À quoi sert l’histoire en temps de pandémie ? via La conversation

Un homme en costume de médecin de la peste bubonique du XVIIème siècle, pose pour une photo dans le centre de Leeds (Royaume-Uni), le 21 mars 2020. Oli Scarff/AFP

À quoi sert l’histoire en temps de pandémie ?

Claire Deligny, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Dans le contexte de la crise du coronavirus, les historiens ont été grandement sollicités dans les médias grand public qui ont donné une visibilité nouvelle à leurs travaux. La crise sanitaire a été lue à travers le récit d’autres épidémies et pandémies plus ou moins récentes, de la peste qui a touché notre civilisation pendant près de cinq siècles au SRAS de 2002-2004.

La réponse à cette crise et son impact social et économique sont aussi constamment rapprochés des temps de guerre, une comparaison qu’Emmanuel Macron semblait encourager à travers la rhétorique martiale employée lors de son allocution du 15 mars dernier. Les rapprochements entre la crise que nous traversons et d’autres périodes historiques, s’ils sont intellectuellement stimulants, posent en creux la question du rôle de l’histoire, et de l’historien, dans la Cité. En d’autres termes, à quoi sert l’histoire ?

Ne pas confondre histoire et mémoire

Cette question, à la fois simpliste et volontairement provocante, n’en est pas moins pertinente, parce qu’elle interroge à sa manière les fondements d’une discipline qui a subi de nombreuses mutations tout au long du XXème siècle. C’est d’ailleurs cette interrogation qui aurait marqué le point de départ de l’Apologie pour l’Histoire de Marc Bloch, un ouvrage rédigé en réponse à la question de son fils: « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire ».

La meilleure réponse serait peut-être de refuser la question. L’essence de l’histoire est précisément qu’elle ne doit pas être utile, comme le souligne Jean-Luc Mayaud, qui revendique le droit de tenir un «discours sur l’inutilité volontaire» . Car l’histoire utile, c’est l’histoire manipulée, celle qui permet de créer un roman national et de répondre à un besoin de mémoire qui ne cesse de croître, comme l’a démontré Pierre Nora dans les années 1980.

À chaque homme politique, sa lecture partielle du passé. Emmanuel Macron, lui-même féru d’histoire, n’échappe pas à la règle. Comme il le soulignait d’ailleurs dans son discours d’Orléans en hommage à Jeanne d’Arc :

« Le passé, toujours, brûle notre époque et le présent est gros de ce qui a été. […] Et dans notre passé, il est des traces, vibrantes, qui doivent nous éclairer, nous aider à retrouver le fil de cette histoire millénaire qui tient notre peuple debout ».

Cette formule est dérangeante en ce qu’elle semble confondre histoire et mémoire. L’histoire naît de l’étude d’enchevêtrements de facteurs guidés par un questionnement historique, sans univocité ni déterminisme. La mémoire, en revanche, présente une version univoque de l’histoire, un fil dont la cohérence sert à justifier le présent.

L’histoire au temps du Covid-19

Dire de l’histoire qu’elle ne doit pas être utile ne revient pas à dire qu’elle ne joue pas un rôle essentiel dans notre société. Elle propose un détour réflexif qui permet d’aborder une crise, de la comprendre sinon de l’accepter, en définissant son historicité. Dans le cas de la crise du Covid-19, le recours des médias aux historiens travaillant sur l’histoire de la santé publique notamment, montre notre désir de comprendre comment cette crise s’insère dans notre histoire.

Frank Snowden, grand spécialiste de l’histoire des épidémies, a ainsi démontré combien de tout temps, les grandes épidémies et pandémies ont mené à des bouleversements non seulement démographiques, mais aussi économiques, sociaux, culturels et religieux. La peste bubonique, par exemple, a touché le monde occidental pendant près de cinq siècles et a nourri de nouveaux courants artistiques, ainsi que le développement de pratiques de santé publique qui nous sont désormais familières (mises en quarantaine, blocage des frontières, etc.).

Comprendre ces bouleversements profonds permet de saisir l’impact du Covid-19, tout en réfléchissant à sa singularité, en particulier son caractère fulgurant dans un monde globalisé. La crise actuelle peut donc être comprise comme s’inscrivant dans une certaine continuité, tout en présentant des formes inédites, qui nécessiteront des remises en cause particulières (le rôle de l’Union européenne par exemple).

Historiciser cette crise joue en soi un véritable rôle social et politique: comprendre une crise, c’est, du moins en partie, la maîtriser.

Anticiper le futur ?

Alors que l’actualité sociale et politique se tourne vers «l’après Covid-19», qu’en est-il du rôle de l’histoire ? En 2010, Snowden, lors d’une série de cours sur l’histoire des épidémies qu’il donne à l’Université de Yale, soulignait que le monde occidental, qui repose sur les progrès scientifiques et technologiques, connaîtrait certainement une pandémie.

L’histoire permettrait-elle de mieux anticiper le futur ? Comme l’indiquait Reinhart Koselleck, il faut distinguer une prophétie, qui ne repose sur rien de calculable, d’un pronostic. Ce dernier, adossé au passé, permet d’anticiper des évolutions possibles.

L’histoire des épidémies ou des guerres nous fait entrevoir le type de questionnements ou de dérives qui accompagneront certainement l’ère post-Covid-19. En France comme dans beaucoup d’autres pays occidentaux, se poseront par exemple la question des tensions sociales, héritées de la crise économique, la réflexion politique sur la place à accorder aux services publics, la dérive potentiellement autoritaire des mesures exceptionnelles ou encore le dangereux repli des nationalismes.

L’histoire permet de saisir la complexité de ces questionnements plutôt que d’offrir des réponses définitives.

Les pandémies, comme la révolution, la guerre et les crises économiques, sont les principaux déterminants du changement historique. Frank Snowden, auteur de Epidemics and Society: From the Black Death to the Present.

L’historien dans la Cité

Depuis quelques années, les historiens sont convoqués dans les médias où ils apparaissent comme «experts», dans la plupart des cas pour des causes mémorielles. Il s’agit par exemple d’éclairer le sens de certaines commémorations, ou de réagir à des évènements particuliers, un rôle souvent critiqué parce qu’il oblige l’historien au présentisme en contradiction avec le temps long de la réflexion historique.

Or le rôle public de l’historien a revêtu une forme tout à fait singulière ces dernières semaines. La visibilité des historiens dans les médias a alors témoigné d’une profonde quête de sens, facilitée par le confinement qui a introduit un ralentissement favorable à la réflexion. De façon assez paradoxale, cette crise a créé une urgence à penser. Pour une fois, c’est bien l’histoire, et non la mémoire, qui a été invoquée pour se saisir de la complexité des épidémies et de leurs conséquences. L’historien n’a pas été convoqué pour justifier le présent, mais pour aider à le comprendre.The Conversation

Claire Deligny, Maître de conférences en civilisation britannique (Histoire de la santé publique / Psychiatrie en Grande-Bretagne XIX-XXe siècles), Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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