise la liberté amoureuse qui caractérise Marguerite. On peut bien la forcer à se marier, elle se donne très tôt les moyens de mener en femme libre sa vie sentimentale et sexuelle.

Cette dernière est pourtant un terrible combat. Avant d’être mariée de force à un homme qu’elle ne désire ni ne connaît, elle a été dans son adolescence la proie sexuelle de sa fratrie. Lorsque Dumas compare Margot au « cœur » de Charles IX, il rappelle « quelques sourds scandales, dont la chronique de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe nuptiale de Marguerite de Valois ».

Dans son adaptation cinématographique du roman, Patrice Chéreau fit le choix d’expliciter cette évocation par une scène de viol collectif de Marguerite par ses frères.

Une femme libre en amour

Refusant de se cantonner à la fonction d’instrument politique que veut lui imposer sa mère la reine Catherine de Médecis, Margot se bat donc avec énergie pour vivre librement sa vie de femme amoureuse. Sa passion et sa liaison romantiques (en écho à la peinture de Delacroix à laquelle Dumas s’intéressa tant) pour et avec le comte de La Mole, un noble protestant désargenté monté à Paris pour le mariage et se mettre au service d’Henri de Navarre, est l’un des ressorts narratifs du roman de Dumas. Les personnages de Margot et de sa meilleure amie, Henriette de Nevers, entretiennent ainsi les lecteurs de leurs goûts amoureux et érotiques.

Ensemble, elles s’éprennent de deux jeunes hommes de leur âge devenus inséparables après s’être affrontés à l’épée, l’un et l’autre chevaleresques, La Mole donc, et Coconnas, un provençal catholique au sang chaud, qu’elles rencontrent nuitamment lors de forces courses poursuites semées d’embûches dans des lieux pittoresques de Paris – dont la chambre de Marguerite au Louvre.

C’est avec la même énergie que Marguerite cherche à tirer un parti politique et pour sa vie professionnelle de l’instrumentalisation dont elle est l’objet par sa mère et son frère. Sa mère Catherine de Médicis et son frère, le roi Charles IX, lui imposent-ils d’épouser Henri de Navarre, figure des protestants (et futur Henri IV) ? Marguerite n’est pas dupe longtemps : si la célébration en grande pompe de ce mariage à l’été 1572 scelle la pacification du royaume, elle permet surtout de rassembler le plus de protestants possible et tous leurs chefs à Paris pour quelques jours afin, sans doute, de réaliser le sombre projet de décapitation du parti protestant.

Scène de massacre de la Saint-Barthélemy, dans l’appartement de la reine de Navarre. Huile sur toile d’Alexandre-Évariste Fragonard, Paris, musée du Louvre, 1836.
Wikimedia

Avant même le massacre de la Saint-Barthélemy durant lequel elle sauve la vie de Henri de Navarre, Marguerite s’entend avec son époux : elle passe avec lui un pacte rationnel. Celui-ci inclut pour chacune des deux parties la liberté de vivre sa vie sentimentale tout en donnant le change par des mensonges, des mises en scène et des artifices élaborés à deux. Le pacte porte aussi sur l’intérêt commun bien compris des deux jeunes têtes couronnées. Henri n’avait pas plus que Marguerite eu le choix de ce mariage dont il redoute les conséquences. En étant loyaux l’un à l’autre, Henri et Marguerite espèrent chacun finir par occuper une position de pouvoir.

Au risque d’être quittée par son amant, Marguerite prend ainsi le parti de mécontenter le duc de Guise qui est aussi le chef du parti catholique : « Monsieur, je puis ne pas aimer mon mari, mais personne n’a le droit d’exiger de moi que je le trahisse ». (chapitre 2, La chambre de la reine de Navarre). Un peu plus tard, Marguerite refuse de consentir au divorce que veut lui imposer la reine mère Catherine quand cette dernière veut se débarrasser de Henri dont elle craint qu’il ne finisse par accéder au trône de France en lieu et place de ses fils.

Une femme politique

Margot est enfin une femme qui travaille. Elle ne travaille pas pour subvenir à son existence, bien sûr. Son activité est celle d’une femme politique – en l’occurence épouse de roi, sœur de roi, fille de reine : un sacré job, surtout en temps troublés de guerres de religion.

