ÉDITORIAL – Pourquoi décrier la gratuité en culture ?

ÉDITORIAL

Pourquoi décrier la gratuité en culture ?


EN RÉPONSE À CES ARTICLES

La crise n’est pas une excuse au travail gratuit des écrivaines et des écrivains ! Laurent Dubois, Directeur général, UNEQ, Montréal, 24 mars 2020

Les écrivaines et les écrivains, parents pauvres du monde culturel ? Suzanne Aubry, présidente de l’UNEQ, 23 avril 2020

COVID-19 : coup de gueule contre le travail gratuit des auteurs et autrices, Cecile Gladel, Radio-Canada, 28 mars 2020

Le milieu culturel mis en danger par une trop grande gratuité, Agnes Pedrero – Agence France-Presse à Genève, 28 avril 2020.

Culture: pourquoi c’est gratuit? Jeux de mots et d’images – Le blogue personnel de Clément Laberge, 29 avril 2020

Éditorial COVID-19 – CULTURE – Tout est gratuit (et c’est épouvantable !), Alexandre Sirois La Presse, 10 mai 2020.


Par Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys / Appui-livres

Mis à jour le 16 mai 2020 à 14h38

(Lévis, Québec, 16 mai 2020) La pandémie de la Covid-19 donne lieu à une levée de boucliers contre l’accès gratuit à de nombreux biens culturels souvent offerts par les artistes eux-même. L’offre de biens culturels gratuits grâce à des entorses aux droits d’auteur sont aussi décriées parce qu’elle privent momentanément les artistes des revenus habituelles.

L’origine récente de ce débat remonte au cri d’alarme de monsieur Laurent Dubois, directeur général de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) le 24 mars sur le site web de l’organisation : La crise n’est pas une excuse au travail gratuit des écrivaines et des écrivains !

Il est évident que les arts, et notamment la littérature, peuvent et doivent jouer un rôle fondamental pendant cette période éprouvante et que le temps consacré à la lecture dans les familles devrait augmenter considérablement. Mais la crise du coronavirus ne doit pas devenir une exception de plus à la Loi sur le droit d’auteur ou une occasion supplémentaire de solliciter des écrivaines et écrivains pour du travail gratuit.

À l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, l’UNEQ en rajoute une couche sous la plume de sa présidente, Madame Suzanne Aubry : Les écrivaines et les écrivains, parents pauvres du monde culturel ?

De plus, la situation actuelle favorise les appels à la générosité des écrivain.e.s à qui l’on demande d’offrir leurs œuvres gratuitement. J’ai dénoncé la gratuité à plusieurs reprises dans mes « mots de la présidente » et je continuerai à le faire tant que ces pratiques déplorables persisteront.

Suit le 28 mars un texte de Cecile Gladel sur le site web de Radio-Canada sous le titre : COVID-19 : coup de gueule contre le travail gratuit des auteurs et autrices.

Les offres littéraires en ligne et gratuites se multiplient : des lectures de contes, de livres et de poésie se comptent par dizaines. Pour aider la population à mieux vivre le confinement, on compte sur la générosité des écrivaines et écrivains en les invitant à produire – gratuitement – du contenu en ligne. L’un d’eux, Stéphane Dompierre, s’est insurgé contre cette pratique qui se généralise.

Le même jour, Monsieur Francis Gurry, dirtecteur général de  l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), dénonce la gratuité en culture dans une entrevue accordée à l’Agence France-Presse et publiée sous le titre : Le milieu culturel mis en danger par une trop grande gratuité.

Avec la pandémie, la gratuité des produits culturels — livres, films ou concerts — s’est répandue. Mais cette entorse à la propriété intellectuelle n’est pas sans danger pour un secteur déjà fragile, a averti mardi l’ONU.

Le lendemain, Clément Laberge, figure québécoise reconnue dans le milieu de la culture et du numérique, tente une explication et une contextualisation de la situation dans son texte Culture: pourquoi c’est gratuit ?

