Littérature : l’enfance dans tous ses états via La conversation

Félix Vallotton, Le Ballon, 1899. Musée d’Orsay

Littérature : l’enfance dans tous ses états

Marc Porée, École normale supérieure – PSL

Les comptines enfantines sont pleines de bouts de ficelle (et de marabouts), de bouts de réglisse et autres « bouts de chou » dont on a le nom sur le bout de la langue ou de la plume. Et puis il y a les bouts d’enfance. On entendra par là l’une des modalités les plus caractéristiques par lesquelles, chez nombre d’écrivains, l’enfance se relate sous forme de bribes, de lambeaux et autres éclats au cœur du romanesque. C’est souvent par accident, ou par chance, qu’elle se manifeste, à la faveur d’une brèche dans le continuum des jeux et des jours.

Bouts d’enfance

Sans qu’il soit besoin de produire des statistiques tant l’évidence s’impose, deux types de représentation se dégagent. L’une serait en lien avec l’ample modèle proustien ; elle se veut en quête de liaison, de complétude et de monumentalité. Du temps perdu au temps retrouvé, de l’enfant qui, longtemps, s’est couché de bonne heure à l’adulte butant sur les pavés disjoints de la cour de l’hôtel de Guermantes, le modèle apparaît germinatif, épousant, avec ses pleins et ses déliés, une croissance apparemment sans fin, de type incrémental, semblant proscrire le hiatus, la faille : tout y est organiquement, et souverainement (re)lié, comme sous l’effet d’une poussée, qui est aussi une visée, téléologique. Gaston Bachelard le souligne bien : « Un grand paradoxe s’attache à nos rêveries vers l’enfance : ce passé mort a en nous un avenir, l’avenir de toutes ses images vivantes. » (Poétique de la rêverie)

Le roman dit d’apprentissage ou Bildungsroman en allemand (où l’image se fait construction) en est l’expression la plus achevée.

L’autre manière, plus rhapsodique, fréquemment décousue, s’affirme volontiers – ce « volontiers » devant être compris comme la marque, non d’un désir, mais d’un « tropisme », dirait Nathalie Sarraute – incomplète, tronquée, éparse, accidentelle, disloquée. Comme s’il y avait une relation privilégiée entre enfance et interruption, enfance et fragmentation, enfance et rupture. « Je ne sais où se sont brisés les fils qui me rattachent à mon enfance », lit-on au chapitre IV de W ou le souvenir d’enfance (1975), sous la plume de Georges Perec qui place à l’orée de son métarécit cette autre affirmation-choc : « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. »

Surgissements discontinus chez Sarraute

Au seuil d’Enfance (1983), récit autobiographique que signe Nathalie Sarraute, après avoir longuement hésité à écrire sur elle-même, se trouve une scène « originaire » des plus abruptes, quasi primaire dans sa violence. Alors que la jeune femme chargée de la garder lui intime l’ordre de poser la paire de ciseaux effilés dont elle vient de s’emparer, la petite Natalya Tcherniak passe outre. Bravant l’interdit – l’enfance n’est vraiment bonne qu’à ça –, elle plante son arme dans le dos du canapé, crevant la toile dont s’échappent de vieux bouts de laine grise. La blessure, qui est d’abord déchirure, se veut évidemment symbolique : face à ce qui cherche à l’écraser, quelque chose (le « ça » freudien ?) « se dresse plus fort, plus haut, ça pousse, projette violemment hors de moi les mots. »

En écho à ce terrifiant surgissement d’autrefois, les mots se cherchent à tâtons dans le présent de l’écriture autobiographique, se dérobant aussi beaucoup, à l’image de « petits bouts de quelque chose d’encore vivant… ». Écrire l’enfance, c’est, pour Sarraute, mais elle n’est pas unique en son genre, refuser le « tout cuit » qu’on se figure donné par avance, s’accrocher tant bien que mal à d’incertains tropismes, emprunter des chemins de traverse, de précaires lignes de fuite, sans ordre logique ou chronologique apparent. Suivent quatre-vingts segments en tout, évoquant les onze premières années d’une vie divisée entre deux pays, la Russie et la France, écartelée entre des parents divorcés, entre deux, voire trois langues (le français, le russe, l’allemand). Refusant tout « replâtrage » a posteriori, le récit s’affirme discontinu, troué, s’efforçant de formuler l’informulé tout en lui conservant à tout prix son caractère elliptique, car insaisissable.

Séquences brèves chez Lindon

Semblant lui emboîter le pas, En Enfance (20O9) de Matthieu Lindon propose pour sa part cent-dix séquences brèves (chacune de trois pages, jamais plus), au cours desquelles l’adulte revisite l’enfance dans laquelle il est courant de dire qu’on « tombe ». C’est à la troisième personne (« il ») que l’enfant qu’il fut revient sur le devant de la scène, mais de manière étrangement détachée et impersonnelle.

