La visite au cinéma comme métaphore de la pandémie via La conversation

Les visiteurs du soir de Marcel Carné.
Critiquat

La visite au cinéma comme métaphore de la pandémie

Thierry Dufrêne, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

L’œuvre d’art transforme le singulier en métaphore collective. Beaucoup disent aujourd’hui que l’épidémie de Covid-19, qui peut-être s’en va, a visité nos sociétés et révélé leurs faiblesses – et aussi leurs rêves et leurs espoirs.

La littérature et le cinéma nous ont déjà donné à voir de telles visites bouleversantes aux conséquences incommensurables. Le visage du visiteur inattendu est toujours double : il est Éros et Thanatos.

Si toujours la visite révèle ou provoque une crise et si, dans certains cas, la visite s’avère mortelle, dans d’autres heureusement, elle éveille l’envie de vivre conformément à son désir.

La figure du visiteur

L’étrange agitation récente sous la coupole de l’Académie française quai de Conti pour donner un genre au ou à la Covid-19 a des précédents dans la personnification des malheurs auxquels l’humanité est confrontée. Tout fléau devient un personnage. Dans Orphée (1950, Jean Cocteau) le poète rencontre sa mort et en tombe amoureux. Dans Les Visiteurs du soir (Marcel Carné, 1942), le Diable est un voyageur égaré qui arrive dans un château médiéval au moment de la noce. Le début du Septième sceau (1957) d’Ingmar Bergman montre le chevalier Antonius Blok croisant la Mort sur une plage déserte. Tout se passe comme si les hommes avaient besoin de constituer en interlocuteur ce qui les menace.

Le visiteur est un Janus, mi-Éros, mi Thanatos. Dans Boudu sauvé des eaux (1932, Jean Renoir), l’arrivée d’un clochard magnifique perturbe la vie de Monsieur Lestingois, un libraire parisien bobo avant la lettre. Boudu – joué par Michel Simon, Charlot monté en graine, maladroit et brutal comme un ours – s’installe chez lui, y met le bazar, lutine la bonne, couche avec la femme, et finit par cracher dans le beau volume de collection Physiologie du mariage de Balzac!

Les Visiteurs du soir mis en scène par Carné sont deux ménestrels, Dominique et Gilles, qui vont perturber la noce, corrompant les âmes en séduisant les corps. Mais si Dominique reste jusqu’au bout une séductrice rouée qui perd les hommes (Thanatos), Gilles, lui, tombe sincèrement amoureux d’Anne (Éros). Venu y mettre bon ordre, le Diable s’éprend à son tour d’Anne: il est à la fois Éros et Thanatos.

Dans Théorème (1968) de Pier Paolo Pasolini, Paul, un industriel milanais, sa femme Lucie, ses enfants Pierre et Odette, la servante Émilie voient leur vie bouleversée par la visite d’un jeune homme beau comme un dieu. Enfin, Un dimanche à la campagne (1984, Bertrand Tavernier) met en scène la visite que rend Irène, jeune femme libre, à son vieux père retiré à la campagne. Ce peintre de talent qui ne s’est pourtant jamais autorisé à être original s’est figé dans des préjugés et des rituels maniaques.

Révélation d’une crise latente

Inopinée ou annoncée, la visite révèle et pousse à son paroxysme une crise latente, personnelle certes, mais souvent associée à un état de la société, et donc à valeur plus générale.

Boudu le déclassé finit par représenter pour chacun des membres de la maisonnée qu’il chamboule l’occasion de réaliser une attente passionnée ou déjà amère. Le libraire Lestingois sait qu’il vieillit et s’endort de plus en plus souvent au moment de rejoindre sa jeune maîtresse, la jolie bonne Anne-Marie. Il voit en Boudu la jeunesse de faune qui lui échappe. Sa femme, bourgeoise délaissée, cède au déluré. Anne-Marie, elle-même, voit en lui un avantageux supplétif à son vieil amant défaillant: supplétif qui devient carrément substantiel lorsque Boudu gagne 100000 francs à la tombola avec le billet que lui avait donné le libraire.

Dans Les Visiteurs du Soir, Dominique détourne Renaud le futur mari d’Anne, qui d’ailleurs ne considère cette dernière que comme une chose à posséder, puis séduit le père d’Anne, le baron Hugues, suscitant entre les deux une rivalité de possédants qui se terminera par la mort du premier, tué par Hugues dans un tournoi. Par son amour pour Anne, Gilles en revanche défie le Diable son maître. Furieux, ce dernier change le couple d’amants en statues de pierre, mais il ne peut empêcher leur cœur de battre et s’enfuit, vaincu.

