Avant-propos : le choix de l’autoédition par le docteur Marc Girard pour son livre « La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne »

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Dans son livre La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne, le docteur Marc Girard explique son choix en faveur de l’autoédition dans son avant-propos que nous reproduisons ci-dessous.

La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne

Avant-propos : le choix de l’autoédition

Il en va d’un manuscrit comme d’une grève : il faut savoir finir tout ça… Mais il est vrai que, depuis le moment où, pour la première fois, j’ai pu considérer le mien comme achevé, on croirait que des forces obscures se sont liguées pour fournir, chaque jour ou presque, d’impressionnants suppléments de vérification aux thèses qui sont présentées dans les pages qui suivent. Le lecteur constatera qu’en divers endroits, j’ai inséré une note afin de citer comme confirmatifs tel ou tel événement d’une actualité dont j’ai pris alors un certain plaisir à préciser qu’elle était postérieure à l’essentiel de la rédaction. Pour le dire autrement, la grille d’analyse proposée ci-après, quoique non orthodoxe, semble finalement assez opérationnelle pour démasquer le réel de façon plutôt efficace…

À cet endroit inaugural, toutefois, l’essentiel de mon propos consistera à justifier un choix personnel (qui, comme on va le voir, implique forcément mes lecteurs), à savoir celui de l’autoédition. Pour aller rapidement au fait, précisons d’emblée qu’il ne s’agit en aucun cas d’un choix par défaut : à l’heure où je m’apprête à envoyer ce manuscrit chez l’imprimeur après avoir sèchement éconduit – au motif des corrections ridicules qu’il prétendait obtenir de moi – l’éditeur qui m’en avait pourtant passé commande, j’ai d’ores et déjà plusieurs propositions fermes, parfois pressantes, sans même avoir jamais fait aucune démarche de soumission à qui que ce soit ; j’ai, d’autre part, de précieuses offres d’introduction ou de recommandation auprès de divers éditeurs, certains importants. Cependant, et bien qu’elle fût attendue (1), cette mésentente avec le commanditaire du présent ouvrage a été le catalyseur de mon expérience en matière d’éditeurs, laquelle – pour longue qu’elle soit (près de quarante ans) et incluant des plus grands aux plus petits – est tout simplement accablante.

Sans entrer dans le détail de tout ce dont je pourrais documenter une pratique aussi directe que réitérée, j’oserai dire que, comme bien d’autres instances de la modernité, le monde de l’édition souffre d’une grave crise d’incompétence. S’abritant derrière la réputation pas forcément usurpée (encore que…) de leurs grands anciens, les éditeurs actuels s’autorisent de quelques succès effectivement impressionnants pour se poser en découvreurs de talents : mais outre que comme chacun peut l’apprécier, les succès de l’édition ne sont pas forcément ceux de l’intelligence, de l’originalité ou du courage (2), l’expérience enseigne que, même quand ils s’engagent dans une promotion tapageuse, les éditeurs sont tout simplement incapables de prévoir ceux de leurs titres qui se vendront, se contentant de se draper dans des succès de librairie qui les dépassent pour crédibiliser a posteriori la discrimination de leurs choix. À l’inverse, la nature même du système les dispense d’affronter le principal de leurs échecs, à savoir les ouvrages plantés essentiellement par leur faute : hormis, évidemment, les manuscrits qu’ils se sont obstinés à refuser (3), il faudrait évoquer tous ceux qu’ils ont défigurés par un titre imbécile (4), par une couverture hideuse ou carrément idiote, par une mise en page immonde, par un prix injustifié, etc. Et que dire de ces éditeurs frappés de surdité à l’évocation du concept de « droits d’auteur » – lesquels, outre le préjudice économique inhérent, n’ont même pas l’air de comprendre qu’indépendamment de tout mercantilisme ou de tout narcissisme, ce n’est quand même pas rien, pour un auteur, de savoir si son ouvrage s’est vendu à dix ou à dix mille exemplaires (pour ne point parler des éventuelles traductions dont il n’a même pas été informé) : même à France Télécom ou chez Renault, les travailleurs sont plus respectés…