Chaque segment se lit de manière autonome, comme une bulle, une parenthèse sans lendemain, un îlot, quasiment, à croire que l’enfance est leibnitzienne, affaire de monade, percevant l’univers de son propre point de vue autonome, ne connaissant ni la naissance ni la mort. Rien de cumulatif, pour sûr, à preuve cette composition prismatique d’ou rien de saillant ne ressort. La dynamique y est celle d’incidents de parcours, tombant comme des feuilles (au lecteur de se baisser pour les ramasser), en l’absence de tout surplomb.

Ainsi, la vérité de l’enfance serait plurielle, discontinue, immanente – on n’est pas loin du « bloc d’enfance » cher à Deleuze et Guattari, qui choisissent de privilégier les intensités et autres sensations qu’il s’agirait de cartographier, l’exploration de « milieux » par où transiter, loin du père et de la mère. Dans la cent-onzième et dernière séquence, où le narrateur revient à mots à peine couverts sur son homosexualité, l’enfance est qualifiée de « sourire traversant les époques pour évoquer une joie de vivre insouciant qui n’exista jamais. »

L’enfance comme rupture chez Rushdie

Avec Les Enfants de Minuit (1981) de l’écrivain indo-britannique Salman Rushdie, l’enfance se donne d’emblée comme synonyme de rupture. Quand Saleem Sinai vient au monde, son pays natal se déchire : partition d’avec les Anglais, présidant à l’indépendance de l’Inde portée sur les fonts baptismaux de la modernité, la nuit du 15 aout 1947. Laquelle partition en entraîne immédiatement une seconde, avec le douloureux acte de naissance du Pakistan sur une base ethnico-confessionnelle, donnant lieu à des transferts de populations par dizaines de millions et des persécutions de part et d’autre. Une troisième partition suivra, quelques années plus tard, avec la création du Bengladesh.

Soumise à toutes sortes de pulsions centrifuges, de type communautariste et identitaire, l’unité du sous-continent indien se brise. Tout comme se brise le corps merveilleux de l’enfant Sinai, dont les propriétés magiques l’abandonnent une à une. Sur un mode comique au début, mais la farce vire au tragique à mesure qu’il perd des bouts de chair, d’os, de tissu conjonctif, en fait. Ce tissu qui le relie aux 999 autres « Enfants », nés comme lui autour du minuit plus fatidique que magique, ne tient plus. Si, par son ampleur et son souffle, la composition romanesque rushdienne n’est pas sans lorgner du côté de Proust, c’est pour mieux le saborder in fine.

L’enfance de l’art tourne court avant d’avorter ; elle est de celles qu’on mutile et qu’on assassine. L’aporie sur laquelle s’achève Les Enfants de Minuit tient autant du « Massacre des Innocents » que de l’aboutissement d’un processus d’entropie, principalement politique, mais qui a également des implications formelles. À bout de souffle, le roman déboute de ses droits l’enfance aux mille et une promesses.

L’enfance résiduelle chez Dickens

Un petit bout d’homme en fuite, c’est ainsi qu’apparaît, dès l’incipit du roman, le personnage central des Grandes Espérances (1860), le plus autobiographique des grands romans de Charles Dickens. Tout chez l’orphelin Pip est de l’ordre du diminutif, du résiduel, à commencer par son nom, contraction improbable du « nom-du-père » Philip Pirrip. Incapable d’articuler son nom de famille, Pip s’en donne un d’emprunt, quitte à mettre les points sur les i.

Pip, en anglais, c’est le pépin (de raisin ou de pomme), la semence – pour un roman censément de croissance, ça tombe plutôt bien ! C’est encore la pépie, la soif – mais comment la fureur de vivre pourrait-elle trouver à s’exercer au pied d’une pierre tombale portant les noms de ses parents et de ses cinq frères partis dans un monde meilleur ? À l’image de ce qui meurtrit, Pip, nouveau Pépin le bref, consacre l’abandon, le manque, l’absence de filiation, de même qu’il porte en germe les grandes espérances qui avortent, là encore. Le rejoint dans sa quête de respectabilité un ancien bagnard, Magwitch, qui se fera son protecteur. Comment mieux dire que l’enfance a contracté un pacte secret avec le vol et le rapt ?

Il faudrait faire encore un bout de chemin en compagnie d’autres écrivains avant de prétendre conclure. Avançons quand même qu’une fois transposée dans le domaine de la fiction ou du récit, l’enfance cesse d’être celle d’un individu en particulier, pour devenir un bout de quelque chose de plus anonyme. Un petit fragment d’ »Enfantin », selon la formulation qu’en donne Pierre Péju (Enfance obscure, Gallimard, 2011), et auquel il a été donné de s’arracher avec plus ou moins de violence.The Conversation

Marc Porée, Professeur de littérature anglaise, École normale supérieure – PSL

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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