Comptes rendus : Aux frontières du champ littéraire, sociologie des écrivains amateurs, C. F. Poliak, Économica, Dominique Pasquier

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Comptes rendus

Aux frontières du champ littéraire, sociologie des écrivains amateurs, C.F. Poliak


Coll. « Études sociologiques ». Économica, Paris (2006). 305 pp.

Dominique Pasquier
p. 565-566
Référence(s) : Claude F. Poliak, Aux frontières du champ littéraire, sociologie des écrivains amateurs, Coll. « Études sociologiques », Économica, Paris, 2006, 305 pp.


1Dans une collection où l’on ne l’attendait guère, Claude Poliak propose une sociologie des écrivains amateurs fondée sur une analyse des réponses à un concours de nouvelles sur le thème de l’amour organisé par France Loisirs en 1990. Il s’agit d’un terrain minutieux et précis : analyse des 4500 dossiers reçus, passation d’un questionnaire auprès d’un échantillon aléatoire de 450 participants, réalisation d’une vingtaine d’entretiens approfondis. De surcroît, l’auteur, qui propose « de prendre au sérieux les aspirations exprimées, les pratiques mises en œuvre (et) les stratégies déployées par ceux qui s’adonnent à l’écriture dans l’espoir d’être un jour publiés », s’est intéressée à tous les matériaux d’accompagnement des dossiers : courriers, déclarations et commentaires des auteurs, curriculum vitæ, etc. Le traitement statistique du questionnaire lui permet de relever quelques grandes tendances : prédominance féminine, origines populaires, faible niveau de diplôme (toutefois, le manque de données et de croisement par l’âge ne permet guère d’évaluer vraiment cette dernière variable). Elle distingue ainsi deux grandes catégories parmi les répondants : d’un côté, des écrivains populaires autodidactes (surtout des femmes, plutôt jeunes et appartenant à des milieux populaires), de l’autre côté, des « intellectuels de première génération » (des hommes, plus âgés, très souvent enseignants). Ces deux catégories abordent le concours avec des expériences d’écriture différentes (les seconds ont déjà nourri et parfois réussi des tentatives de publications, contrairement aux premiers), mais les uns comme les autres ont un lien à l’écriture fort et structurant dans leur vie : C. Poliak met bien en évidence le rôle central que joue vis-à-vis de l’entourage et dans la construction de soi ce plaisir d’écrire qui remonte souvent à l’enfance. Il y aussi des développements intéressants sur le rôle de l’école dans le déclenchement de la passion et sur les genres littéraires spécifiques dans lesquels se déploie de façon privilégiée l’écriture en amateur. On peut enfin partager ses analyses sur le relatif cynisme avec lequel de multiples associations (ateliers d’écriture, concours municipaux ou régionaux) ou organismes (comme ici France Loisirs) ont investi depuis une quinzaine d’années le secteur des pratiques artistiques amateurs en faisant miroiter aux postulants des possibilités d’entrée dans des métiers qui leur sont en réalité fermés. Mais on pourrait en dire autant de bien d’autres secteurs où la chose est organisée ainsi depuis plus longtemps, comme par exemple la peinture amateur.

2Il est, en revanche, difficile de la suivre lorsqu’elle s’éloigne de son matériau d’origine — les répondants à un concours organisé par un club de ventes de livres connu pour sa clientèle populaire — pour aborder avec des problématiques et des accents bourdieusiens la question des modes de consécration dans le champ littéraire et celle des frontières entre amateurs et professionnels. Il y a de toute évidence dans cet ouvrage une série de glissements. Entre l’espoir et la volonté de publication tout d’abord : les matériaux d’accompagnement cités montent que, dans bien des cas, les auteurs des textes ne s’attendent pas à être publiés, et que, s’ils ont participé, c’est plutôt pour officialiser une passion privée, vis-à-vis d’eux même ou de leur entourage direct. C’est ce que Christian Bromberger a étudié dans Passions ordinaires, mais C. Poliak radicalise la démarche de façon brutale en parlant de « prétendants au titre d’écrivain ». C’est ignorer qu’il y a des espoirs qu’on caresse sans réellement espérer qu’ils se concrétisent, notamment parce qu’on sait qu’ils ont très peu de chances de se réaliser. De ce point de vue, C. Poliak a sans doute tort d’analyser comme naïves (et donc dupées) ces tentatives de se faire lire. Deuxième glissement : les écrivains amateurs, en cherchant à publier, chercheraient à entrer dans le champ littéraire et devenir des professionnels de l’écriture. Ce qui la conduit à plusieurs reprises à comparer les amateurs qu’elle étudie avec des écrivains professionnels étudiés par d’autres chercheurs, y compris les lauréats de prix littéraires (N. Heinich). Une telle comparaison ne manque évidemment pas de produire des contrastes sociaux spectaculaires, mais on voit mal son intérêt. La question des frontières entre professionnels et amateurs est autrement plus complexe dans le cas des professions artistiques, à la fois parce que la définition de la professionnalisation répond à des critères multiples tant les carrières sont mouvantes et parce que les amateurs ne constituent, en aucun cas, une masse homogène mais, bien au contraire, un ensemble très hétérogène d’individus entretenant des relations plus ou moins rapprochées au noyau dur des élites professionnelles. Il est d’ailleurs paradoxal que C. Poliak poursuive cette piste de l’opposition amateur professionnel tout au long de son ouvrage alors même que les portraits qu’elles évoquent, à commencer par celui sur lequel s’ouvre l’ouvrage, montrent la grande variabilité des positions. Bref, ce livre qui apporte un éclairage compréhensif et intéressant sur le plaisir à écrire en amateur, rate sa cible en se voulant une sociologie du champ littéraire vue du côté des amateurs.

Pour citer cet article

Référence papier

Dominique Pasquier, « Aux frontières du champ littéraire, sociologie des écrivains amateurs, C.F. Poliak », Sociologie du travail, Vol. 50 – n° 4 | 2008, 565-566.

Référence électronique

Dominique Pasquier, « Aux frontières du champ littéraire, sociologie des écrivains amateurs, C.F. Poliak », Sociologie du travail [En ligne], Vol. 50 – n° 4 | Octobre-Décembre 2008, mis en ligne le 20 novembre 2008, consulté le 16 janvier 2021. URL : http://journals.openedition.org/sdt/20240 ; DOI : https://doi.org/10.4000/sdt.20240

Auteur

Dominique Pasquier

Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS), 54, boulevard Raspail, 75006 Paris, France
pasquier[at]ehess.fr

Droits d’auteur

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