Covid-19 : Une étude lève le voile sur ses risques cachés du télétravail

L’appel de la liberté. Shutterstock

La Covid-19 force le télétravail. Une étude lève le voile sur ses risques cachés

Dave Cook, UCL

Beaucoup d’entre nous n’ont pas le choix : ils doivent recourir au télétravail durant la pandémie du Coronavirus. Il y a à peine quelques jours, Google, Apple et Twitter défrayaient les manchettes en ordonnant à leurs employés de travailler à partir de la maison, mais c’est désormais bien des entreprises qui ont mis en place des mesures similaires.

Quel que soit votre point de vue sur cette manière de travailler, il s’agit là d’une tendance lourde. Le travail à distance était déjà en nette progression — aux États-Unis, par exemple, il a plus que doublé depuis 2005 pour atteindre 4,7 millions de travailleurs. Si l’on se fie aux gros titres récents, il s’agirait là d’une transition facile et en douceur.

Et pourtant, ce passage vers un avenir utopique semble discutable : prenons pour exemple le cas de IBM qui a décidé d’abandonner le télétravail il y a de cela plusieurs années, car il entravait l’innovation et la collaboration. Je viens de publier les résultats de mes recherches qui mettent en lumière d’autres défis et difficultés. Et si les gens n’adoptent pas une approche intelligente du télétravail, ils prennent le risque d’une détérioration de leur vie professionnelle.

Le pour et le contre

Quand ils débattent du travail à distance, les universitaires et les médias se divisent en deux camps opposés. Dans le camp des pro-télétravail, on fait miroiter la réduction du temps de déplacements, l’augmentation du temps de qualité à la maison, des gains de productivité et un meilleur équilibre travail-famille. Les sceptiques rétorquent que cette flexibilité se paie. Ils s’inquiètent de la perte d’interactions sociales, de la nuance et du sens communautaire — et de la possibilité d’une baisse de productivité.

Nous faisons donc face à des messages contradictoires alors que nous aurions besoin de certitudes.

En tant qu’anthropologue, j’ai consacré les quatre dernières années à étudier l’adaptabilité d’une catégorie de gens qui font du télétravail et que l’on nomme les « nomades du numérique». Ces travailleurs voyagent d’un pays à l’autre et travaillent toujours en ligne. J’ai suivi une cinquantaine d’entre eux dans des domaines aussi divers que le codage informatique, l’infographie, le marketing en ligne et le journalisme de voyage.

Après une période de lune de miel, le travail à distance a rapidement provoqué un sentiment d’isolement chez 25 % des participants. Comme me l’a dit l’un deux : « Nous ne sommes pas tous des pros de l’automotivation, et les livres de croissance personnelle n’y peuvent rien ».

L’une des solutions s’est avérée être l’usage d’espaces de coworking. Ils procurent un sentiment d’appartenance et permettent des interactions en face à face. Mais encore plus important est le fait d’être entouré d’autres travailleurs. En jargon académique, cela s’appelle la « coprésence ». Un télétravailleur en gestion nous explique : « Le simple fait d’être entouré de gens qui travaillent dynamise ta journée ! »


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Je comprends tout à fait ce point de vue. J’ai rédigé la plus grande partie de cet article dans un espace de cotravail, et le fait d’être parmi des gens qui tapent sur leur clavier provoque un sentiment de productivité sans effort.

Mais le contexte s’accélère. Pour bien des gens, les espaces de coworking ne seront pas une option pendant un certain temps. Les personnes qui partagent un logement pourront recréer un environnement similaire chez eux. Et certaines normes d’étiquette reliées au cotravail pourront être adoptées à la maison, comme la création d’espaces de tranquillité pour ne pas nuire à la concentration et de zones réservées aux appels téléphoniques ou conférences audiovisuelles.

