Comprendre l’épidémie de discours complotistes autour du Covid-19 via La conversation

Les discours complotistes produisent le récit d’une domination tentaculaire et masquée. zef art/shutterstock

Comprendre l’épidémie de discours complotistes autour du Covid-19

Chloé Chaudet, Université Clermont Auvergne

Depuis le début de la pandémie, les discours complotistes concernant le Covid-19 se sont répandus sur les réseaux sociaux presque aussi vite que le virus. Je juge cette expression préférable à celle de « théories du complot », car ce dont il est ici question se rapporte moins à des théories vérifiables (au sens scientifique du terme) qu’à des fictions, produits de l’imagination ne correspondant que partiellement à une réalité sociohistorique.

On a vu émerger deux constantes parmi un vaste ensemble de discours complotistes. La première a trait à l’émergence du nouveau coronavirus, qui aurait été créé par la Chine, les États-Unis, les industries pharmaceutiques ou encore la France, pour ne citer que quelques exemples parmi ceux diffusés dès le début de la crise sanitaire.

La seconde catégorie de discours concerne le traitement de la maladie, que certains dirigeants politiques et/ou détenteurs d’un pouvoir économique auraient intérêt à empêcher, à freiner et/ou à contrôler. En France, les fabulations complotistes se sont ainsi multipliées autour du débat sur l’efficacité de la chloroquine dans le traitement des patients atteints du coronavirus.

À chaque fois, il s’agit de révéler un dessein secret concerté entre plusieurs individus, ciblant toute une société ou une population, et s’inscrivant dans une volonté de domination. En l’occurrence, les complots dont il est question ont une portée nationale (dominer la population de tel ou tel État) ou, le plus souvent, transnationale (étendre et/ou assurer une domination à l’échelle internationale).

Ce phénomène n’est pas nouveau : depuis plus de deux siècles, il ressurgit massivement à chaque période de crise sociopolitique. L’envisager dans sa profondeur historique invite à ne pas rejeter d’emblée ces discours complotistes dans leur totalité, mais plutôt à tracer une ligne de partage entre ce qui relève de la diabolisation d’une part et d’une pensée critique fantaisiste d’autre part. Les études littéraires offrent ici d’utiles ressources.

Le tournant de la Révolution française

D’un point de vue historique, les phases de prolifération des discours complotistes correspondent à des périodes de crises sociopolitiques. Les discours complotistes contemporains ont ainsi émergé dans l’Europe postrévolutionnaire (voir ici, ou ici).

La Révolution française apparaît alors comme un événement tellement énorme que des discours complotistes eux-mêmes énormes vont tenter de l’expliquer en l’attribuant à un complot international.

Les écrits du jésuite français Augustin Barruel ou de l’essayiste écossais John Robison sont à ce titre emblématiques : ces deux penseurs contre-révolutionnaires accusent tous deux les Illuminés de Bavière, société secrète allemande de libres penseurs dissoute en 1785, d’avoir noyauté et influencé les loges maçonniques françaises en les incitant à comploter contre la monarchie.

Cet imaginaire du mégacomplot ressurgit ensuite massivement au tournant du XXe siècle, où il va s’articuler à une dimension antisémite, en lien avec la fixation d’un imaginaire raciologique dans l’ensemble de l’Europe. Au cours du XIXe siècle, la « race » est en effet devenue un instrument de classification, qui mènera, comme on le sait, au développement d’une pluralité d’idéologies racistes.

Dans ce contexte, deux éléments caractéristiques du discours antisémite facilitent sa superposition avec l’imaginaire postrévolutionnaire complotiste mêlant Illuminés et francs-maçons : l’association des juifs à l’appât du gain (et donc du pouvoir) ainsi qu’au cosmopolitisme, en pleine période d’affirmation des États-nations.

Réactivation des grands discours complotistes

Nul hasard que les figures de comploteurs, qui se multiplient dans les discours et la fiction, fassent alors se rencontrer les imaginaires du « complot maçonnique » et du « complot juif » international. On retrouve cette association dans le faux plan de conquête du monde Les Protocoles des Sages de Sion rédigé en russe à Paris au tout début du XXᵉ siècle.

L’entre-deux-guerres et les périodes suivantes prolongeront et accentueront cette dynamique de superposition, en associant le franc-maçon et le juif au communiste, puis, à partir de la guerre froide, à l’extra-terrestre, à l’islam ou encore aux élites mondiales.

Si l’essor d’Internet a ouvert une nouvelle « ère du complotisme », celle-ci est également une phase de réactivation de la plupart des grands discours complotistes qui l’ont précédée.