Mais pourquoi donc nous sommes nous retrouvés à devoir produire autant de nouveaux contenus pendant la crise et à les offrir gratuitement?

C’est surtout parce que nous avons depuis plusieurs années confié la promotion de la culture à de grandes entreprises internationales, essentiellement, dont le modèle d’affaire est basé sur la gratuité et la mise en valeur de la nouveauté. On a fait ça parce que c’était plus simple et que ça nous évitait de se poser un paquet de questions difficiles — mais ce sont ces questions qui nous rattrapent aujourd’hui.

Le dernier titre date du 10 mai et est signé par Alexandre Sirois du quotidien LA PRESSE sous le titre COVID-19 – CULTURE – Tout est gratuit (et c’est épouvantable !).

Quelle chance : l’art, véritable bouée de sauvetage en temps de crise, n’a jamais été aussi accessible !

Depuis le début du confinement, on gère l’abondance.

Écouter la musique de nos artistes préférés – plusieurs ont mis en ligne du matériel inédit ces dernières semaines… Lire des œuvres téléchargées sur le web… Visionner des films et des séries à longueur de journée… Se faire remonter le moral par des humoristes inspirés… Se permettre de visiter (virtuellement) des expositions…

Tout ça est non seulement possible, mais la plupart du temps, c’est gratuit.

Pour les confinés, c’est merveilleux. Pour les artistes, c’est tragique.

Ce débat se tient dans un cadre très précis : l’INDUSTRIE culturelle, c’est-à-dire celui de la production, de la mise en marché et de la vente de biens culturels dans un libre marché soumis à différentes lois et réglementations.

Il importe de distinguer l’INDUSTRIE culturelle de la CULTURE elle-même. La CULTURE a une vie bien à elle, indépendamment de la l’INDUSTRIE.


Culture

En philosophie, le mot culture désigne ce qui est différent de la nature.

En sociologie, comme en éthologie, la culture est définie de façon plus étroite comme « ce qui est commun à un groupe d’individus » et comme « ce qui le soude », c’est-à-dire ce qui est appris, transmis, produit et inventé. Ainsi, pour une institution internationale comme l’UNESCO : « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels, matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts, les lettres et les sciences, les modes de vie, les lois, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances » (1). Ce « réservoir commun » évolue dans le temps par et dans les formes des échanges. Il se constitue en de multiples manières distinctes d’être, de penser, d’agir et de communiquer en société (2).

Par abus de langage, on utilise souvent le mot « culture » pour désigner presque exclusivement l’offre de pratiques et de services culturels dans les sociétés modernes, et en particulier dans le domaine des arts et des lettres.

  1. définition de l’UNESCO de la culture, Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet – 6 août 1982.+)
  2. Peerun Steiger Bhama, « Parcours scolaire d’enfants de couples mixtes Suisse-Mauricien : prémices théoriques à travers des études de cas », A. Manço (Éd.), Pratiques pour une école inclusive : agir ensemble. Paris: L’Harmattan.,‎ 2015, p. 187-210

Source : Culture, Wikipédia.


Le mot « culture » est parfois employé dans un sens restreint pour désigner l’industrie des « biens culturels », c’est-à-dire les entreprises et activités de production, de distribution et de gestion de droits d’exploitation de spectacles et de contenus audio-visuels reproductibles (voir Économie de la culture). Ce secteur, sous l’effet du développement des technologies de l’information et de la communication, est en pleine transformation et son avenir fait l’objet de controverses politiques tendues.

Source : Culture, Wikipédia.

La culture d’un peuple pré-existe à son industrialisation et se perpétue après cette industrialisation.

Selon Geert Hofstede, la culture est une programmation mentale collective propre à un groupe d’individus.

Source : Culture, Wikipédia.

Évidemment, la culture d’un peuple, à partir de l’industrialisation, en subit l’influence dans son interprétation. Autrement dit, le bien culturel industriel s’inspire de la culture du peuple, elle l’exprime et l’interprète dans des CRÉATIONS. Et ce n’est qu’une fois passées entre les mains de l’industrie que CES CRÉATIONS deviennent des BIENS CULTURELS à vendre.

