Cinq leçons sur la distance en littérature via La conversation

Jeune fille lisant sur le divan, Isaac Israëls, 1920.
Wikipedia

Cinq leçons sur la distance en littérature

Marc Porée, École normale supérieure – PSL

Tant que durera la pandémie, il va falloir se résoudre à vivre à distance des uns des autres. Le nouveau modus vivendi qui est désormais le nôtre s’avère indissociable du maintien des gestes barrières et autres mesures de « distanciation », physique dont, pour l’essentiel, nous ignorions tout il y a encore quelques (longues) semaines. Raison de plus pour revenir sur une forme de distanciation qu’on appellera « littéraire », bien connue, elle, des spécialistes. Théorisée par Brecht ou Chklovski, mise en œuvre chez Kafka ou Proust, la distance est sans doute inhérente à l’acte d’écrire lui-même. À condition d’ajouter, sans craindre le paradoxe, qu’elle constitue aussi le meilleur antidote qui soit face aux périls de la distanciation sociale.

Oublions les librairies qui n’ont, hélas, pas eu le droit d’ouvrir pendant le confinement. Tâchons de ne pas (trop) penser aux ravages causés par la crise dans le milieu de l’édition, laquelle va frapper beaucoup d’écrivains au portefeuille. Retenons que les livres nous tiennent compagnie. Il est vrai que plus on fréquente la littérature, plus on est frappé par l’étendue du savoir qui est le sien. Savoir sur la maladie, la mort, le deuil, la vie aussi, ce qui n’est pas pour nous surprendre. Plus étonnante, son expertise en matière de distance et de distanciation. Ce savoir s’exprime dans des bouts de citation, à la faveur de cette « culture phrasée » chère à Jean‑Claude Milner. Il s’incarne, surtout, dans la chair d’écrits, d’anticipation pour l’un, de remémoration pour l’autre. Soit, au total, cinq leçons sur la distance.

Les lois de la proxémie

En 1966, l’anthropologue canadien E.T. Hall jetait les bases d’une nouvelle discipline scientifique, la « proxémie », comprenons l’usage qui est fait de l’espace et des distances sociales. La façon que nous avons d’occuper l’espace en présence d’autrui est constitutive de notre identité, posait-il au seuil de The Hidden Dimension. La « dimension cachée » du titre est celle de l’espace vital nécessaire à l’équilibre de tout être vivant, animal ou humain. Chez l’homme, cette dimension devient intégralement culturelle, car corrélée à une civilisation, une nationalité.

Ce que les Français ou les Italiens perçoivent comme « proche » ou « lointain » diffère, parfois sensiblement, de la perception que s’en font les Britanniques ou les Nord-Américains. Chez les Anglo-Saxons, l’inconfort se fait palpable en cas de contact rapproché avec son interlocuteur, alors que les Latins semblent moins regardants quant au strict respect des frontières de leur intimité – la distance de sécurité sanitaire est fixée à 6 pieds (soit 1, 80 m) aux États-Unis et au Royaume-Uni, alors qu’elle est de 1, 50 mètre en Allemagne et en Belgique et de 1 mètre en France…

Ce qui vaut pour les relations interpersonnelles, avec les modalités de la conversation, se retrouve au niveau de l’habitat, des déplacements, etc. En gros, Hall distingue sur une base physique allant de quelques centimètres à une dizaine de mètres, quatre types de distance, de l’intime à la publique, chaque catégorie s’évaluant selon deux modalités (proche et éloignée). Lettré, il convoque W.H. Auden ou encore Thoreau ou Kafka à l’appui de ses analyses (grossièrement) comparatives. Hall ne cite pas Isaac Asimov, dont le roman The Naked Sun (Face aux feux du soleil, dans la traduction française), paru en 1956, donne pourtant froid dans le dos tant il semble avoir intégré par avance toutes les règles de distanciation physique et sociale actuelles. L’espace de deux, trois mois, la dystopie fictionnelle sera devenue notre existence de tous les jours.

Un monde de distanciation physique

Dans un espace-temps qui est celui de la science-fiction, et des cycles robotiques, Asimov imagine une planète colonisée, Solaria, dont les habitants, éduqués dès la naissance dans la phobie du moindre contact, officiellement par crainte des infections microbiennes, vivent à l’isolement et se déchargent sur des robots du soin d’entretenir leurs vastes domaines. Les rapports sexuels, qui restent nécessaires pour procréer, relèvent de la corvée. En revanche, la seule communication admise, de type holographique, se fait sans pudeur et l’exposition de la nudité y est monnaie courante.

