Pour une meilleure représentation des arts visuels à Radio-Canada

Pour une meilleure représentation des arts visuels à Radio-Canada

Mesdames, Messieurs,

Nous aimerions porter à votre attention que la couverture des arts visuels [1] à Radio-Canada contrevient à vos normes et pratiques journalistiques en ne respectant pas les principes d’équilibre, d’impartialité et d’intégrité.

Les artistes invité·e·s aux émissions de la chaîne ne représentent en rien la diversité et la richesse des artistes visuels du Québec. Il·le·s font soit partie d’un boys club très sélect (p. ex. Marc Séguin ou Armand Vaillancourt) ou d’un groupe de personnalités publiques ayant une actualité liée aux arts visuels (p. ex. Stéphane Rousseau ou Marc Drouin). Les rares chroniques qui traitent de ce sujet témoignent généralement d’un manque d’inspiration et de connaissances par rapport à ce milieu. Nous reconnaissons le travail compétent de certain·e·s chroniqueur·euse·s, notamment Nicolas Mavrikakis ou Aseman Sabet. Cela dit, leur nombre est restreint, donc par le fait même leurs points de vue, et leur présence est irrégulière. Finalement, il y a peu ou aucune chance d’entendre parler à votre antenne des évènements, des recherches ou des actualités de centres plus humbles tels les centres d’artistes autogérés, centres d’art, galeries universitaires ou des initiatives d’artistes.

La définition du principe d’équilibre de Radio-Canada affirme que vos « contenus d’information […] offrent un large éventail de sujets et de points de vue » [2]. Cela dit, vous échouez à démontrer cette multiplicité de points de vue en ce qui a trait aux arts visuels. En limitant vos invitations à des artistes ayant déjà une reconnaissance du public, vous contribuez à l’idée que les arts visuels sont un art à la marge, peu diversifié et accessible seulement à un nombre restreint d’initié·e·s. Par ailleurs, vous proposez très peu d’entrevues avec des artistes ayant reçu une reconnaissance institutionnelle. Bien qu’une exclusivité à ces artistes serait à son tour problématique, leur quasi-absence signale sans équivoque un manque de représentation juste et équitable de ce milieu.

À l’inverse, les personnalités du monde du spectacle jouissent quant à elles d’un privilège à votre antenne. Lorsqu’un humoriste ou un chanteur populaire se déclare peintre, un appareil médiatique démesuré est déployé. Ces personnalités possèdent déjà le luxe d’une couverture de presse inégalée, peu importe les mérites artistiques de leurs propositions, ce n’est d’ailleurs habituellement pas un sujet abordé avec eux. Au contraire, les animateur·rice·s lancent des boutades ou rappellent leurs bons moments passés avec ces personnalités publiques. Cette complaisance ressemble davantage à un conflit d’intérêts qu’à de l’information. Cette situation est exacerbée lorsque les rares conversations avec un·e artiste en art visuel sont conduites avec des intervieweur·euse·s mal préparé·e·s ou ne réussissant pas à présenter adéquatement la pratique de ces artistes.

Cette couverture inadéquate aux arts visuels fait ombrage à des projets légitimes et rate une opportunité d’expliquer les rouages de ce domaine à un large public. Vous mentionnez le 2 mars 2019 dans une entrevue avec Audrey Paris que « les médias ont une responsabilité, et c’est d’abord de juger de la pertinence de l’information : est-elle d’intérêt public? [3] ». Répéter les actualités des grands musées étrangers ou faire la énième biographie des hommes blancs décédés (Gauguin [4], Van Gogh [5] ou Yves Saint Laurent [6]) est déjà un choix de divertissement questionnable. Il est accablant de constater que cette couverture se fait au détriment de la présentation d’initiatives ayant un réel ancrage dans notre société ou encore de la vulgarisation légitime de ce domaine. En ce sens, la chronique de Richard Bergeron à l’émission du 15-18 le 31 octobre 2019 est exemplaire d’une opportunité manquée de transmettre une information pertinente. Les procédures d’attribution et de création en art public sont méconnues du public (et nous sommes forcé·e·s de constater du chroniqueur lui-même). Au lieu de les expliquer, Bergeron fait plutôt le palmarès de ce qu’il définit comme un “mauvais art public”. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un sujet incompris du public traité comme bouc émissaire humoristique plutôt que de faire l’objet d’information. Cet exemple est également marquant puisqu’il enfreint votre principe d’exactitude. Nous aimerions pouvoir aborder la situation des émissions ayant les arts visuels comme mandat principal, mais elles sont complètement absentes de votre programmation. Il est important de rappeler que cette situation n’a pas toujours été le cas[7]. Cela dit, peu de ces contenus sont numérisés, ils sont difficilement accessibles.