Plus vicieusement encore – et en conséquence directe de cette incompétence ambiante que j’ai évoquée plus haut –, il me semble que les éditeurs français ont des idées extrêmement vagues sur la répartition des responsabilités entre celui qui écrit (et qui signe) et celui qui publie : les témoignages abondent d’auteurs bien plus éminents que moi qui se sont trouvés confrontés à ce problème (5). Voici plus de vingt ans, j’ai renvoyé sur les roses un éditeur français pourtant de premier plan, au motif d’un ouvrage collectif portant sur la santé dont on m’avait demandé de rédiger le chapitre consacré au médicament, et dont la responsable – gamine mal dégrossie affichant une vague licence de philosophie comme seul titre censé justifier son arrogance – s’était autorisée à me corriger à peu près un mot sur deux (6)… De façon contemporaine (la loi des séries…), j’ai rompu le contrat d’un ouvrage pourtant achevé et qui m’avait été commandé sur le même sujet par un autre leader du monde éditorial français, au motif que le jeune présomptueux qui prétendait – au nom de rien – diriger la collection tenait absolument à me voir narrer la Belle Histoire, malheureusement fort controuvée, du bon Flemming supposé avoir « découvert » ce fabuleux médicament que l’on appelle pénicilline (7).

Dans sa Correspondance, Flaubert soutient (je cite de mémoire) qu’un coquin s’imagine écrire « divinement », quand l’honnête homme s’efforce d’écrire au moins « correctement ». Appartenant sans la moindre hésitation à la seconde catégorie d’auteurs, je n’ai à ce titre aucune raison d’imaginer que mes ouvrages soient au-delà de toute critique : mais cette conscience désolée de mes indubitables limites ne va quand même pas jusqu’à considérer comme allant de soi que le premier imbécile venu puisse me corriger ou me tenir la plume – et c’est ce que les éditeurs semblent peiner à comprendre… On imagine aisément que si semblable conflit peut déjà naître sur un sujet aussi objectif que l’histoire de tel ou tel médicament, les conditions d’une guerre nucléaire (pour parler comme Christine Boutin) sont réunies dès que l’on aborde un thème tel que celui du présent livre, qui croise inextricablement l’intime et l’idéologie : je n’ai aucune objection à ce que quiconque prenne publiquement la parole à ce propos, mais tiens particulièrement que ce ne soit pas sous ma signature (8)… Sachant de plus que n’est pas fait pour me réconcilier avec les professionnels de l’édition ou leur capacité de discrimination le fait qu’ayant commandé à un psychanalyste un ouvrage sur un sujet pareil, un éditeur évoque ensuite comme un coup de Jarnac d’y voir Freud évoqué…

Cependant, l’évolution technologique amoindrit sans cesse les étapes du processus de publication où l’interposition d’un éditeur était quasi incontournable jusque voici encore peu. Les logiciels actuels facilitent énormément la tâche naguère redoutable de composition typographique ; il en va de même avec les procédés d’impression, de plus en plus conviviaux et désormais à la disposition de n’importe quel artisan local. Compte tenu de l’inculture ambiante, il faut également se défier des « correcteurs » professionnels fâchés avec la syntaxe, parfois avec l’orthographe et, de toute façon, avec la ponctuation : l’un de mes derniers, pourtant réputé « bon » dans son job, s’était mis en tête de remplacer par « etc. » tous mes points de suspension. Qui ne voit pas la nature du problème est invité à méditer l’exemple suivant :

Hier soir, ô ma Toute-Belle, tu étais irrésistible. Mais je n’ai pas osé te dire comme j’avais envie de toi. Je n’ai pas osé…

qui deviendra, sous la houlette de mon correcteur « professionnel » :

Hier soir, ô ma Toute-Belle, tu étais irrésistible. Mais je n’ai pas osé te dire comme j’avais envie de toi. Je n’ai pas osé, etc.

