Geoffrey Chaucer et les origines littéraires de la Saint-Valentin

Codex Manesse, UB Heidelberg.
Peter/Flickr

Geoffrey Chaucer et les origines littéraires de la Saint-Valentin

Jonathan Fruoco, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

La Saint-Valentin approche et avec elle les éternelles questions relatives à ses origines. Tout le monde y va de sa théorie mais semble s’accorder sur le fait qu’à un moment donné un prêtre du nom de Valentin a violemment été mis à mort, cruelle augure pour une fête de l’amour !

Remontons donc ensemble le temps de quelques siècles. La Saint-Valentin appartient depuis le Moyen Âge à une tradition poétique dite « valentine », tradition où se mêlent les conventions héritées de l’amour courtois articulées autour d’une date bien précise, le 14 février. Avant d’être un phénomène sociologique fixe, la Saint Valentin a vu ses codes se formaliser progressivement, notamment grâce à l’œuvre d’un poète médiéval anglais, fort (mé)connu en France, Geoffrey Chaucer.

Le printemps… en février ?

Les Très Riches Heures du Duc de Berry
Les Très Riches Heures du duc de Berry.
R.-G. Ojéda/RMN

Inutile de s’attarder plus longtemps sur l’association de la Saint Valentin avec les divinités de l’amour ou sur le fait qu’on ne sache pas précisément de quel Valentin nous parlons (il en existe au moins deux, un prêtre de Rome, un évêque de Terni, tous deux mis à mort). Contentons-nous de noter qu’au début des années 1380, Chaucer composa un poème narratif intitulé « Le Parlement des oiseaux » dans lequel des oiseaux justement se réunissent lors d’un parlement présidé par Nature le jour de la Saint-Valentin afin de choisir leur partenaire dans une douce ambiance printanière.

Je vous vois d’ici penser : « Le printemps en février ? » Et bien oui ! La date du début du printemps n’était alors pas aussi clairement établie qu’elle ne l’est aujourd’hui et la tradition antique, notamment sous la plume de Pline l’Ancien, Ovide et Ptolémée, plaçait même son arrivée début février. La Rome et Grèce antique marquaient d’ailleurs les saisons à mi-chemin entre équinoxe et solstice, ce qui nous donnait alors le retour du printemps aux alentours du 6-9 février. De nombreux calendriers, en particulier ceux écrits en Angleterre dans les villes de Winchester et Durham entre les IXe au XIVe siècles, notaient d’ailleurs que février marquait la reprise de l’activité agricole et le retour du chant des oiseaux, et ce même si les livres d’heures associent très souvent février à un mois d’hiver (comme le montre l’illustration ci-contre).

Les oiseaux et l’amour valentin

La Conférence des oiseaux peinte par Habib Allah
La Conférence des oiseaux peinte par Habib Allah.
Wikimedia

Chaucer s’inspira donc d’une tradition calendaire particulière et en regardant un calendrier en février, il n’aurait pas eu de mal à voir en Valentin un choix de patron idéal pour cette saison : retour du printemps, du chant des oiseaux et début de l’accouplement d’un grand nombre d’espèces (comme la grive draine, la corneille), tout semblait coller.

Il n’inventa pas à proprement parler la tradition amoureuse associée à la Saint-Valentin (qui remonte au moins à l’Antiquité), mais il fixa en revanche sa date et l’articula, via son utilisation des oiseaux, avec les traditions populaires liées au printemps. Mais pourquoi le 14 ? Et bien, d’une part, parce que la date correspond aux estimations du début du printemps en Angleterre de son vivant. Et d’autre part, il faut avouer que les autres noms que l’on retrouve dans les calendriers anglais et les martyrologies entre le 7 et le 14 février ne se prêtaient pas vraiment à la poésie. Pourriez-vous imaginer offrir des chocolats à l’élu·e de votre cœur pour la Saint Austreberte le 10, Eulalia le 12 ou Eormenhilde le 13 ? Pas vraiment. Qui plus est, la Saint Valentin était alors suffisamment récente pour représenter aux yeux d’un poète un canevas blanc. Aucune légende populaire n’était véritablement attachée à ce jour précis (si ce n’est les récits des martyrologies sur la mort du Saint), ce qui en faisait la date et le patron idéal pour ce que Chaucer avait en tête.

