Quand le capitalisme tue la culture : la surenchère immobilière menace les commerces indépendants

Les librairies indépendantes sont des lieux de rassemblement et de diffusion de la culture. La gentrification des centre-villes rendent leur existence de plus en plus précaire. Photo by Kévin Langlais on Unsplash, CC BY-NC

Quand le capitalisme tue la culture : la surenchère immobilière menace les commerces indépendants

Julien Lefort-Favreau, Queen’s University, Ontario

L’histoire n’est que trop banale. Elle devrait pourtant attirer davantage l’attention des Canadiens. Le 3 septembre dernier, le Globe and Mail a annoncé la fermeture de la librairie Ben McNally, prévue pour 2020. Deux jours plus tard, le fils du fondateur, Rupert McNally, a émis un communiqué sur leur site. Sise sur Bay Street, en plein cœur du centre-ville de Toronto, à un jet de pierre de la Gare Union, le commerce a ouvert ses portes en 2007.

La raison de la fermeture est simple : la boutique sera remplacée par une allée reliant Bay St à la ruelle qui se situe derrière. Ce réaménagement s’inscrit dans un projet que le propriétaire appelle (ironiquement ?) « The Bay Street Village ». Il s’agit donc d’une bête histoire de gentrification opposant, comme de raison, le modeste boutiquier au gourmand propriétaire foncier.

La hausse de la valeur de l’immobilier à Toronto n’est pas exactement une nouveauté. Mais on peut voir ici exemplifié un paradigme qui n’a rien de rassurant pour l’avenir des grandes villes : la rentabilité des commerces voués aux biens culturels est difficilement compatible avec la surenchère immobilière.

Montréal est au prise avec le même problème, et il touche l’ensemble des commerces indépendants. La Ville a d’ailleurs confié en août à la Commission sur le développement économique et urbain et l’habitation le mandat de mener des consultations publiques sur les locaux vacants sur les artères commerciales: plusieurs d’entre elles affichent des taux qui varient entre 10 et 15 pour cent.

Une « hygiénisation » des centres urbains

Il a déjà été démontré que la gentrification s’appuie en bonne partie sur la capacité d’une ville à offrir une vie culturelle intéressante et diversifiée. Certains, comme Richard Florida, ont lié à ce phénomène à l’émergence d’une « classe créative ». Le géographe Oli Mould, dans un excellent essai, Against Creativity, publié en 2018, s’en prend à la notion même de créativité. Il critique avec virulence Richard Florida en montrant avec brio comment la gentrification « créative » peut aussi agir comme une forme d’hygiénisation des centre urbains qui, ironiquement, vient brimer les initiatives citoyennes spontanées. Pour le dire crûment, une fois la gentrification parachevée, la culture est plus ou moins éliminée des quartiers centraux.

Une libraire Amazon a ouvert ses portes en février dernier à New York. Est-ce que seules les multinationales ou les grandes chaînes pourront avoir pignon sur rue dans les centres-villes à l’avenir?
AP Photo/Mark Lennihan

Là où le cas de la fermeture de la librairie Ben McNally nous intéresse, c’est qu’il montre les conséquences de la spéculation immobilière sur la vitalité d’une ville et, à terme, sur la culture à l’échelle nationale. Très rapidement, après l’annonce des propriétaires de la librairie, de nombreux acteurs de l’écosystème éditorial canadien ont manifesté de vives inquiétudes.

C’est qu’une librairie indépendante (qui n’appartient pas à un grand groupe, ou qui ferait partie d’une chaîne), et Ben McNally en particulier, n’a pas que pour seule fonction de vendre des livres ; elle est véritablement un lieu de médiation culturelle. Les libraires ont comme vocation d’initier les lecteurs à des œuvres plus complexes qui ont été l’objet de moins d’attention médiatique. À Kingston, la ville où je vis, la librairie Novel Idea fait partie de la vie associative. Elle organise des rencontres avec les auteurs locaux, fédère une communauté de lecteurs. À Montréal, des librairies comme Le port de tête, L’écume des jours ou Gallimard ont aussi une fonction culturelle clairement établie.

Les librairies indépendantes sont des lieux où la littérature exigeante ou les essais radicaux peuvent trouver des interlocuteurs. En bref, l’exact contraire d’une librairie virtuelle où ce sont des algorithmes — certes efficaces — qui guident les goûts des lecteurs. Il ne fait aucun doute que ces algorithmes favorisent les livres qui se vendent déjà beaucoup, sans égard pour le travail minutieux de plus petits éditeurs.

Pour une « bibliodiversité »

Mais pourquoi donc défendre l’indépendance de la littérature canadienne ? Par pur nationalisme ? Pas exactement. Il s’agit plutôt de se demander en quoi la librairie peut, dans une ère de mondialisation avancée, constituer un lieu de défense de diversité des cultures, ce que certains ont désigné comme la bibliodiversité: diversité des langues (dans le cas du Canada, des littératures anglophones, francophones, et en langues autochtones), mais aussi des modes de productions et de diffusion socialement équitables. En l’occurrence ici, s’assurer que les biens culturels produits à même nos fonds publics trouvent preneurs.

Pour le dire schématiquement, un livre au Canada sera parfois subventionné au moment de son écriture (par le biais de bourses à la création), dans sa production (par des subventions au fonctionnement accordés aux éditeurs), puis sera vendu par Amazon ou, dans le pire des cas, invendu faute des lieux de diffusion adéquats. Le système du livre canadien encadre relativement bien ses auteurs et ses éditeurs des affres du libre marché, et ce, dans une logique de protectionnisme culturel et économique. Mais dans la configuration actuelle, les libraires semblent laissés à l’abandon.

Rendre visible les moins visibles

Mais il ne s’agit pas simplement de défendre une identité canadienne aux contours flous : il s’agit aussi de rendre visible une diversité d’identités. Pensons à Racines à Montréal-Nord qui met en lumière la culture et l’histoire des personnages racisées. Ou encore, L’Euguélionne qui, en s’installant dans le village gay à Montréal et en adoptant une structure coopérative, s’est donnée comme mission de proposer une vaste sélection de littérature des femmes et des groupes LGBPT2QIA. Une librairie indépendante est donc un lieu de rencontre pour les gens du quartier mais aussi, éventuellement, pour des groupes affinitaires. Les librairies peuvent être, dans certains contextes, des foyers de résistance.

André Schiffrin affirme dans L’argent et les mots (troisième volume d’une trilogie indispensable pour comprendre les effets de la mondialisation culturelle) que le nombre de librairies new-yorkaises a été divisé par dix depuis l’après-guerre. Le capitalisme a son rythme propre, mais aussi sa géographie spécifique. L’espace urbain est profondément transformé par le capitalisme financier. Les espaces en ville deviennent chers, et la fermeture des lieux de culture est, métaphoriquement et par extension, une réduction de l’espace de parole et d’expression.La Conversation

Julien Lefort-Favreau, Assistant Professor, French Studies, Queen’s University, Ontario

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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