« Privés de télé » : quand la télévision mettait en scène ses « dangers » via La conversation

Vivre sans télé dans les années 1980, une folle expérience. Pixabay

« Privés de télé » : quand la télévision mettait en scène ses « dangers »

Céline Ségur, Université de Lorraine

La chaîne parlementaire (LCP) a diffusé dimanche 2 février 2020 un numéro de l’émission Rembob’Ina – « L’émission qui rembobine notre passé et s’interroge sur le rôle et la place de la télévision » – consacré au documentaire Privés de télé (1986). Ce dernier met en scène le quotidien – plutôt amélioré par l’expérience – de familles qui ont accepté de se séparer de leur poste de télévision pendant un mois. Cette diffusion nous donne l’occasion de nous interroger sur les discours qui accompagnent la place de la télévision – et des écrans plus largement – dans notre société. Comment la télévision concourt-elle elle-même à nourrir un discours sur ses dangers présumés ?

Des familles volontairement « privées de télévision »

Privés de télé est un documentaire audiovisuel, de 60 minutes, réalisé par Antenne 2 en partenariat avec Télérama, produit par Pascale Breugnot et diffusé par la chaîne Antenne 2 lundi 7 avril 1986. Il présente une expérience réalisée l’année précédente (juin 1985) dans la ville de Créteil : le documentaire montre le quotidien de familles qui ont accepté de passer un mois sans leur poste de télévision. Le 28 mai 1985, après une présentation du projet par la productrice, accompagnée de deux journalistes, Jean‑Claude Raspiengeas et Patrick Volson, 35 familles (sur les 900 que compte la ville) ont donné leur accord. Mais, après une nuit de réflexion, seules 22 familles ont finalement accepté de donner leur poste à l’équipe de journalistes, qui a ensuite suivi leur quotidien pendant un mois.

Une mise en contexte s’impose : en 1985, l’offre télévisuelle se compose de trois chaînes de télévision publiques (TF1, Antenne 2 et FR3) ; Canal+, première chaîne à péage, vient d’être créée en décembre 1984. La décennie 1980 est celle où la télévision est véritablement installée comme équipement quotidien et domestique chez une grande majorité de Français (93 % des foyers sont équipés à partir de 1980). Elle est regardée en moyenne 2h49 par jour durant la décennie – en 2019, l’institut officiel de mesure de l’audience Médiamétrie a recensé une durée d’écoute moyenne quotidienne de 3h40. Alors que la télévision est devenu un média populaire, une critique virulente à son égard s’installe notamment dans les milieux intellectuels, et ce, durablement. On lui reproche – à l’instar de tous les médias de masse – d’être médiocre, abêtissante, addictive et source de pathologies. Dans ce contexte, il est surprenant d’observer la télévision mettre en scène elle-même volontairement ses dangers présumés.

La mise en scène des dangers d’une télévision addictive

Tout au long du documentaire, le danger que représente la télévision dans la vie des gens est mis en exergue, à travers un vocabulaire explicite. Les champs lexicaux de l’addiction, de la punition (« Privés de télé ») et de la tricherie sont mobilisés pour qualifier à la fois les pratiques télévisuelles et l’expérience menée, perçue comme une « idée diabolique » selon certains.

L’annonce de l’expérience aux habitants de la ville de Créteil est ainsi formulée : « Qu’y a-t-il de pire pour un téléspectateur que d’être privé de sa télé pendant un mois ? » Au moment où la productrice annonce concrètement le projet – « Pendant un mois nous souhaiterions que vous nous confiiez votre récepteur de télévision » – un rire collectif s’élève de l’assemblée, mi-amusé, mi-gêné voire consterné : quel drôle d’idée que de se séparer de sa télévision.

Le terme « victime » est souvent employé pour parler de ceux qui accepteraient de « subir » ce sort. Certains se considèrent « intoxiqués » par le média et Pascale Breugnot parle de sentiments de « frustration » et de « dépossession » chez les participants. Au bout de quatre jours d’expérience, le buraliste de Créteil témoigne avoir rencontré des personnes « désespérées ». Par la suite, le documentaire met en scène les journalistes – dont certains soupçonnent qu’ils tiendront le rôle de « flics » – qui surprennent des « tricheurs » : un couple est allé regarder la finale de la coupe du monde de football chez ses voisins ; un participant a emprunté un poste à son voisin pour regarder la finale du tournoi de tennis à Roland Garros, il est dénoncé par sa femme.

L’expérience a aussi consisté à prêter un poste de télévision à une famille qui n’en possédait pas et hésitait à en acquérir un. Ce cas particulier a été présenté dans un reportage diffusé dans l’émission Moi Je (également produite par Pascale Breugnot) du 7 mai 1986. La mise en scène est particulièrement édifiante en ce qu’elle corrobore la thèse du danger de l’écran : au bout d’un mois d’expérience, l’équipe de tournage vient éteindre et prendre le poste de télévision au moment où l’enfant de la famille (un garçon âgé de 3 ou 4 ans) regarde son dessin animé. On voit et entend ensuite l’enfant pleurer pendant de longues minutes tandis que le journaliste « essaie » d’interviewer le père, qui est amené à évoquer sa crainte de voir son enfant « bloqué devant la télé le mercredi après midi ». Interrogée quelques mois plus tard, la famille « avoue » être allée acheter un poste de télévision à la suite de l’expérience.

Au final, si certaines fonctions dévolues à la télévision ont été difficiles à occuper autrement (distraire les enfants pendant la préparation du dîner, suivre les événements sportifs ou télévisuels annoncés, comme la participation de Serge Gainsbourg au Jeu de la vérité), il ressort de l’expérience menée une certaine satisfaction des participants : redécouverte d’autres pratiques médiatiques (radio, lecture…), amélioration des relations parents-enfants et/ou de couple due à une meilleure connaissance des uns et des autres, communication et socialisation accrues. En ce sens, une idée dominante du documentaire au sujet de la télévision a confirmé une des critiques faites au média : la pratique prend trop de temps, elle empêche de faire d’autres activités et elle rend passif. Cela est particulièrement incarné par le personnage de Jeanne, qui, à la réunion de présentation du projet, a manifesté son enthousiasme en déclarant « Moi je veux bien j’ai d’autres hobbies ». Elle a finalement « craqué » et demandé à reprendre son récepteur au bout de 18 jours d’expérience.

L’expérience Privés de télé a été renouvelée vingt ans plus tard et a donné lieu à la diffusion en 2005 (19-23 septembre) d’un documentaire en cinq parties sur Arte (5×26 minutes). Si les jugements normatifs sur la passivité du téléspectateur et sa dépendance à l’égard du média sont encore plus prégnants, la capacité des individus à produire un discours critique à l’égard des contenus télévisuels y est manifeste. Celui-ci est renforcé par l’attachement éprouvé par les participants à l’égard de la télévision. Et c’est ce que révèle également Privés de télé, c’est-à-dire une relation affective entre la télévision et les individus.

À l’heure actuelle, la représentation d’une télévision médiocre et dangereuse est consolidée par la multiplication et l’installation des écrans dans notre quotidien et la pratique addictive qui peut les accompagner. Néanmoins, nombre de travaux scientifiques conduits en Sciences humaines et sociales depuis 70 ans attestent de la pluralité des pratiques ainsi que des capacités d’interprétation et d’appropriation des individus des messages médiatiques. Plutôt qu’à condamner, ce type de documentaire peut nous conduire à envisager les écrans comme les médiations d’une culture participative dont les enjeux sont à étudier.The Conversation

Céline Ségur, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Documentaires

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