Cette industrie culturelle ne transforme pas toutes les créations en biens culturels. L’industrie culturelle, à l’instar de toutes les autres, est très sélective. Elle est soumise aux lois du marché. Dans le milieu des lettres, à peine 10% des œuvres écrites et proposées à l’industrie du livre se retrouvent sur le marché. Les œuvres écrites refusées par l’industrie du livre s’inscrivent tout de même dans le patrimoine littéraire du peuple, soit à titre individuel ou collectif.

L’œuvre précède le bien culturel. C’est pourquoi la loi canadienne sur le droit d’auteur et la plupart des lois semblables à travers le monde, accordent au créateur le statut de titulaire des droits d’auteur sur son œuvre avant même qu’elle puisse devenir un bien culturel. L’industrie culturelle se concentre sur l’acquisition de droit de reproduction de cette œuvre, reproductions nécessaires à sa mise en marché :

Dans sa plus simple expression, le « droit d’auteur » signifie le « droit de reproduire ». En général, le droit d’auteur désigne le droit exclusif de produire ou de reproduire la totalité ou une partie importante d’une l’œuvre sous une forme quelconque. Ce droit comporte le droit d’exécuter une œuvre ou toute partie importante de cette œuvre ou, dans le cas d’une conférence, le droit de la donner. Si l’œuvre n’est pas publiée, le droit d’auteur inclut le droit de publier l’œuvre ou d’en publier une partie importante.

Source : Le guide du droit d’auteur, Gouvernement du Canada.

Les droits de l’auteur sur son œuvre lui sont accordé et reconnus avant même sa mise en marché par l’industrie intéressée. C’est l’œuvre qui compte et non pas le biens culturels.

Le titulaire des droits d’auteur sur une œuvre, qu’il soit peintre, écrivain, danseur, chanteur… amateur ou professionnel, peut disposer de son œuvre à sa guise. Dans le cas d’un écrivain, il peut céder ses droit d’auteur sur son œuvre écrite à un éditeur. Il peut décider de l’autoéditer ou l’éditer à compte d’auteur et, dans ce cas, il peut en vendre lui-même des reproductions (exemplaires) ou les offrir gratuitement.

La distinction est faite : la culture ne se limite surtout pas à l’industrie culturelle et à sa production.

Dans ce contexte, la gratuité de l’offre culturelle (en tant de pandémie ou non) remonte à deux sources possibles :

  1. l’artiste, y compris l’écrivain, qui dispose de tous ses droits d’auteur sur son œuvre;
  2. l’artiste qui ne possède plus tous ses droits d’auteur sur son œuvre, ayant céder ou partager ces derniers avec l’industrie culture ou, si vous préférez, l’artiste sous contrat avec une industrie culturelle.

Dans le cas de la première source, l’artiste est entièrement libre d’offrir son œuvre gratuitement en toute indépendance de l’industrie culturelle.

Dans le cas de la seconde source, l’artiste n’est pas libre ou ne peut pas partager gratuitement son œuvre suivant les différentes clauses de son contrat avec l’industrie culturelle. Dans son contrat avec l’industrie culturelle, l’artiste perd le droit d’offrir gratuitement son œuvre. L’industrie acquiert tous les droits de vente de l’œuvre. L’entente contractuelle entre l’artiste et l’industrie culturelle implique le versement d’une redevance (part du prix de vente variant selon le nombre d’exemplaires vendus) à l’artiste. Dans le milieu de l’industrie du livre, la redevance dépasse rarement les 10% du prix de vente de chaque exemplaire vendu.

Si l’industrie titulaire des droits de vente de l’œuvre décide d’offrir gratuitement cette dernière sans paiement d’une compensation de l’artiste, elle prive ainsi l’artiste de revenu et, en ces temps de pandémie où l’artiste est en difficulté financière parce que ses revenus sont à la baisse ou nuls, ce n’est pas une bonne nouvelle.

