La mode du « développement personnel » et la psychologie me tombent sur les nerfs

Succès des livres de développement personnel: pourquoi de plus en plus de lecteurs cherchent le bien-être?

Dans les bibliothèques, les librairies ou même les événements littéraires tels que la Foire du livre de Bruxelles qui attirait ce week-end 72.000 curieux, les livres bien-être occupent une place de plus en plus importante. Le développement personnel a su, au fil des ans, faire sa place dans un marché littéraire compétitif et devenir un incontournable. Alors, comment ce genre d’ouvrages a-t-il réussi à s’imposer et parfois même à remplacer les psychologues et autres médecins qui promettent habituellement de nous mener vers une vie plus sereine ?

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Au fond, la philosophie est aujourd’hui plus fragilisée par la production en chaine de méthodes de développement personnel d’un côté et par les promesses scientifico-techniques de l’autre, que par un dogmatisme autoritaire qui formaterait les esprits.

Mazarine Pingeot, Débat : Le bac de philosophie, ce rite républicai, La conversation, 15 juin 2019


Dans son livre « Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne » William Kirk Kilpatrick, lui-même psychologue, diplômé des plus grandes écoles dont les célèbres universités Harvard et Purdue, se demande « quel est donc le profit produit par la psychologie » :

« L’ÉCHEC DE LA FOI PSYCHOLOGIQUE

Quelque bien intentionné et agréable qu’il soit, il n’est pas évident que l’« establishment » sache aider. Partout il existe de sombres signes que cette foi n’est pas efficace. En dépit de la création d’une armée virtuelle de psychiatres, psychologues, psychométriciens, conseillers et éducateurs sociaux, il n’y a eu aucune diminution du taux de maladies mentales, suicides, alcoolisme, toxicomanie, enfants maltraités, divorces, meurtres et voies de fait de toutes sortes. Contrairement à ce qu’on pourrait espérer dans une société analysée si soigneusement et assistée par tant d’experts de la santé mentale, il y a eu un accroissement dans tous ces domaines. Il semble parfois exister un rapport direct entre le nombre grandissant de ceux qui aident et le nombre grandissant de ceux qui ont besoin d’aide. Plus nous avons de psychologues, plus nous récoltons de maladies mentales; plus nous avons d’éducateurs sociaux et de délégués à la liberté surveillée, plus la criminalité s’accroît; plus nous avons d’enseignants et plus l’ignorance grandit.

Il nous faut nous interroger devant tout cela. En clair, cela est suspect. Nous sommes contraints de concevoir la possibilité que la psychologie et les professions qui gravitent autour d’elle proposent des solutions aux problèmes qu’elles ont elles-mêmes contribué à faire naître. Ainsi, nous voyons des psychologues élever chez les gens l’espoir de bonheur ici-bas à un niveau démesuré, pour ensuite dispenser leurs conseils sur la crise qui survient vers la mi-vie et à la mort. Nous voyons des psychologues faire de l’attention portée à soi-même une vertu, pour ensuite s’étonner du nombre croissant de narcissistes. Nous voyons des psychologues alléguer devant les tribunaux que les mauvais garçons et même les mauvais adultes n’existent pas, pour ensuite formuler des théories afin d’expliquer l’augmentation de la criminalité. Nous voyons des psychologues mettre à rude épreuve les liens de la vie familiale, pour ensuite mener une thérapie dans les foyers brisés.

ATTENTES ET RÉSULTATS

Il y a trop de « si », de « et » et de « mais » pour prouver une relation fortuite entre la montée de la psychologie et la détérioration du lien social, mais il existe certainement assez de preuves pour douter du profit que la psychologie prétend nous apporter. Dans les domaines où les professionnels savent véritablement ce qu’ils font, nous nous attendons à un résultat. Stanislav Andreski, sociologue britannique, fait la lumière sur ce point en comparant la psychologie et la sociologie à d’autres professions. Il note que lorsqu’une profession est fondée sur une connaissance bien établie, il devrait y avoir une relation entre le nombre de personnes qui exercent cette profession et les résultats accomplis :

