OPINION : Le capitalisme littéraire mis en lumière par la pandémie de COVID-19

OPINION

Le capitalisme littéraire mis en lumière par la pandémie de COVID-19

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

28 mars 2020 — Radio-Canada publie aujourd’hui sur son site web un texte de la journaliste Cecile Gladel sous le titre « COVID-19 : coup de gueule contre le travail gratuit des auteurs et autrices ». Elle se réfère à ce message signé par l’écrivain Stéphane Dompierre sur sa page Facebook :

La chroniqueuse et écrivaine jeunesse Claida Larochelle abonde dans le même sens rapporte la journaliste de Radio-Canada.

Un peu plus tôt cette semaine, l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) publiait une lettre de son directeur général, monsieur Laurent Dubois, et intitulée « La crise n’est pas une excuse au travail gratuit des écrivaines et des écrivains ! » dont voici les deux premiers paragraphes :

Montréal, 24 mars 2020

Chères écrivaines, chers écrivains,

Depuis la semaine dernière, nous avons constaté que plusieurs annonces destinées aux artistes font appel à la générosité des écrivain.e.s et à leur solidarité, les invitant à produire du contenu en ligne pour aider la population à « mieux vivre » cette crise.

Il est évident que les arts, et notamment la littérature, peuvent et doivent jouer un rôle fondamental pendant cette période éprouvante et que le temps consacré à la lecture dans les familles devrait augmenter considérablement. Mais la crise du coronavirus ne doit pas devenir une exception de plus à la Loi sur le droit d’auteur ou une occasion supplémentaire de solliciter des écrivaines et écrivains pour du travail gratuit.

Source : La crise n’est pas une excuse au travail gratuit des écrivaines et des écrivains !, UNEQ.

Samedi dernier, le 21 mars 2020, l’écrivain Stéphane Dompierre offrait aux lecteurs de sa page Facebook cet autre message sur un ton plutôt hargneux ou, pour être plus doux, scarcastique :

Achetez ! Achetez ! Achetez ! Peu importe la pandémie, peu importe le confinement, trouvez un moyen d’acheter ou de vous abonner. « Livraison gratuite pour toute commande de 39$ et plus »

J’ai horreur de ce type de capitalisme littéraire. Cette plainte longue et lancinante du milieux littéraire industriel me tombe sur les nerfs. À chaque occasion, il crie famine et réclame plus d’argent, plus de subventions, plus d’aide, plus, plus, plus, toujours plus de dollars. Il me donne l’impression de n’être jamais satisfait, si ce n’est que le temps d’épuiser l’aide reçue.

Au Québec, écrire ne fait pas vivre !

 

 

EN RÉSUMÉ…

Bien que la plupart des écrivains puissent compter sur certains revenus liés à leurs activités de création, ceux-ci sont insuffisants pour constituer leur principale source de revenu. La grande majorité des écrivains peut quand même compter sur des gains provenant d’activités liées à l’écriture, telles les lectures publiques, les ateliers d’écriture ou l’enseignement de la littérature. Toutefois, près des deux tiers des écrivains doivent tirer des revenus d’un domaine qui n’est pas directement associé à la création. De façon générale, les écrivains touchent des revenus supérieurs à ceux de la population de 15 ans et plus ayant gagné un revenu, mais les écarts de revenu sont plus importants chez les écrivains que dans la population de référence. Enfin, il est si vrai que les écrivains parviennent difficilement à subvenir à leurs besoins unique-ment grâce à leurs activités de création qu’on en arrive au constat suivant : plus les écrivains consacrent de temps à celles-ci, moins leurs revenus sont élevés.

Source : Écrire ne fait pas vivre, Observatoire de la Culture et des Communications, Insitut de la statistique, gouvernement du Québec.


Revenus des écrivains

En 2008, le tiers des écrivains (34 % ou 505 personnes) ont gagné un revenu personnel inférieur à 30 000 $, 38 % (ou 575 personnes), un revenu entre 30 000 $ et 59 999 $ et, enfin, 29 % (ou 430 personnes), 60 000 $ ou plus. Le revenu personnel médian, de l’ordre de 39 400 $, est supérieur au revenu médian de la population du Québec touchant un revenu et ayant 25 ans ou plus (29 975 $3).

  • En 2008, les deux tiers (65 % ou 980 personnes) des écrivains québécois ont tiré moins de 5 000 $ de leur tra-vail de création littéraire, tandis que 22 % (ou 330 personnes) ont touché entre 5 000 $ et 19 999 $ et 13 % (ou 200 personnes), 20 000 $ ou plus. Une trentaine d’écrivains (2 %) ont tiré un revenu de création de 60 000 $ ou plus. Le revenu médian tiré de la création littéraire est de 2 450 $.
  • Le rapport entre le revenu tiré de la création littéraire et le revenu personnel total détermine l’indice de revenu artis-tique; plus l’indice est élevé, plus la part des revenus obtenus grâce à la création littéraire est importante parmi tous les revenus personnels. Pour les deux tiers des écrivains (66 % ou 1 000 personnes), l’indice de revenu artistique est inférieur à 0,2, ce qui signifie que moins du cinquième de leur revenu personnel est tiré de la création. Un indice de revenu artistique élevé signifie que presque tout le revenu personnel est attribuable aux activités de création littéraire; tel est le cas de 185 auteurs (12 %), dont l’indice est supérieur à 0,8.