Dans son entrevue accordée à l’agence France-Presse, le directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), Francis Gurry, affirme :

« Pour casser un droit d’auteur, il faut démontrer qu’il y a un besoin spécial », a-t-il insisté, cette gratuité ayant aussi pour effet de réduire les revenus du secteur et, par ricochet, des professionnels de la culture.

Dans le cas actuel, « je ne vois pas forcément l’évidence d’un problème d’accès aux contenus », a-t-il conclu, soulignant par exemple qu’il est toujours possible d’acheter des biens culturels, comme des livres, en ligne.

Source : Le milieu culturel mis en danger par une trop grande gratuité, Agnes Pedrero – Agence France-Presse à Genève, 28 avril 2020.

Monsieur Gurry se réfère aux limitations et exceptions au droit d’auteur et aux droits connexes. Sur le site web de l’OMPI on peut lire :


Limitations et exceptions

Afin de maintenir un équilibre approprié des intérêts entre les titulaires de droits et les utilisateurs d’œuvres protégées, les législations sur le droit d’auteur autorisent certaines limitations aux droits patrimoniaux, c’est-à-dire qu’il existe des cas où les œuvres protégées peuvent être utilisées sans l’autorisation du titulaire du droit et avec ou sans paiement d’une compensation.

Les limitations et exceptions au droit d’auteur et aux droits connexes varient d’un pays à l’autre en fonction des conditions sociales, économiques et historiques. Les traités internationaux reconnaissent cette diversité en mettant en place des conditions générales pour l’application des exceptions et limitations et en laissant aux législateurs nationaux la liberté de décider si une exception ou une limitation donnée doit être appliquée et, si tel est le cas, de déterminer sa portée exacte. Du fait de la mise au point de nouvelles technologies et de l’utilisation de plus en plus répandue de l’Internet dans le monde, on a considéré qu’il importait d’effectuer un rééquilibrage entre les intérêts des diverses parties prenantes.

La question des limitations et exceptions est inscrite à l’ordre du jour du Comité permanent du droit d’auteur et des droits connexes (SCCR) de l’OMPI et, dernièrement, les débats ont essentiellement porté sur trois groupes de bénéficiaires ou d’activités en rapport avec les exceptions et limitations portant sur les activités pédagogiques, les bibliothèques et les archives et sur les personnes handicapées, en particulier les déficients visuels.

Source : Limitations et exceptions, Droit d’auteur et droits connexes, Organisation mondiale de la propriété intellectuelle.


Monsieur Gurry attire notre attention sur l’article 9.2 de la Convention de Berne :

Convention de Berne pour la protection des oeuvres littéraires et artistiques

Article 9

[Droit de reproduction: 1. En général; 2. Possibilité d’exceptions; 3. Enregistrements sonores et visuels]

2) Est réservée aux législations des pays de l’Union la faculté de permettre la reproduction desdites oeuvres dans certains cas spéciaux, pourvu qu’une telle reproduction ne porte pas atteinte à l’exploitation normale de l’oeuvre ni ne cause un préjudice injustifié aux intérêts légitimes de l’auteur.

Source : Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques (modifiée le 28 septembre 1979) (Texte authentique), Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI).

À cela s’ajoute les nombreuses exceptions ajoutées à la loi canadienne du droit d’auteur par la «loi c-32 : Loi modifiant la Loi sur le droit d’auteur» sanctionnée le 12 décembre 2002 sous le gouvernement des Conservateurs de Steven Harper.


À LA LIRE AUSSI

Sylvi Plante, « Les nouvelles exceptions en droit d’auteur canadien : un faux débat », (1998) 11 CPI. En ligne : https://www.lescpi.ca/s/2019.

À CONSULTER

Examen de la Loi sur le droit d’auteur, Grand dossiers, Union des écrivaines et des écrivaix québécois (UNEQ).