Des fonctions éditoriales encore censément incontournables, reste donc essentiellement la diffusion. Mais même là, l’expérience est là pour justifier les plus grands doutes quant à l’efficacité des supposés professionnels, désespérément incapables de réagir à l’actualité pour justifier l’intérêt d’un bouquin ou, encore pire, d’anticiper quoi que ce soit de sérieux en matière de réception. Ainsi du présent manuscrit, qui a instantanément conduit son commanditaire à s’autoproclamer défenseur indigné de « la gent féminine » (sic), alors que des centaines de réactions féminines d’ores et déjà reçues après diffusion de quelques « Bonnes feuilles » sur mon site Internet, pas une seule n’a encore dénoncé ma supposée misogynie, la tendance le plus nettement repérable étant au contraire de célébrer (parfois « les larmes aux yeux ») « ce ton juste, ce ressenti exceptionnel, cette honnêteté médicale et ce respect vis-à-vis des femmes » ou une capacité de représenter « l’expérience maternelle exactement comme si vous l’aviez vécue dans votre propre chair » ; quant à mon analyse effectivement sans concession « de la tendance des mouvances féministes à tomber dans les panneaux les plus débiles », elle est apparue « tout à fait juste » à celles qui ont tenu à se prononcer sur le sujet. D’où l’estocade : « vos bonnes feuilles sont un délice, d’une justesse et d’une finesse à l’égard de notre sexe qui ne peut nous laisser indifférentes, même si quelques fois, et je vous en remercie, elles s’apparentent plus à une brutale remise en question qu’à une lecture informative. Faut-il être un homme pour s’affranchir de notre histoire de femme ? ». J’ai suffisamment de culture statistique pour ne point m’illusionner sur la représentativité d’un tel échantillonnage, sachant de toute façon que plaire à tout le monde n’a jamais fait partie ni de mes fantasmes, ni de mes objectifs : mais on me permettra de penser que, par leur nombre et, plus encore, par leur étonnante convergence, de tels témoignages sont largement suffisants pour prendre avec un certain détachement les anticipations antagonistes de ceux qui ne rougissent point d’abriter la médiocrité de leur pensée ou la vulgarité de leur morale sous le vernis d’un pseudo-professionnalisme pourtant régulièrement démenti par les faits9. Dans le même ordre d’idées, il faudrait aussi évoquer l’incongruité de certaines promotions éditoriales : celle de mon ouvrage actuellement le plus argumenté contre la médicalisation contemporaine a été confiée – avec le succès que l’on imagine – à une attachée de presse (missionnée spécialement pour l’occasion) fille de médecin, clamant à qui voulait l’entendre qu’elle « devait la vie » à la mammographie et qui s’est contentée, évidemment sans m’en référer, de solliciter quelques journalistes « éminents » pour lesquels je n’ai que mépris en leur laissant accroire que je serais honoré s’ils daignaient accorder quelque attention à mes modestes écrits…

De même que je suis loin de penser qu’Internet résolve à lui seul le grave problème contemporain de la publication, je ne tiens pas l’autoédition pour une panacée des maux qui viennent d’être rapidement récapitulés. Il suffit de survoler les sites s’y consacrant pour découvrir le spectacle effarant de tous ces « auteurs » qui (sans doute obsédés par le fantasme franco-français de voir leur nom inscrit sur une couverture de livre) vantent leur bibliographie romanesque moyennant trois erreurs de syntaxe et six fautes d’orthographe par ligne – indicateur intéressant de leur réflexivité littéraire : où irait-on si l’on commençait à s’occuper de la langue quand on prétend écrire ?… Mais ayant, pour ma part, déjà suffisamment joué le jeu de l’édition « classique », j’en suis venu à me dire que ce livre dont la gestation a duré une trentaine d’années pouvait être l’occasion de passer à autre chose de plus profond. Sachant, pour résumer, que les éditeurs ne sont plus irremplaçables à de nombreuses étapes de l’édition, tandis qu’ils sont franchement mauvais (pour ne pas dire : parfois regrettablement contre-productifs) dans la seule où l’on n’a pas encore trouvé d’autres options (à savoir la diffusion), je n’ai pas l’impression de prendre un risque inconsidéré en m’en remettant aux plus fidèles de mes lecteurs pour assurer la promotion et la circulation de mon ouvrage – attendu qu’en tout état de cause, mon positionnement dans le débat public n’a d’autre motivation que celle du désintéressement – c’est-à-dire, pour citer Lasch, cette disposition morale (dont ferait bien de s’inspirer les mégalos d’Internet)

que vivent tous ceux qui s’absorbent dans le travail, dans la tentative d’assimilation d’un art ou d’un corpus de savoir, ou dans l’acceptation d’un défi formidable faisant appel à toutes leurs ressources. Ce n’est que dans l’activité résolue que nous trouvons une suspension d’égoïsme dépassant le dévouement conventionnel (10).

Sous réserve d’initiatives individuelles originales, contribuer à la diffusion du présent ouvrage, c’est

  • avant tout, se mettre dans une disposition réciproque de désintéressement (cf. note 8) ;
  • accepter de bonne grâce que compte tenu de tout, il faille peut-être attendre pour l’obtenir deux ou trois semaines plutôt que deux ou trois jours ;
  • l’acheter pour soi et, dans la mesure du possible, l’offrir à d’autres ;
  • le recommander auprès des amis tout autant que du libraire ou des bibliothèques du coin.

À vous de jouer : un échec serait le mien, le succès sera le nôtre…

Jouars-Pontchartrain, 17/12/12


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