Même s’il n’invente pas complètement la totalité de cette fête, Chaucer semble bien être le premier avec « Le Parlement des oiseaux » à concentrer son attention sur cette tradition, à la rendre annuelle et à définir Saint Valentin comme patron des amoureux. Il insiste d’ailleurs sur l’importance de la cérémonie visant à unir les oiseaux, cérémonie qu’il décrit comme étant annuelle. Nature « pleine de grâce, invita chaque oiseau à prendre place, la même qu’ils occupent chaque année, se tenant là pour la Saint-Valentin » (v. 319-22). Chaucer définit de même les règles de cette célébration lorsqu’il fait dire à Nature : « Vous savez bien qu’à la Saint-Valentin, par mon statut et sous ma gouvernance, vous choisissez tous vos partenaires – et vous vous envolez suivant vos voies » (v. 386-9). Puis enfin, une fois la journée finie, Chaucer nous invite à célébrer le retour prochain de l’été : « Saint Valentin, toi si haut dans le ciel, ainsi les oiseaux ont pour toi chanté : bienvenu, été, dont le doux soleil, a le froid de l’hiver secoué » (v. 683-5).

Chaucer définit donc clairement l’aspect traditionnel de cette cérémonie annuelle. Il y est explicite, et définit subtilement chaque aspect de la fête, ce qui tend à nous faire penser que la tradition n’avait alors rien de bien traditionnel. Ce poème nous donne l’impression que Chaucer définit et explique à son public ce qu’est la Saint-Valentin. La suite de détails fait donc du « Parlement » le premier poème valentin, ce qui a permis aux poèmes suivant (de Chaucer ou de ses continuateurs) d’être bien plus concis quant aux spécificités de cette fête.

Chaucer et la suite des festivités

Geoffrey Chaucer tel que représenté dans Les Contes de Canterbury
Geoffrey Chaucer tel que représenté dans Les Contes de Canterbury.
British Library/Flickr

Pour résumer donc, la relation entre Valentin et la fertilité n’est, en quelque sorte, que le résultat d’une coïncidence et résulterait essentiellement de la proximité de sa fête avec des pratiques agricoles ancestrales propres à février et visant à préparer la terre au retour de l’été.

Chaucer fut néanmoins le premier à associer définitivement ces spécificités calendaires avec l’amour, les oiseaux à la date du 14 février. « Le Parlement des oiseaux » lui permit de définir les aspects de cette cérémonie. Une fois la chose faite, il put se permettre, en 1385 dans le prologue d’une « Complainte de Mars », d’entrer directement dans le vif du sujet en invitant les oiseaux à chanter à « l’aube grise » (v. 1) avant d’ajouter : « Saint Valentin, un chant d’oiseau j’ouïs/en ce jour, avant le lever du soleil » (v. 13-4).

Ce positionnement de la fête le 14 février, cet enthousiasme et cette célébration de l’été vient nuancer la dureté de l’hiver, qui touche bientôt à sa fin. Dans sa « Complainte », Chaucer développe une histoire d’amour malheureuse entre Mars et Vénus, équilibrée par l’imagerie printanière du début du poème. Cet hiver du cœur au printemps est révélateur du génie de Chaucer. Dans le « Parlement des oiseaux » et la « Complainte de Mars » il déplaça purement et simplement une imagerie poétique printanière habituellement associée à avril ou mai en février, un choix d’autant plus percutant qu’il permit un contraste entre les deux saisons et donc entre leurs émotions respectives.The Conversation

Jonathan Fruoco, Chercheur associé au CEMA, Sorbonne Université, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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