Il m’apparaît que la mise à mal de l’accès aux œuvres, par exemple, en temps de pandémie et de confinement obligeant la fermeture des commerces, peut justifier le recours à des exceptions au respect des droits d’auteur au profit, notamment, de l’offre d’exemplaires gratuits de l’œuvre sans paiement d’une compensation partielle ou pleine et entière versée à l’artiste. Mais est-ce éthique ?

Prenons l’exemple des lectures d’œuvres Jeunesse en ligne sur les réseaux sociaux. La journaliste Katrine Deniset de Radio-Canada /Alberta, a signé un article publié le 6 avril dernier et intitulé «Des mots qui causent des maux : lire aux enfants virtuellement, tout en suivant la loi» :

Depuis la fermeture des écoles au Canada, beaucoup de maisons d’édition ont assoupli leurs politiques pour permettre la lecture d’œuvres en ligne, avec certaines conditions. La plupart d’entre elles réclament une mention de l’éditeur, de l’auteur et un retrait de la vidéo dès la levée des mesures de confinement.

L’auteur Stéphane Dompierre abonde dans le même sens dans un message sur sa page Facebook :

DIFFUSEURS DE CONTENU:

C’est un beau geste que de vouloir mettre en ligne du contenu gratuit pour distraire les gens confinés de 0 à 99 ans, mais pensez que vos demandes mettent une pression énorme sur toute la chaine artistique, celle qui produit ce contenu. Les éditeurs galèrent, les maisons de disques aussi, les artistes encore plus. On en est tous à se demander comment on va passer au travers de cette crise et on se retrouve à devoir répondre à des demandes de partout pour offrir du contenu gratuit. Ça nous met dans une situation très inconfortable où accepter nous prive de revenus et refuser donne l’impression d’être insensibles. En ce moment, tous les artistes sont surtout occupés à comprendre de où ils pourront avoir de l’aide alors qu’aucun programme ne semble comprendre leur réalité.
Désolé de gâcher le party et merci de votre compréhension! ❤️

Source : Stéphane Dompierre, Facebook.

Monsieur Dompierre pointe du doigt les demandes adressées aux écrivains pour des collaborations gratuites. Dans une entrevue accordée à la journaliste Cecile Gladel de Radio-Canada, il ajoute :

Il y a juste aux artistes qu’on vante la publicité gratuite. Je n’ai jamais demandé à mon dentiste de faire un nettoyage gratuit en échange d’en parler.

Stéphane Dompierre

Source : COVID-19 : coup de gueule contre le travail gratuit des auteurs et autrices, Cecile Gladel, Radio-Canada, 28 mars 2020.

Il y a donc, d’une part, les entorses aux droits d’auteur et, d’autre part, les demandes de collaborations gratuites adressées aux écrivains. Selon Claudia Larochelle, chroniqueuse et autrice jeunesse Claudia Larochelle :

Elle ajoute que c’est toujours difficile de refuser, et que cela place les écrivaines et écrivains dans des situations très inconfortables.

Source : COVID-19 : coup de gueule contre le travail gratuit des auteurs et autrices, Cecile Gladel, Radio-Canada, 28 mars 2020.

Face à ces demandes de collaborations gratuites, l’écrivain a le choix d’accepter ou de refuser. C’est un choix personnel qu’il doit assumer pleinement. Il m’apparaît que les écrivains en situation financière difficile ne devraient pas accepter. Et ceux qui acceptent en pareille situation, ne peuvent s’en plaindre.

Quant à la question de la visibilité obtenue en échanger de ces collaborations gratuites, il faut tenir compte que la pandémie est une belle occasion pour se faire connaître en participant à l’effort collectif «Je bénévole».

Enfin, il faut souligner que plusieurs écrivains ont demandé de partager les droits de diffusion de leurs œuvres avec leurs partenaires de l’industrie du livre plutôt que de les céder entièrement. Ils disposent donc déjà et à leur propre demande des droits légaux de collaborer gratuitement à la diffusion de leurs œuvres. Il m’apparaît alors que leur collaboration gratuite ne constitue pas une entorse ou une exception aux droits d’auteur.

