Censure à l’université : où s’arrête l’universalité de la littérature ?

Il y aurait péril en la demeure académique. Un péril que ces professeurs, et avec eux de nombreux chroniqueurs et commentateurs, ont entrepris de révéler.
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Censure à l’université : où s’arrête l’universalité de la littérature ?

Anthony Glinoer, Université de Sherbrooke

Nous assistons depuis quelques semaines à plusieurs sorties publiques de professeurs qui dénoncent l’apparition de mots tabous à l’université. La controverse a enflé au point de voir le premier ministre du Québec François Legault prendre position publiquement. Tout cela n’est pas sans rapport avec une certaine conception de la littérature, censée pouvoir toucher à l’universel.

Ce que l’on peut maintenant appeler « l’affaire Lieutenant-Duval », à l’Université d’Ottawa, a conduit plusieurs professeurs de littérature à signer des textes d’opinion. L’un de ces textes, intitulé « Université, censure et liberté », estime que le « principe » même de l’enseignement est en jeu, un principe qui ne saurait être « négocié » ou « galvaudé ».

Sous le titre « Où et quand tout cela s’arrêtera-t-il ? », cet autre collègue s’inquiète de ne plus pouvoir enseigner à l’avenir certains classiques des littératures française et québécoise parce qu’ils contiennent la version française du mot en n.

Il y aurait péril en la demeure académique. Un péril que ces professeurs, et avec eux de nombreux chroniqueurs et commentateurs ont entrepris de révéler. Un péril qui m’apparaît, en tant que professeur de littérature française, lié à la conception que l’on se fait des oeuvres d’art.

L’apparent consensus

Dans le tourbillon médiatique de l’affaire Lieutenant-Duval, de tweets en éditoriaux, de statuts Facebook en lettres ouvertes, s’est dégagée une impression de consensus : les professeurs de littérature seraient désormais soumis à la tyrannie de l’opinion étudiante et n’auraient d’autres choix que de lui résister ou de s’écraser devant elle.

Ce consensus n’existe pas. Sans doute, celles et ceux qui ont été plus déboussolés qu’indignés par l’affaire des « mots en n- » (en anglais et en français), qui en ont tiré plus de doutes que de certitudes, ont-ils moins pris publiquement la parole dans les médias francophones. Ont-ils eu peur de recevoir les invectives que certains de leurs collègues ? Ont-ils fait le choix de ne pas intervenir publiquement pour ne pas, une fois de plus, prendre la parole aux personnes racisées et minorées, au moment même où elle s’élève ? Quoi qu’il en soit, leur silence ne veut pas dire que ces personnes aient adhéré passivement aux déclarations d’indignation de leurs collègues.

Une certaine culture française

Il n’est pas anodin que ces textes polémiques émanent de départements de langue et littérature françaises. C’est là que « l’affaire » a commencé. C’est aussi là que s’exerce l’influence de la vision, dominante en France, de la communauté humaine fondée sur des principes transcendants, surplombants, universellement valables, comme la République, les Droits de la personne et la Laïcité. La France se targue de faire prévaloir ces grands principes sur les accommodements individuels, y compris dans les salles de classe. Les débats qui font rage en France (autant que ceux qui agitent les États-Unis) ont des répercussions au Québec, particulièrement chez les spécialistes de la culture française.

Des textes publiés par les professeurs de littérature de langue française ressort une double crainte : celle de ne plus pouvoir enseigner les grandes œuvres littéraires qui contiennent l’un des mots interdits, et celle de ne plus pouvoir eux-mêmes, en tant qu’enseignants-chercheurs, continuer à parler librement de ces mêmes œuvres.

Dans les deux cas, on met en opposition l’expérience individuelle de l’étudiant et un discours à prétention universelle. Les œuvres littéraires, et surtout les grands classiques de la littérature, ont ceci de particulier qu’elles dépassent l’expérience de leur autrice ou de leur auteur pour toucher à l’universel. C’est bien pour cela que l’on continue à les étudier. Cela nous donne aussi à nous, enseignants-chercheurs en littérature, une responsabilité importante.

La prétention à l’universel

Quand nous enseignons Candide de Voltaire, Le père Goriot de Balzac ou L’Amant de Duras, nous confirmons, après tant d’autres, que ces œuvres valent la peine d’être enseignées. Par l’intermédiaire des œuvres que nous étudions et faisons étudier, nous aussi, professeurs, prétendons à un petit morceau d’universel.

Cette prétention à l’universel provient de notre statut d’enseignants et de chercheurs. Passés nous-mêmes par les épreuves formatrices de l’Université, soumis à l’évaluation des pairs à chaque publication ou communication, nous avons vu nos perspectives, nos méthodes, nos objets de recherche et d’enseignement validés par les institutions académiques.

Cette prétention à l’universalité a été mise en cause à l’Université d’Ottawa : les étudiants se sont élevés contre l’usage d’un des « mots en n- » et ont fait savoir à l’enseignante que ce qui, pour elle, semblait toucher à l’universel pouvait venir les heurter personnellement.
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Tant nos recherches que notre enseignement sont donc légitimés par l’institution où ils ont cours. Nous commentons, critiquons, comparons, interprétons les faits et les textes littéraires et, ce faisant, nous confirmons que ces faits et ces textes méritent d’être étudiés.

Or c’est justement cette prétention à l’universalité qui a été mise en cause à l’Université d’Ottawa : les étudiants qui se sont élevés contre l’usage d’un des « mots en n- » ont fait savoir à l’enseignante que ce qui, pour elle, semblait toucher à l’universel (les mots, les idées, les images, les formes de l’œuvre littéraire), et à l’impassible beauté, pouvait venir les heurter personnellement. Plus généralement, ces étudiants, qui ne disposent pas de la légitimité de l’enseignant, lui ont fait savoir qu’un mot, même passé au tamis savant de la contextualisation, continue à leur faire violence.

L’illusion de l’universalité

Cette révélation a quelque chose de douloureux parce qu’elle signifie que notre prétention à l’universel et celle des œuvres littéraires dont nous transmettons l’intérêt sont, et ont toujours été, illusoires. Notre universalité n’est pas, à la lecture de ces mots interdits, celle de la personne à qui nous enseignons. Blessure d’orgueil pour le professeur, certainement, mais il ne gagne rien à comparer la violence ressentie individuellement par l’étudiant à la grandeur des œuvres littéraires, au premier rang desquelles les classiques de la littérature, dont les professeurs sont les interprètes privilégiés.

Le présent texte, d’un autre homme blanc, professeur titulaire dans une université, n’a pas pour objectif de minimiser les dangers relevés par mes collègues : censure et autocensure, pressions et menaces sur les enseignants, climat de méfiance dans la classe, particulièrement dans un contexte d’enseignement en ligne qui, souligne cet autre collègue dans son texte « Les victimes de Zoom », ne favorise pas la discussion sur des sujets complexes.

L’affaire Lieutenant-Duval nous rappelle ce que nous n’avions pas voulu l’entendre jusque là : comme professeurs, nous ne saurions décider si telle ou telle œuvre littéraire, qui nous semble parler à tous, fait violence ou non à autrui. À tout le moins, devons-nous maintenant faire preuve d’écoute, accepter de ne pas avoir toutes les réponses et veiller à ne pas invalider les affects et les réflexions des lecteurs au nom de notre idée de la Littérature.The Conversation

Anthony Glinoer, Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’histoire de l’édition et la sociologie du littéraire. Professeur à l’Université de Sherbrooke (Québec), Université de Sherbrooke

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This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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