À quoi les premiers livres pour enfants ressemblaient-ils ? via la conversation

C’est au tournant du XXe siècle qu’a émergé la littérature pour enfants telle qu’on la connaît, faisant la part belle à l’imaginaire.
DarkWorkX from Pixabay, CC BY

À quoi les premiers livres pour enfants ressemblaient-ils ?

Susan Broomhall, University of Western Australia; Joanne McEwan, University of Western Australia, and Stephanie Tarbin, University of Western Australia

Cela fait des siècles que les adultes écrivent pour les enfants. Parmi les différentes formes qu’ont pu prendre ces publications, il y en a peu qui puissent aujourd’hui nous paraître divertissantes. En effet, les œuvres destinées aux plus jeunes visaient avant tout leur progrès moral et spirituel.

Les enfants du Moyen Âge apprenaient à lire sur des tablettes de bois recouvertes de parchemin comprenant l’alphabet et une prière de base, en général le Notre Père. Dans le monde anglophone, les versions ultérieures de ces tablettes sont connues sous le nom de « hornbooks » (de « horn », la corne et « book », le livre), parce qu’elles étaient protégées d’une mince couche protectrice de corne.

A 1630 horn book.
Folger Digital Image 3304, CC BY-SA

Au XVIIe siècle ont été publiés des livres de spiritualité destinés spécifiquement aux enfants. Le révérend puritain John Cotton a conçu en 1646 un catéchisme pour enfants intitulé Milk for Babes, et republié en 1656 en Nouvelle-Angleterre sous le titre de Spiritual Milk for Boston Babes. Celui-ci contient 64 questions et réponses relatives à la doctrine religieuse, aux croyances, à la morale et aux bonnes manières. James Janeway (également un ministre puritain) a recueilli des histoires sur la vie et la mort vertueuses d’enfants pieux dans A Token for Children (1671), incitant parents, infirmières et enseignants à faire lire l’ouvrage « plus de cent fois ».

Ces histoires d’enfants sur leur lit de mort n’ont peut-être pas beaucoup d’attrait pour les lecteurs modernes, mais ce sont des témoignages importants sur la manière dont on envisageait la question du salut et dont on mettait les enfants au premier plan. Les légendes médiévales sur les martyrs chrétiens, comme sainte Catherine et saint Pélage, sont du même ordre.

D’autres ouvrages portaient sur les bonnes manières. Érasme a écrit un célèbre manuel en latin de savoir-vivre « à l’usage des enfants » (1530) qui leur délivre de multiples conseils, comme « Ne vous essuyez pas le nez sur votre manche », « Si vous remuez sur votre chaise, en vous asseyant sur une fesse puis sur l’autre, vous allez donner l’impression que vous êtes en train de péter. Donc veillez à ce que votre corps reste droit et bien équilibré ». Ce propos montre comment le comportement physique était considéré comme un reflet de la vertu morale.

Dans une société où la lecture à voix haute était une pratique courante, les enfants étaient également susceptibles de faire partie du public qui écoutait les romans d’amour et la poésie profane. Certains manuscrits comprenaient donc des poèmes courtois explicitement destinés aux jeunes enfants, en parallèle de romances, de légendes de saints, et de courts récits moraux et comiques.

Les enfants ont-ils une histoire ?

Le débat pour savoir si les enfants avaient dans le passé des besoins différents de ceux d’aujourd’hui a fait couler beaucoup d’encre. Le médiéviste Philippe Ariès a suggéré dans L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime que les enfants étaient vus comme des adultes en miniature parce qu’ils étaient habillés de la même façon et que leurs routines et leurs apprentissages étaient complètement tournés vers leurs futurs rôles.

Mais il existe de nombreuses preuves que le développement social et émotionnel (ainsi que spirituel) des enfants suscitait autrefois l’attention des adultes. Les règlements en vigueur dans les écoles de la fin du Moyen Âge et du début des Temps Modernes montrent que l’on comprenait l’importance d’accorder du temps aux enfants pour le jeu et l’imagination.