Clément Laberge aborde le débat sous un autre angle :

Mais pourquoi donc nous sommes nous retrouvés à devoir produire autant de nouveaux contenus pendant la crise et à les offrir gratuitement?

C’est surtout parce que nous avons depuis plusieurs années confié la promotion de la culture à de grandes entreprises internationales, essentiellement, dont le modèle d’affaire est basé sur la gratuité et la mise en valeur de la nouveauté. On a fait ça parce que c’était plus simple et que ça nous évitait de se poser un paquet de questions difficiles — mais ce sont ces questions qui nous rattrapent aujourd’hui.

Pour exister sur Facebook (et bien d’autres médias sociaux) il faut sans cesse faire du nouveau… et le donner. C’est le prix à payer pour être mis en valeur par les algorithmes de recommandation et donc pour être vus. Pendant qu’on donne nos créations, Facebook s’enrichit en vendant de la pub et en construisant des profils de consommateurs, qu’il revend allègrement.

On a bien sûr numérisé beaucoup de contenus culturels et on a aussi produit beaucoup de contenus inédits — qui ont été mis en ligne sur les sites web de nos différentes organisations culturelles. Et il fallait le faire!

Mais comme on s’est trop souvent contenté d’en faire la promotion sur Facebook, à mesure que le temps passe tous ces contenus deviennent de moins en moins visibles, difficiles à trouver, jusqu’à être oubliés. Conséquence: beaucoup d’argent investi pour bien peu de résultats.

Source : Culture: pourquoi c’est gratuit? Jeux de mots et d’images – Le blogue personnel de Clément Laberge, 29 avril 2020.

Je suis d’accord avec le constat au sujet de la promotion culturelle sur Facebook. J’ai abordé le sujet dans notre éditorial «L’alternative malheureuse des réseaux sociaux» en y dénonçant leur usage en place et lieu de la communication officielle (sur des sites web dédiés).

Se référant à la promotion sur Facebook, monsieur Laberge souligne qu’«à mesure que le temps passe tous ces contenus deviennent de moins en moins visibles, difficiles à trouver, jusqu’à être oubliés». C’est vrai si l’internaute ne franchit pas les limites de Facebook. Mais c’est aussi vrai si l’internaute sort du cadre de Facebook pour utiliser les moteurs de recherche (Google et autres) car ces derniers ne répertorient pas les contenus des réseaux sociaux.

En résumé, promouvoir nos contenus culturels (et autres) uniquement sur Facebook et autres réseaux sociaux ne contribue pas à leur découvrabilité par les moteurs de recherche. Il faut reconnaître ces derniers comme la porte d’entrée du web pour la très grande majorité des internautes. Si on n’apparaît pas parmi les résultats affichés par les moteurs de recherche, la découvrabilité est nulle. Aussi, il faut être classé parmi les premiers résultats car l’internaute ne passe pas de longues minutes à dérouler les résultats de recherche; il préfère lancer une nouvelle recherche en affinant sa demande.

Monsieur Laberge ajoute :

Assurer une bonne découvrabilité aux contenus culturels ça suppose d’abord de très bien comprendre comment les gens font des recherches sur le Web. Ça implique aussi de décrire les contenus culturels de façon adéquate (c’est un savoir-faire essentiel dans un monde numérique).

Source : Culture: pourquoi c’est gratuit? Jeux de mots et d’images – Le blogue personnel de Clément Laberge, 29 avril 2020.

Il y a déjà 13 ans (en 2007), j’ai signé un dossier intitulé «L’Internet littéraire québécois, une vraie honte !».

Nous avons aussi souligné que «L’Union des écrivaines et des écrivains québécois appauvrit l’Internet littéraire québécois dans la refonte de son site Internet», en conséquence «La Fondation littéraire Fleur de Lys demande au Conseil des arts du Canada d’adopter des normes techniques pour ses subventions aux sites Internet».

