Déconstruire les préjugés, un préalable à toute démarche scientifique

Identifier et déconstruire les préjugés, une étape indispensable à la construction du raisonnement scientifique. Pixabay.

Déconstruire les préjugés, un préalable à toute démarche scientifique

Frédérique Barnier, Université d’Orléans

Cet article est publié dans le cadre de la prochaine Fête de la science (du 5 au 13 octobre 2019 en métropole et du 9 au 17 novembre en outre-mer et à l’international) dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « À demain, raconter la science, imaginer l’avenir ». Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Les 12 et 13 octobre prochain, dans le cadre de la Fête de la science, l’Institut universitaire technologique (IUT) de Bourges (Université d’Orléans) proposera différentes animations et démonstrations parmi lesquelles une exposition sur le thème des préjugés. Ce choix n’est pas anodin ; outre la mise en valeur d’une exposition de qualité et la participation par ce fait au travail de déconstruction vis-à-vis du public de préjugés aussi courants que potentiellement destructeurs, il permet également de saluer indirectement le travail largement effectué sur ce thème par les sciences humaines et sociales. Or, ironie du sort, ce sont ces mêmes sciences humaines qui sont souvent victimes de préjugés tenaces quant à leur appartenance « réelle » à l’univers des sciences et ce, tant dans l’opinion publique qu’au sein même du monde scientifique.

L’exposition dont il est question est l’aboutissement très réussi d’un travail éducatif et pédagogique mené en 2013 par les jeunes de l’EPIDE d’Osmoy dans le Cher avec leurs éducateurs. Un EPIDE est un établissement d’insertion dans l’emploi accueillant en internat des jeunes majeurs (18-25 ans) volontaires sans aucune qualification.

Très bien réalisée, elle s’attaque en une dizaine de panneaux aux préjugés malheureusement communs de sexe, race, classe… sans langue de bois aucune. Sur chacun des panneaux, un préjugé « courant » (« les arabes sont des voleurs », « les noirs sont nonchalants », « les chômeurs sont des fainéants », « les blondes des idiotes »…) est rigoureusement déconstruit, avec chiffres, données et raisonnement scientifique à l’appui.

Cette exposition invite ainsi à une réflexion plus poussée : qu’est-ce que les préjugés ? Pourquoi existent-ils ? Comment les combattre ? Le préjugé est un jugement (positif ou négatif), formulé par anticipation, sans expérience préalable, à propos d’un objet, d’une personne ou d’un groupe social. Il se confond souvent avec les stéréotypes qu’il utilise effectivement, le stéréotype consistant en une représentation simplificatrice et figée servant à caractériser un objet ou un groupe.

La fonction sociale des préjugés

Préjugés et stéréotypes ont évidemment des fonctions sociales, largement rappelées par les travaux de la psychologie sociale. Ils permettraient d’apporter de la cohésion à une communauté donnée et renforceraient les identités de groupe en facilitant l’adhésion à un imaginaire collectif d’autant plus efficace que simplifié.

Mais sous leurs abords naïfs et caricaturaux, préjugés et stéréotypes méritent d’être pris au sérieux. Derrière le gitan « voleur de poule » ou le rom « voleur d’enfants », le juif « âpre au gain » ou l’étranger « consommateur d’allocations », combien de tragédies passées ou actuelles… Marqueurs de l’ignorance, les préjugés constituent d’abord un obstacle à la pensée scientifique et au-delà ils participent de rapports sociaux fondamentaux que le scientifique se doit de dévoiler.

La nécessaire rupture avec la pensée commune et ses préjugés s’inscrit au cœur de toute démarche scientifique, comme l’ont souligné notamment Bachelard ou encore Bourdieu, chez qui le dévoilement des mécanismes cachés et subtils qui circulent au travers des préjugés est également indispensable pour mener une réflexion sérieuse.

Bachelard et Bourdieu, pourfendeurs de préjugés

En 1934, Gaston Bachelard s’interroge sur ce qui fait obstacle à la formation de l’esprit scientifique en chacun d’entre nous. Il nous invite à détruire nos opinions, à chasser de notre esprit les projections psychologiques spontanées et inconscientes produites par nos habitudes, ces fausses évidences qui nous apparaissent comme étant claires et familières. Il s’agit de détruire une opinion qui ne pense pas mais traduit simplement des besoins en connaissance. On ne peut « rien fonder sur l’opinion », elle ne peut être que fausse car celui qui l’exprime ne peut démontrer rationnellement l’idée qu’il avance. L’opinion a ainsi « en droit toujours tort » et accéder à l’esprit scientifique nécessite de rompre avec « ses connaissances mal faites ».

Pour la sociologie, et notamment celle de Pierre Bourdieu, la même nécessité de rupture avec la pensée commune conditionne la démarche scientifique. Mais cela ne suffit pas : les préjugés doivent être déconstruits plus que simplement détruits. La sociologie se doit de comprendre et mettre à jour les mécanismes qui règlent le jeu social et le rôle qu’y tiennent les préjugés. « L’opinion publique n’existe pas » écrit Bourdieu, mais c’est un artefact, une construction permettant de gommer et dissimuler les rapports de domination sociale.

Derrière le plus anodin des préjugés se jouent ainsi des rapports de domination historiques toujours renouvelés. Ainsi des préjugés sur les femmes au volant dont on sourit aujourd’hui mais dont la vitalité et la survivance montrent bien la hauteur des enjeux : des femmes émancipées, accédant librement à la circulation dans l’espace public, à la maîtrise de l’objet technique, s’échappant hors de l’espace domestique où tout s’obstine à les confiner, menaçant ainsi un des principaux ressorts de la domination masculine

Une publicité qui démontre la persistance des préjugés.
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Indispensables sciences humaines donc et parmi elles, indispensable sociologie que met ainsi indirectement à l’honneur (en même temps que ses jeunes auteurs) cette exposition. Et pourtant, ces disciplines restent aujourd’hui encore souvent ignorées, toujours mises en cause quant à leur réelle scientificité, à leur légitimité. La sociologie est « une science qui dérange », écrivait encore Bourdieu, parce qu’elle révèle et dévoile des vérités cachées et qu’elle menace ainsi l’ordre établi, jusqu’au cœur du champ scientifique qui n’a peut-être pas intérêt à interroger ses propres préjugés, permettant ainsi à certaines hiérarchies et dominations académiques de se perpétuer…

Délibérément inscrite au cœur d’une manifestation labellisée « scientifique », espérons que la visite de cette exposition contribue à faire tomber (tous) les préjugés aussi bien dans le public que chez les scientifiques présents.The Conversation

Frédérique Barnier, Enseignante-chercheure en sociologie, Université d’Orléans

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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