De Théorème, Pier Paolo Pasolini dit qu’il s’agit d’une parabole. Celle de l’épreuve que représente une traversée du désert: une phrase de l’Exode, XIII, 18, figure en exergue du livre: «Dieu fit alors faire un détour au peuple par le chemin du désert.» A l’arrivée du jeune homme, chacun des membres de la famille bourgeoise ressent un appel (vocation) qui fait voler en éclats les relations familiales et donc la société et les valeurs qui les fondent. La visite devient pour eux une Visitation: dans la religion chrétienne que Pasolini connaît si bien, la Visitation, fêtée le 31 mai, est le moment rapporté par l’évangéliste Luc où Marie, enceinte de l’enfant Jésus, rend visite à Élisabeth, enceinte de saint Jean‑Baptiste. L’acte de chair qui termine chaque rencontre avec le visiteur anonyme est mentionné de façon si elliptique que tout en marquant pour le lecteur un point de non-retour, il n’en reste pas moins essentiellement symbolique.

Ainsi, l’arrivée de quelqu’un – ou de quelque chose devenue quelqu’un, comme nous l’avons dit – bouleverse une famille, un groupe, des relations sociales. L’intrigue personnelle révèle une situation de crise collective. Boudu sauvé des eaux est achevé de filmer en pleine crise de 29, sorti en 1932, au moment où l’Union des gauches élue en mai est secouée par les manifestations des Ligues d’extrême-droite et de l’Action française. Les Visiteurs du soir est tourné pendant l’Occupation. Quant à l’année 1968, elle n’est pas pour rien dans le livre et le film de Pasolini.

Un monde bouleversé

Sous le voile factice d’un happy end où l’on voit Boudu redevenir un clochard insouciant, le film de Renoir masque en réalité un aveu d’échec. La visite n’a pas pris. M.Lestingois, qui est allé très loin dans l’accueil du marginal, n’a finalement pas complètement surmonté ses préjugés de classe, et a même tenté d’instrumentaliser Boudu pour sauver la respectabilité bourgeoise en le mariant à Anne-Marie. Quant à Boudu, il refuse instinctivement de se laisser embarquer, au sens littéral du terme. En effet, lorsque la noce est en canot, le clochard en costume de marié, se penche pour attraper un nénuphar et fait chavirer l’embarcation. Loin de se noyer cette fois, il fait la planche et glisse au fil de l’eau dans une séquence tournée sur la Marne qui anticipe Partie de Campagne (1936) du même Renoir.

La visite de Boudu, Moïse sauvé des eaux qui entrouvre à chacun une terre promise d’abolition des frontières entre les classes sociales, les différences d’âge et les couples, se termine lorsque le clochard revient à l’étrange Paradis de l’avant-civilisation. Le monde bourgeois et le sous-prolétariat sont condamnés à s’ignorer. Pire: Boudu sauvé des eaux pressent à sa manière la brutalisation des rapports de classes dans la société des années 1930 et l’instrumentalisation du peuple par les fascismes: en France, par exemple, le 6 février 1934 et la tentative de coup d’état des Ligues ne sont pas loin.

Dans Théorème, ce que Pasolini nomme les «corollaires», c’est-à-dire les conséquences de la crise, sont implacables. L’Éros divin, qui pousse les protagonistes à des actes contraires à leur morale bourgeoise, qui les mène au scandale, à l’abandon et au reniement de leur personnage social, les comble graduellement de honte et d’extase, les couvrant d’une lumière aussi aveuglante et miraculeuse que rapidement retirée. La traversée du désert commence alors, dans laquelle, à part Émilie, la pauvre bonne devenue sainte et martyre, tous les autres, l’industriel qui a cédé son usine aux ouvriers et crie dans le désert, sa femme qui vit l’amour avec les jeunes gens qui lui rappellent le visiteur, leur fille devenue folle, le fils artiste qui peint sans âme, finissent par oublier Dieu ou le trahir. Quant à Mai 68, l’auteur le démystifie, portant un jugement amer sur lui et sa génération.

Si nous filons la métaphore, la visite bouleversante que nous avons reçue – celle de la pandémie – pourra-t-elle se convertir en visitation, accouchant d’un nouveau monde?The Conversation

Thierry Dufrêne, Enseignant-chercheur en histoire de l’art, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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