C’est ce que montrent de manière exemplaire les discours complotistes autour du Covid-19, dont la portée antisémite a fait l’objet d’une plainte du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme le 24 mars 2020. Des messages de haine contre des personnalités identifiées comme juives par des internautes ont en effet été diffusés par certains.

Or, on relève au sein de cet ensemble complotiste des superpositions et associations caractéristiques des périodes de crises précédentes : outre les juifs, on note que les francs-maçons, les élites économiques et politiques, les organisations internationales – l’Organisation mondiale de la Santé, par exemple – sont régulièrement convoqués et reliés les uns aux autres, pour produire le récit d’une domination tentaculaire et masquée.

Il s’agit là d’une manifestation exacerbée de ce qui constitue l’essence même de la fiction : le déploiement d’une cohérence imaginaire, rassemblant des références éparpillées à une réalité sociopolitique. Ce processus concerne l’ensemble des discours complotistes, qui ne s’inscrivent cependant pas tous dans une même accusation insensée.

Fiction diabolisante vs fiction critique

S’il est essentiel de combattre les attaques construisant des figures de boucs émissaires, il ne faut pas pour autant tomber dans le piège du rejet méprisant de tout discours complotiste. Le complotisme n’est pas seulement « l’opium des imbéciles » : dans certaines conditions, il peut rendre compte d’une pensée critique visant notamment les pouvoirs et institutions en place.

Encore faut-il avoir les bons outils pour distinguer ce qui relève de la controverse et ce qui se réduit à la stigmatisation nauséabonde et infondée de certaines catégories de population. Pour ce faire, les études littéraires renferment des ressources intéressantes.

Un premier appui nous est fourni par la sociocritique, qui consiste à analyser l’articulation des formes d’écriture et des représentations sociales. Dans ses travaux consacrés à la représentation des juifs au tournant du XXᵉ siècle, Marc Angenot a montré comment se constituait l’imaginaire antisémite du mégacomplot : outre la présence effrayante et méprisante de certains traits physiques et psychologiques attribués aux juifs, il note la récurrence d’une vision délétère de l’évolution de la société.

C’est l’expression conjuguée d’une frayeur, d’un mépris, d’un pessimisme et d’une tendance aux explications et jugements univoques qui définit une fiction complotiste diabolisante, dont les exemples antisémites actuels offrent une illustration.

Une deuxième piste serait d’appliquer la distinction entre roman à thèse et engagement littéraire aux discours complotistes auxquels nous sommes confrontés. On peut en effet considérer que le roman à thèse, dont la visée principale est la défense d’une doctrine, constitue un sous-ensemble de l’engagement littéraire. L’engagement littéraire consiste lui, plus largement, en la dénonciation d’un inacceptable, dans une perspective plus ou moins constructive.

Tout comme l’engagement littéraire ne se limite pas à la défense d’une doctrine, les discours complotistes ne consistent pas tous à diaboliser telle ou telle cible.

Teneur critique des fabulations

Certains discours complotistes intègrent par ailleurs des procédés rhétoriques et stylistiques rappelant ceux d’une écriture fictionnelle engagée – comme l’est la célèbre œuvre dystopique de Margaret Atwood, La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale, 1985). Ce roman, exemple typique de fiction engagée, développe une critique féministe et écologiste, à travers la description d’une théocratie totalitaire asservissant les femmes.

Il y a quelques mois, le site Opinion internationale résumait avec ironie la teneur de quelques prétendus complots liés à la pandémie, avant de procéder à un utile rappel des faits : la visée principale de l’article, railler les dérives du complotisme, est sans ambiguïté.

Il n’empêche que les fabulations exposées possèdent aussi une teneur critique. De fait, la lecture complotiste de l’absence de confinement systématique aux États-Unis, ou de dépistage massif en France au début de l’épidémie, révèle que ces choix gouvernementaux interrogent certains citoyens car ils s’avèrent extrêmement problématiques.

L’énormité de la fabulation complotiste signale en l’occurrence la gravité des problèmes énumérés, sans pour autant se conjuguer à un processus de diabolisation.

Par les temps qui courent, une telle distinction entre diabolisation et critique pourrait nous aider à faire la part des choses entre un imaginaire paranoïaque nauséabond et l’esquisse d’une pensée critique qui, pour fantaisiste qu’elle puisse paraître, ne se réduit pas à un discours délirant.The Conversation

Chloé Chaudet, Maîtresse de conférences en Littérature générale et comparée, Université Clermont Auvergne

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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