L’activité professionnelle de la reine Margot occupe une place certaine du récit de Dumas, ce qui la distingue d’autres personnages féminins caractérisés par une seule dimension (Madame de Sauve incarne la femme-objet d’une passion amoureuse, celle d’Henri de Navarre ; Henriette de Nevers figure la confidente, l’amitié sororale et la gémellité). Catherine la reine mère est le sombre double de Margot la fille reine. Non seulement Catherine travaille à plein temps à l’exercice du pouvoir politique, mais elle exerce ce pouvoir pour assurer par elle-même le système de domination patriarcale, duquel sa fille ainsi que ses fils cherchent à s’émanciper.

Cette énergie et cette intelligence que déploie l’admirable Margot pour son autonomie ne mènent pas à la victoire, loin de là ! La Mole, son amant, est condamné à la question puis à la mort par sa mère et son frère. Dans un geste romantique qui résonne avec le Radeau de la Méduse de Géricault comme avec La mort de Sardanapale et Scènes de massacres de Scio de Delacroix, la reine de Navarre et la duchesse de Nevers de Dumas s’emparent des têtes des cadavres de leurs amants respectifs exécutés pour les transporter et les chérir dans les cabinets de leurs appartements.

Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale.
Wikimedia

« Marguerite donna l’exemple. Elle enferma dans un sac brodé de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole, plus belle encore depuis qu’elle se rapprochait du velours et de l’or, et à laquelle une préparation particulière, employée à cette époque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beauté », écrit Dumas non sans écho à Mathilde et la tête de Julien dans Le Rouge et le Noir de Stendhal paru quinze ans plus tôt (chapitre 61).

De façon récurrente dans le roman, Marguerite doit vivre dans la peur des assauts incestueux de ses frères, en particulier du plus jeune d’entre eux, François, duc d’Alençon, aimanté par sa sœur, jaloux des hommes qui l’entourent et qui intrigue pour les en éloigner. L’historique Marguerite de Valois, nous précise Eliane Viennot, passe, après la mort de Henri IV, ses dix dernières années à Paris, de retour d’un long exil en Auvergne à l’écart des affaires du royaume. La Reine Margot de Dumas finit comme une simple enveloppe, une pure forme, une silhouette dont la vie se serait retirée : elle n’est plus que le rôle qu’on tient à lui faire jouer : « Plus pâle et plus belle que jamais, la reine entra vers dix heures du soir dans la grande salle du bal, la même où nous avons vu, il y a bientôt deux ans, s’ouvrir le premier chapitre de cette histoire. […] ».

Charles l’accueille et lui dit tout bas : « Prenez garde, vous avez au bras une tache de sang. Ah, qu’importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j’aie le sourire sur les lèvres ! » (chapitre 61).

Sur cette spectrale et mélancolique apparition, Margot disparaît tout à fait du roman qui porte son nom. Les cinq derniers chapitres voient mourir Charles IX et fuir sans gloire ni succès un Henri de Navarre oublieux de son pacte avec Marguerite.

Alexander Dumas père par Nadar, en 1855.
Google Arts/Wikimedia

L’émancipation reste donc un combat difficile et une défaite – jusqu’à preuve du contraire. Dumas/Margot en coche toutes les cases : au final, la geste de l’héroïne n’est étincelante que pour dire combien la femme monnaie d’échange l’emporte sur la femme qui met tant d’énergie à travailler son intelligence ; combien la femme dominée triomphe de la femme émancipée ; combien la femme harcelée et sexuellement objectivée supplante la femme autrice et sujet de sa vie amoureuse et sexuelle ; combien la femme en prise à l’inceste et au joug du patriarcat (pour partie ici incarné par sa propre mère) étouffe la projection dans l’avenir d’une jeune femme autonome voulant mener carrière.

Sous couvert d’écrire un roman de princesses avec une super héroïne qui fait rêver les filles et tomber amoureux les garçons, Dumas écrit un manifeste féministe flamboyant et sombre, épique et atroce. Le combat pour l’émancipation du personnage de Margot a tous les traits de la femme moderne et émancipée. Si la modernité, l’énergie et l’autonomie de Margot finissent battues en brèche, c’est que le roman est dans son époque : la Restauration et de la Monarchie de Juillet sont celle des promesses de liberté et d’émancipation confisquées et non tenues. En ce début de XXIe siècle, la modernité du personnage de la reine Margot sonne juste.The Conversation

Sylvain Kahn, Professeur agrégé d’histoire, Sciences Po

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

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