Le roman d’Asimov, même sorti du contexte de la guerre froide, continue de nous parler. En particulier, il alerte sur les possibles dévoiements, aux relents de discrimination, des mesures destinées à lutter contre la crise sanitaire actuelle.

Quand on sait que certaines catégories sociales sont plus impactées que d’autres par le Covid-19, qui sait si on ne cherchera pas, tôt ou tard, à les mettre au ban afin de s’en protéger coûte que coûte ? Il est à craindre que les messages martelés sur les gestes barrières à mettre en place, l’injonction, partout répétée, à garder « ses » distances, finissent par laisser des traces, renforçant l’ère du soupçon dans laquelle nous sommes entrés.

Ces manœuvres d’évitement qu’on se surprend soi-même à mettre en pratique et qu’on redoute de voir perdurer sur le long terme, il est impossible que la littérature ne s’en inquiète pas. Inconcevable, par rapport à ce qui fait son ADN, qu’elle ne se mêle pas de résister à la pression, collective, du « Vivons à distance les uns des autres ». Elle le fera sous la forme d’un récit, d’une fable qui portera, avant toute chose, sur l’irrépressible besoin de contacts que le confinement a mis au jour chez les animaux sociaux que nous sommes. Sans négliger la critique en bonne et due forme – littéraire, s’entend – de tout ce qui est susceptible de s’avancer masqué, à l’abri de mesures opportunément dites « barrières ». Rien de tel que la distance de la littérature pour battre en brèche une distanciation de mauvais aloi.

L’amour de loin

Continuons avec ces phrases célèbres que colportent les histoires de la littérature. « S’enfermer dans sa tour d’ivoire » en est une. Mais sait-on seulement que Sainte-Beuve, critique et poète à ses heures, en est l’auteur ? À l’instant d’évoquer le caractère batailleur et public de Victor Hugo, il l’opposait à l’un de ses contemporains, Alfred de Vigny : « Et Vigny, plus secret,/Comme en sa tour d’ivoire, avant midi, rentrait. » (1837) Il faudrait développer, mais la place manque, tant l’idée d’une littérature hautaine et désengagée, ayant définitivement pris ses distances d’avec les vicissitudes du monde, demande à être combattue.

Toute autre est la formulation attribuée au troubadour aquitain Jaufré Rudel, au XIIe siècle, relative à « L’amour de loin » (amor de lonh). Prince de Blaye, Rudel tombe amoureux de la princesse de Tripoli dont il avait entendu parler. Il s’engage alors dans la deuxième Croisade, tombe malade et meurt dans les bras de la princesse qu’il n’avait jamais vue, non sans lui avoir dédié une bonne part de son œuvre poétique.

À son insu, Rudel aura engagé la poésie, et le lyrisme amoureux à sa suite, sur le chemin d’une apologie de la distance, associée à la divinisation de l’objet aimé, placé sur un piédestal. Un chemin escarpé qui connaîtra une série de points culminants : l’amour courtois entre la Dame et son troubadour ; le romantisme du XIXe siècle ; mais aussi la poésie de Breton et d’Aragon.

Un reste de ce tropisme subsiste dans ce que Vincent Kaufmann nomme pour sa part « l’équivoque épistolaire » à l’œuvre dans la correspondance, notamment amoureuse, de Flaubert ou de Kafka. Semblant réclamer à corps et à cris la présence de l’être aimé, leurs lettres se nourrissent, en fait, de son éloignement, jusqu’à craindre que son retour, en faisant cesser le prétexte de la lettre, ne suspende le sentiment amoureux lui-même. À croire que l’écrivain, monstrueux ou inhumain en cela, donne délibérément la préférence, non point à l’incarnation, mais à la distance « grâce à laquelle le texte littéraire peut advenir »…

Détachement et esprit critique

Désireux de rompre avec la veine du théâtre épique, selon la typologie d’Aristote, Berthold Brecht théorise à partir des années 1936 le Verfremdungseffekt, ou effet de distanciation. Et d’exhorter les spectateurs de ses pièces à rompre avec l’empathie (« Glotzt nicht so romantisch »), mais aussi avec l’illusion référentielle et les ressorts de l’action dramatique. Tout est bon pour susciter, dans le public mais y compris chez les acteurs, un salutaire réflexe de détachement, préludant à la prise de conscience critique.