Source : Les écrivains québécois. Portrait des conditions de pratique de la profession littéraire au Québec 2010, Observatoire de la culture et des communications du Québec, Institut de la statistique du Québec, 13 septembre 2011.

Tout le monde le sait : « Écrire ne fait pas vivre » au Québec. Si une personne s’engage sur cette voie, elle ne doit pas s’attendre à vivre de son art. Elle peut passer toute sa vie à crier haut et fort qu’elle devrait en vivre mais ce n’est et ce ne sera jamais le cas à moins :

Mais cela n’arrivera pas, syndicat ou pas. On peut améliorer les revenus de l’écrivain québécois mais ils ne lui fourniront jamais un salaire pour vivre pleinement de ses écrits tant et aussi longtemps que les redevances mettent en cause le nombre d’exemplaires vendus :

Nombre d’exemplaires vendus par titre  Édition nationale

Au cours de la dernière année, les distributeurs ont vendu 48 105 titres différents ayant été publiés au Québec et au Canada. De ce nombre, 21 465 ont été vendus à moins de 10 exemplaires (45 %), 10 521 titres ont été vendus de 10 à 50 exemplaires (22 %) et 16 119 titres à plus de 50 exemplaires (33 %).

Source : Le Portrait de la diversité de l’offre des distributeurs de livres, troisième numéro (mai  2017) du bulletin Enjeux de la diffusion et de la distribution de livres réalisée par l’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française (ADELF).

On saura me dire que dans de telles circonstances de travail, les écrivains professionnels ne peuvent et n’ont pas à se livrer bénévolement aux lecteurs, que chaque minute de travail est payable, en tant de crise ou non. Bref, que tout travailleur a droit à un salaire décent. Je suis d’accord. Mais l’écrivain n’est pas un salarié; il est à son  compte à titre de travailleur autonome si l’on se réfère au contrat signé avec son éditeur.

Il ne faut jamais oublié que le contexte dans lequel évolue l’écrivain est celui d’une industrie. L’écrivain est un fournisseur, le seul et l’unique fournisseur, en terme industriel, de « matières premières » de l’ensemble de la chaîne du livre. Pas d’écrivains, pas d’industrie du livre.

Cependant, un bémol s’impose. L’écrivain peut aujourd’hui passer par-dessus la tête de son seul et unique client, l’éditeur, et s’autoéditer pour prendre le contrôle. Je sais, les écrivains n’ont pas tous la bosse des affaires. Mais tout ce travail d’auteurs autonomes s’apprend. L’UNEQ a mis à la disposition de ses membres La plateforme L’auteur autonome, sans doute pour répondre à la demande de ceux et celles qui souhaitent prendre en main leur destinée, s’affranchir, ne serait-ce qu’en partie, d’une industrie qui a peu de revenus à leur offrir en échange de cessions de ses droits d’auteur sur son œuvre.

L’écrivain professionnel a-t-il réellement compris que les lecteurs ne se tournent pas vers son éditeur, les libraires ou les bibliothécaire mais vers lui. Pourquoi l’écrivain devrait mettre toute une industrie entre lui et ses lecteurs alors que ces derniers n’ont tête que son nom et les titres de ses œuvres ?

Très rares sont les secteurs industriels où les consommateurs se tournent vers le fournisseur de « matière première ». L’écrivain a cet avantage. C’est à lui que l’éditeur, le distributeur, le diffuseur, les libraires et les bibliothécaires se réfèrent. Il peut exploiter cet avantage pour négocier avec son éditeur mais il gagne rarement de quoi vivre de ses écrits. Alors, un autre usage de cet avantage s’impose.

Mais, dans un premier temps, il peut donner à cet avantage une plus grande ampleur par un investissement personnel dans sa communications avec les lecteurs. Et en tant de crise, ce n’est pas le temps de demander de l’argent aux lecteurs. La démarche lui procurera une redevance de seulement 10% du prix de vente de chaque exemplaire vendu de son livre. À titre de travailleur autonome, la prestation d’urgence du Gouvernement du Canada sera beaucoup plus profitable avec 2,000$ par mois pendant 4 mois.

Et pendant ce temps, investissez-vous bénévolement dans vos relations avec les lecteurs, question d’engranger davantage de capital de sympathie. Je sais, ça ne met pas du beurre dans les épinards. Mais ça se monnaye le temps venu.

Sondez le terrain pour savoir si vos lecteurs vous seraient toujours fidèles dans le cas où vous opteriez pour l’autoédition avec la vente en ligne directe. Tout est en ligne en cette période de confinement.

Et tout est possible aujourd’hui avec l’impression à la demande (un exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur) et les options de vente en ligne de type PayPal. Et que dire des campagnes de sociofinancement en ligne pour votre prochain livre ? Parlez-en aux lecteurs.

Dans un système capitaliste, l’entrepreneur doit OFFRIR son produit en MOTIVANT les consommateurs à l’achat, et non pas leur DEMANDER D’ACHETER chaque seconde de son temps. Ce n’est pas le temps de se plaindre, une fois de plus, encore et encore, toujours et toujours. Ça ne donne rien !

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

 

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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  1. […] Nous avons déjà dénoncé cette approche dans l’Opinion : Le capitalisme littéraire mis en lumière par la pandémie de COVID-19. […]

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