La discipline à l’ère du numérique

Si travailler au contact d’autres gens est important, la discipline au travail demeure essentielle. Pour les sujets de mon étude, c’était l’ingrédient secret qui leur a permis de travailler à distance — soit qu’ils se l’imposaient d’eux-mêmes ou bien elle leur était imposée par un échéancier externe.

Mes participants n’ont jamais parlé de discipline au premier abord. Leur enthousiasme initial face au travail à distance les a rendus productifs pendant un certain temps. Mais après quelques mois, il leur est devenu plus difficile de se motiver. C’est à ce stade que certains participants ont abandonné ce style de vie.

Productivité en baisse ?
Moshbidon

Ceux qui se sont épanouis dans le télétravail sont ceux qui étaient plus stricts envers eux-mêmes : ils se sont assurés de se rendre tous les jours dans un espace de co-working, de mettre hors de portée leurs téléphones et d’ignorer les réseaux sociaux. Beaucoup d’entre eux se sont également créé des routines. Ainsi, un infographiste a délibérément choisi un espace de travail situé à 15 minutes de son domicile afin de « se préparer mentalement au travail », et de décompresser sur le chemin du retour.

Il est fascinant de constater que ce travailleur avait non seulement lâché un bureau pour en choisir un autre, mais qu’il avait aussi recréé un trajet quotidien. Et même si les espaces de co-travail sont inaccessibles pour le moment, rien ne vous empêche d’envisager des routines équivalentes. On peut toujours intégrer une petite promenade au début et en fin de journée, afin de créer une réelle séparation entre la journée de travail et la vie à la maison.

Toujours branché, toujours disponible

Si la technologie permet aux gens de travailler à distance, elle provoque également des conséquences imprévues. Les participants ont signalé qu’on s’attendait de plus en plus à ce qu’ils soient disponibles 24/7, ce qui rejoint les résultats observés dans d’autres études.

La tendance affecte l’ensemble des travailleurs, mais elle est sans doute exacerbée dans le cadre du télétravail. Notre culture du 24/7 n’est pas survenue tout d’un coup, ou à cause de l’exigence des dirigeants d’entreprise. C’est plutôt la division perçue entre travail et non-travail qui s’est petit à petit estompée sans que nous n’y prêtions attention.

La sociologue Judy Wajcman soutient que cette mentalité restructure la relation même que nous avons au temps, alors que la Silicon Valley invente des outils et des applications qui nous poussent à une quête sans fin de productivité et d’autodiscipline. Au-delà du travail, nos lectures, nos émissions de télé, la pratique de nos exercices ou d’activités méditatives peuvent désormais être encadrées par une application.

C’est cette culture qui a poussé des télétravailleurs à souffrir de problèmes mentaux et de burnout. En se remémorant son épisode d’épuisement professionnel, Sam, l’un de nos participants, nous explique :

Je ne comprenais plus le concept de temps libre, jusqu’à ce que j’ai mis au calendrier des réunions de quatre heures sous la désignation « temps mort ». C’est de la folie ! Quand je regarde en arrière, je me demande comment il se fait que je n’aie pas craqué plus tôt.

‘Oui patron ! ».
Aldeca Productions

Il nous faut tous faire attention à cette tendance dangereuse. C’est primordial d’établir des limites claires entre travail et vie privée, et de ne pas nous forcer pour être disponible en dehors des heures de travail — surtout en période de crise quand nous devons soutenir nos familles et nos amis.

En conclusion, il se peut que le télétravail devienne la norme pour bien des gens. De nombreuses entreprises encourageaient déjà leur personnel à travailler à distance avant la pandémie afin de réduire les coûts immobiliers, et il est probable que cette option leur semblera encore plus attrayante une fois la crise passée.

On peut même se demander si dans dix ans, assis à nos bureaux éloignés, nous nous souviendrons de 2020, la dernière fois où nous sommes allés au bureau… De toutes les manières, soyons prudents. Car la liberté promise du télétravail pourrait se transformer en emprisonnement.The Conversation

Dave Cook, PhD Researcher, Anthropology, UCL

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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