La responsabilité de Radio-Canada de présenter une information équilibrée, impartiale et intègre offre une occasion pour le milieu des arts visuels. Nous sommes préoccupé·e·s par les types d’idées véhiculées par votre couverture actuelle. Les artistes ont une perspective critique sur le monde et développent des formes de savoirs alternatifs pertinents à nos débats de sociétés. Il ne manque pas de recherches, de sources, de colloques, d’expositions ou de livres démontrant cette idée et il est inacceptable de constater que notre radiodiffuseur public n’en fasse pas son devoir d’en informer le public.

Radio-Canada a la possibilité de faire entendre des points de vue nouveaux et diversifiés. Nous souhaitons que les arts visuels ne soient pas considérés comme du divertissement, mais soient représentés à leur juste valeur, comme une recherche sur notre société. En ce sens, la littérature, la poésie, le théâtre ou le cinéma font objet d’une bien meilleure couverture et compréhension de votre part (bien que nous jugions qu’elle présente aussi ses lacunes). Nous demandons que les arts visuels soient traités avec, au minimum, autant de rigueur, d’intérêt et d’abondance.

Nous croyons fermement qu’une meilleure couverture des arts visuels permettrait une plus grande attention à des sujets d’actualités. Nous avons la chance de vivre dans une société offrant du financement public à ces arts. Il va de soi que nous devrions apprendre de leurs réflexions et que vos auditeur·rice·s gagneraient à connaître leurs points de vue.

Quelques couvertures exemplairement problématiques des derniers mois :

L’entrevue de Marc Drouin à l’émission Tout un matin le 30 septembre 2019 [8]. Ici encore, Radio-Canada utilisait son précieux temps d’antenne à une exposition ayant comme mérite principal d’avoir comme artiste une célébrité. Comme dans le cas de Stéphane Rousseau, les qualités esthétiques de ces artistes ne sont pas remis en question, mais nous ne pouvons nier qu’elle constituait une première exposition, alors que des artistes avec des reconnaissances internationales pour leurs pratiques rigoureuses n’ont pas cette même tribune. Cette instance était particulièrement pénible à entendre puisqu’au même moment, le Musée d’art contemporain de Montréal organisait un symposium autour des œuvres de Rebecca Belmore, mais sur cet évènement sur lequel il a été gardé un silence radio. Devant cet état de fait, il est difficile de simplement vivre notre vinaigrette [9].

Chronique de Richard Bergeron à l’émission Le 15-18 le 31 octobre 2019 [10].  Cette chronique sur l’art public était au mieux décevante, au pire choquante. Elle était mal recherchée, diffusait des propos fallacieux par rapport aux démarches des artistes ainsi qu’au fonctionnement des arts publics. Par son manque de rigueur, elle frisait la désinformation.

Chronique “Le cerveau, l’art et la science” à l’émission Les années lumières le dimanche 29 septembre 2019 [11]. Bien que nous comprenions qu’ici le jeu-questionnaire était humoristique, il était dommage de constater que l’une des rares fois où nous traitions d’art ait dû comporter des exemples internationaux seulement, ainsi qu’un traitement tout à fait en surface d’un sujet qui pourrait être abordé en profondeur.