Pieter Bruegel the Elder, Children’s Games, 1560.
Wikimedia

Des archéologues travaillant sur des sites d’écoles aux Pays-Bas ont découvert des traces de jeux auxquels les enfants jouaient sans l’intervention des adultes et sans essayer de leur ressembler. Certains auteurs sur l’éducation suggéraient qu’il fallait rendre l’apprentissage plaisant. Cette vision progressiste du développement des enfants est souvent attribuée à John Locke, mais elle a une histoire antérieure si l’on examine les théories sur l’éducation du XVIe siècle, et même d’avant.

Certains des genres les plus imaginatifs que nous associons maintenant à l’enfance sont en fait apparus dans un tout autre contexte. À Paris dans les années 1690, le salon de Marie-Catherine Le Jumel de Barneville, baronne d’Aulnoy, réunissait des intellectuels et des membres de la noblesse.

Là, la baronne racontait des contes de fées, sous lesquels se cachaient des satires de la cour royale, avec une proportion non négligeable de commentaires sur la façon dont la société fonctionnait (ou ne fonctionnait pas) pour les femmes de cette époque. Ces histoires mêlaient folklore, événements d’actualité, jeux populaires, romans contemporains et récits romantiques anciens.

C’était une façon de présenter des idées subversives, sous couvert de fiction. Des romans du XIXe siècle que l’on associe aujourd’hui aux enfants étaient en fait des observations acérées de questions politiques et intellectuelles contemporaines. L’un des exemples les plus connus est celui du livre du Révérend Charles Kingsley publié en 1863 – Les Bébés d’eau : conte symbolique (The Water Babies : À Fairy Tale for a Land Baby) – une satire contre le travail des enfants et une critique de la science contemporaine.

La morale de l’histoire

Au XVIIIe siècle, la littérature pour enfants était devenue un secteur commercialement viable pour l’imprimerie londonienne. Le marché était surtout alimenté par l’éditeur John Newbery, le « père » de la littérature pour enfants. À mesure que croît le taux d’alphabétisation, la demande d’ouvrages pédagogiques se maintient. Il devient également plus facile à cette époque d’imprimer des images, ce qui peut attirer les jeunes lecteurs.

AU XIXe siècle, de plus en plus de livres pour enfants sont imprimés et les éléments moraux y restent très présents. Le développement de la patience et de la propreté de Katy est par exemple essentiel dans l’ouvrage de Susan Coolidge, What Katy Did, tandis que la fougueuse et franche Judy est tuée dans l’ouvrage d’Ethel Turner, Seven Little Australians. Certains auteurs ont réussi à allier sens du comique et leçon de vie, comme Pierre l’ébouriffé ou Crasse-Tignasse (Der Struwwelpeter, en allemand) de Heinrich Hoffmann.

Struwwelpeter (‘Shock-headed Peter’) in a 1917 edition.
Wikimedia

Au tournant du XXe siècle, on assiste à l’émergence d’une véritable littérature pour enfants, avec des sujets sérieux qu’ils peuvent découvrir avec ou sans l’aide des adultes, souvent sur un fond de fantaisie. Les œuvres de Lewis Carroll, Robert Louis Stevenson, Mark Twain, Francis Hodgson Burnett, Edith Nesbit, JM Barrie, Frank L Baum, Astrid Lindgren, Enid Blyton, CS Lewis, Roald Dahl et JK Rowling se situent dans cette veine.

Les livres pour enfants contiennent toujours des leçons de morale. Ils continuent d’acculturer la génération nouvelle aux croyances et aux valeurs de la société. Cela ne veut pas dire que nous souhaitons à nos enfants de devenir des sorciers, mais que nous voulons qu’ils soient courageux comme les sorciers dont ils lisent les aventures, qu’ils se défendent les uns les autres et développent un certain ensemble de valeurs.

Nous avons tendance à penser que la littérature pour enfants offre des espaces imaginatifs aux enfants, mais nous sommes souvent myopes face à la longue histoire didactique du genre. Et en tant qu’historiennes, nous cherchons toujours à en savoir plus sur l’autonomie des enfants de l’époque prémoderne, et donc à mieux comprendre dans quels espaces pouvait se déployer leur imagination, au-delà des livres qu’on leur proposait pour apprendre à prier.The Conversation

Susan Broomhall, Professor of History, University of Western Australia; Joanne McEwan, Researcher, University of Western Australia, and Stephanie Tarbin, Lecturer in medieval and early modern history, University of Western Australia

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

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