Se désengluer de la chose qu’on chercherait à imposer, se sevrer des intrigues sentimentales, tel est l’objectif avoué. Face au spectacle qui secrète l’aliénation, il dresse un « spectateur émancipé » (Rancière). Taillant des croupières au naturalisme bourgeois, le dramaturge marxiste use de la distanciation, sans jamais perdre de vue la parenté de son mot d’ordre avec le manifeste des formalistes russes. Dès 1917, ces derniers, Viktor Shklovsky en tête, plaidaient pour le même genre de rupture créatrice. L’« étrangisation », qui implique la mise à distance tout à la fois des mots de la tribu et de la perception routinière, aura bel et bien revitalisé la poésie moderne. Mais qui peut sérieusement croire que les poètes, russes ou pas, aient attendu 1917 pour mettre en œuvre la défamiliarisation des usages de la langue et du monde baptisée « ostranénie » ?

Décanter la matière des souvenirs

« Une émotion remémorée dans la tranquillité, la quiétude » (« emotion recollected in tranquillity »). Ainsi se définit la poésie selon William Wordsworth, le plus proustien des versificateurs anglais. C’est souvent à distance de l’événement que campe le poète, pour y remâcher, y décanter la matière de ses souvenirs. Ni trop près, ni trop loin. En s’éloignant du présent de l’écriture, l’émotion se purifie de sa violence et se trouve convertie en autre chose, où l’inquiétude n’a toutefois pas entièrement déserté la place.

C’est vrai, grosso modo, de la poésie élégiaque, ainsi le recueil de Michel Deguy, A ce qui n’en finit pas. Thrène (1995), imprimé sur pages non numérotées. La mort de l’épouse s’y trouve renvoyée aux confins de la conscience, là où la distance se fait irrévocable et la perte irréparable, et restituée dans le présent d’un veuvage appelé à durer, interminablement. Les romanciers sont logés à même enseigne, quand il s’agit de restituer l’impact causé par une catastrophe, naturelle ou terroriste.

Après l’effondrement des tours du World Trade Center et les millions de vues du Falling Man anonyme sautant de l’une des fenêtres du bâtiment pour chuter dans le vide, cinq ans s’écouleront avant que Don DeLillo n’en tire une figure aimée de loin et un roman éponyme comme tombé en distance.

Entre désir et nostalgie

Terminons avec Marcel Proust, le plus wordsworthien des romanciers français. L’arc monumental dessiné par La Recherche, de la première à la dernière phrase du cycle, parle de distance et de remémoration. Dès les premières pages, avec l’évocation du cérémonial du coucher (« de bonne heure »), apparaît la tension, chez le narrateur, entre désir de proximité et désir d’éloignement. Chaque soir, quand revient l’heure du coucher, à l’idée du baiser que déposera sur sa joue la mère de Marcel, avant de le quitter très vite, ce dernier éprouve un mixte d’impatience et d’appréhension : « longtemps avant le moment où il me faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand-mère ». Tout est dit de l’angoisse d’abandon, de l’éloignement redouté d’avec la mère ; mais le réagencement du désir par l’écriture l’emporte, pour preuve cette autre formulation, au comble du paradoxe, là encore : « De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où ma mère n’était pas encore venue. »

Impossible de rendre plus transparent le désir d’allonger l’attente, de différer le plus possible la consommation du pourtant convoité baiser. Et si la littérature ne faisait jamais que cela, à savoir distancer un temps qui est lui-même celui du longing, pour le dire en anglais, entre désir et nostalgie ? À l’autre bout de la chaîne, parvenu à la dernière page du livre, le constat est celui-ci : l’espace a beau céder la place au « Temps » (ultime mot du texte), la distance n’en disparaît pas pour autant ; temporelle, elle cesse d’être uniquement un intervalle, de marquer une césure, pour se faire milieu ambiant, vacance intérieure où les époques « si distantes » du Temps Retrouvé, et le monde avec elles, se déposent et se recomposent tout à la fois. La Recherche, ou la distance faite œuvre.

Une dernière chose. La défense et illustration de la distance en littérature n’invalide pas un choix d’apparence contraire, celui de la proximité. Le proche et le distant, lointainement à l’unisson.The Conversation

Marc Porée, Professeur de littérature anglaise, École normale supérieure – PSL

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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