Les entrevues de Stéphane Rousseau à l’émission Tout le monde en parle le 17 novembre 2019 [12], à Pénélope le 20 novembre 2019 [13], son passage à La soirée est encore jeune le 1 décembre 2019 [14] ainsi que les multiples articles de blogues s’y rattachant. Nous sommes conscients que Radio-Canada n’a pas à se conformer à la reconnaissance par les pairs comme les organismes subventionnaires afin d’accorder une entrevue à un artiste. Toutefois, il est déplorable de constater que la couverture d’une exposition est tributaire à la célébrité de l’artiste plutôt qu’à son mérite artistique. Si ce cas était anecdotique dans votre couverture des arts visuels, il pourrait être à la limite un rafraîchissant divertissement. Force est de constater, malheureusement, qu’il est en fait la norme de votre organisme.

Notes

1.  Nous avons choisi d’utiliser « arts visuels » plutôt que « arts contemporains » pour distinguer notre commentaire de la couverture de la littérature, du théâtre ou d’autres arts. L’appellation « arts actuels » est peut-être plus employée dans le milieu, mais n’a pas encore une vaste reconnaissance publique.

2. « Normes et pratiques journalistiques. » URL : https://cbc.radio-canada.ca/fr/vision/gouvernance/normes-et-pratiques-journalistiques

3. “Quelles sont les règles d’or à respecter avant de sortir une nouvelle?” URL : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1156085/ombudsman-normes-journalistiques-verifications-enquete

4.  « Gauguin, martyr de l’art et précurseur du modernisme. » URL : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/entrevue/143108/gauguin-martyr-art-precurseur-modernisme-daniel-drouin

5. « Imagine Van Gogh, une exposition d’une puissante douceur. » URL: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1421553/imagine-van-gogh-une-exposition-dune-puissante-douceur

6.  « Prix de vente record pour une veste iconique Yves Saint Laurent. » URL: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1408202/encheres-veste-yves-saint-laurent-van-gogh-tournesols

7.  Nous pouvons citer Carnet arts et lettres (radio), années 1970, Gros plan (télévision), années 1970, L’Art aujourd’hui (radio), années 1970 et 1980, Présence de l’art (radio), années 1980, Les Belles heures (radio), années 1980, Studio libre (télévision), années 1990, Aux Arts, etc. (Radio), années 2000, Navire Night (radio), années 2000.

8. « Entrevue avec Marc Drouin » Tout un matin. URL : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/tout-un-matin/episodes/444491/audio-fil-du-lundi-30-septembre-2019/21

9. Référence à une chanson populaire de Marc Drouin, Vis ta vinaigrette, 1987. https://www.youtube.com/watch?v=emOTEHJqonc

10.  « Urbanisme avec R. Bergeron : L’art public, pertinent ou d’un goût douteux » URL : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/le-15-18/episodes/446971/audio-fil-du-jeudi-31-octobre-2019

11. « Le cerveau, l’art et la science » Les années lumières. URL : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/les-annees-lumiere/segments/chronique/135858/science-art-cerveau-restauration-musique

12. « Les milles et un talents de Stéphane Rousseau. » URL : https://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/site/segments/entrevue/142316/guy-lepage-dany-turcotte-stephane-rousseau-humour-peinture-exposition-origine

13. « Stéphane Rousseau se dévoile à travers ses toiles. » URL : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/penelope/segments/entrevue/142908/stephane-rousseau-peintre-exposition

14. « Entrevue avec l’humoriste et peintre Stéphane Rousseau : Exposition de ses oeuvres. » URL : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/la-soiree-est-encore-jeune/episodes/449391/rattrapage-du-dimanche-1-decembre-2019


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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Éditorial
One comment on “Pour une meilleure représentation des arts visuels à Radio-Canada
  1. Roger Latour dit :

    « faire la énième biographie des hommes blancs décédés (Gauguin, Van Gogh) » D’accord en gros avec cette pétition que je ne signerai pas: qu’est-ce qu’il a ce blanc-bec contre les « hommes blancs décédés ». Faudrait trouver autre chose… quelle déplorable attitude de bigoterie.

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