En 2015, la Fondation littéraire Fleur de Lys dépose un mémoire au sujet du balisage d’un fichier PDF produit par le gouvernement du Québec pour en assurer la découvrabilité par les moteurs de recherche, et ce, lors de la Consultation générale et auditions publiques sur le document intitulé « Orientations gouvernementales pour un gouvernement plus transparent, dans le respect du droit à la vie privée et la protection des renseignements personnels» en commission parlementaire. Je n’en revenais pas d’avoir à livrer une leçon aussi élémentaire en commission parlementaire.

Dans le monde de la culture québécoise sur le web tout va tout croche depuis longtemps à commencer par le refus de l’industrie culturelle de suivre le pas dès le départ. Elle n’est jamais parvenue à reprendre ce retard.

Aujourd’hui, en pleine pandémie mondiale, le Québec n’a toujours pas un véritable portail culturel à mettre de l’avant pour réunir tout le monde.

C’est dans ce contexte que je pose la question : Pourquoi décrier la gratuité en culture ?

Nous constatons que l’industrie culturelle québécoise ne s’est toujours pas adaptée au monde virtuel pour parvenir à monétiser les biens culturels tirés des œuvres proposées par nos artistes, du moins, suffisamment pour assurer un revenu décent à ces derniers.

L’industrie culturelle étant dans l’impossibilité de mettre en vedette les biens culturelles par elle-même, les artistes, y compris les écrivains, font tout en leur possible pour contribuer à la diffusion de leurs œuvres, mais ils ne disposent pas plus des outils utiles pour tirer des revenus leurs œuvres dans le monde virtuelle.

Que des artistes prennent l’initiative de créer et d’offrir gratuitement des contenus inédits est un choix sensé sur le plan de la promotion, surtout dans la cadre de la pandémie impliquant la mise en berne de la culture. Les offres de contenus gratuits par les artistes s’inscrivent dans un élan de générosité envers leurs fans et la population dans le cadre de la situation actuelle. Dans ce cas, on ne peut pas décrier la gratuité en culture.

On ne peut pas non plus revenir en arrière et monnayé le bénévolat des artistes. Tout au plus, on peut dire qu’il s’agit d’un investissement.

Pour l’industrie, la promotion misant sur l’offre d’échantillons gratuits connaît depuis toujours un grand succès auprès des consommateurs. Il en va de même avec les biens culturels. Que des échantillons de biens culturels soient offerts gratuitement n’est pas une catastrophe. C’est une opportunité d’affaire. Dans ce cas aussi, nous ne pouvons pas décrier la gratuité en culture.

La production et la distribution gratuite d’échantillons impliquent des coûts, notamment la rémunération des artistes. Dans ce contexte, il s’agit aussi d’un investissement de la part de l’industrie. Mais lorsque l’industrie culturelle agit unilatéralement et ne s’acquitte pas de ses obligations financières contractuelles envers les artistes, rien ne va plus. On peut donc décrier cette gratuité par l’industrie culturelle parce qu’elle ne respecte pas ses engagements contractuels envers les artistes.

Pour décrier la gratuité en culture, il faut distinguer nettement la création artistique du bien culturel qu’en titre l’industrie. Autrement, on généralise à outrance.


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2 comments on “ÉDITORIAL – Pourquoi décrier la gratuité en culture ?
  1. Clément Laberge dit :

    Bonjour Serge-André,

    Beaucoup de choses dans ce texte — de matière à réflexion.

    Tu as raison de souligner la distinction nécessaire entre la culture et les industries culturelles. Il n’en reste pas moins que la réflexion sur l’économie de la culture ne s’arrête pas forcément à la dimension industrielle. C’est dans ce cadre plus large que je souhaitais situer ma réflexion sur la gratuité.

    Une précision aussi — que j’apprécierais que tu apportes dans le texte. Ce que je publie sur mon blogue est publié à titre personnel et non pas comme coordonnateur de la mesure 111 du PCNQ ou aucune autre de mes responsabilités professionnelles (c’est d’ailleurs bien indiqué dans le titre du blogue).

    Merci — et au plaisir,

    Clément

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