« Ainsi, dans un pays où il y a pléthore d’ingénieurs en télécommunication, l’équipement téléphonique sera normalement meilleur que dans un pays où il n’y a que quelques spécialistes dans ce domaine. Le taux de mortalité sera plus bas dans les pays ou les régions où il y a beaucoup de docteurs et d’infirmières que dans les lieux où ils sont rares et éloignés. Les comptes seront généralement tenus avec plus d’efficacité dans les pays où il y a de nombreux comptables expérimentés que là où ils font défaut. »

Mais quel est donc le profit produit par la psychologie et la sociologie? Le professeur Andreski poursuit :

« … Partant, nous devrions constater que dans les pays, les régions, les institutions ou encore les secteurs où les services des psychologues sont très largement requis, les foyers sont plus résistants, les liens entre conjoints, frères et sœurs, parents et enfants, plus solides et plus chaleureux; les relations entre collègues plus harmonieuses, le traitement des patients meilleur; les vandales, les criminels et les toxicomanes moins nombreux, que dans les endroits et les groupes qui n’ont pas recours aux talents des psychologues. En conséquence, nous pourrions déduire que les États-Unis sont la patrie bénie de l’harmonie et de la paix; et qu’il aurait dû en être toujours plus ainsi durant le dernier quart de siècle en relation avec la croissance numérique des sociologues, des psychologues et des experts en sciences politiques. »

Cependant, ce n’est pas ce qui s’est produit. Au contraire, les choses semblent empirer. Les rues ne sont pas sûres. Les foyers se désintègrent. Le suicide sévit parmi les jeunes. Et quand la psychologie tente de régler de tels problèmes, il semble souvent qu’elle les aggrave. La création dans les villes de centres de prévention du suicide s’accompagne, par exemple, d’une augmentation de celui-ci. Les conseils matrimoniaux conduisent fréquemment au divorce. Par ailleurs, l’observation la plus élémentaire nous montre que l’introduction de l’éducation sexuelle dans un public très étendu n’a aucunement enrayé la hausse des grossesses non désirées, de la promiscuité et des maladies vénériennes. Il est plutôt manifeste que de tels programmes encouragent la sexualité précoce et les problèmes qui en découlent.

Il est difficile de ne pas conclure que l’ordonnance est à l’origine de la maladie. « Si nous constations », écrit Andreski, « que toutes les fois que les pompiers arrivent, le feu redouble d’intensité, nous finirions par nous demander ce qu’il peut bien sortir de leurs lances et si, par hasard, ils ne sont pas en train de verser de l’huile sur le feu »

La cause de l’inefficacité de la psychologie est donnée dans le passage suivant : « (…) lorsqu’une profession est fondée sur une connaissance bien établie, il devrait y avoir une relation entre le nombre de personnes qui exercent cette profession et les résultats accomplis ». En effet, comment ne pas conclure que la connaissance de la psychologie soit mal établie devant de tels résultats ? Évidemment, il y a des professionnels qui savent aider mais ils ne sont pas légion.

Serge-André Guay, La pensée malheureuse, J’aime penser, p. 2015 (Livre numérique gratuit en format PDF).


Quand l’amour de la pensée ne nous a pas été donné, on coupe court pour ne retenir que le sens le plus facile, de première évidence, soit, comme je le disais, le sens utile de la vie et des choses, souvent selon une vision limitée à la psychologie. Nous avons le sentiment d’être à l’abri quand tout va pour le mieux mais, plus souvent qu’autrement, lorsqu’un malheur survient, la maison de paille psychologique vole au vent. Pourquoi alors chercher à se bâtir une autre maison de paille ? Croyez-moi, la philosophie offre de meilleurs matériaux, plus solides et résistants. Dans son livre Platon, pas Prozac!, Lou Marinoff, philosophe, écrit :

« Une jeune femme doit se confronter au cancer du sein de sa mère en phase terminale. Un homme envisage de changer de carrière à cinquante ans. Une protestante dont la fille est fiancée à un juif et dont le fils a épousé une musulmane craint des conflits religieux au sein de sa famille. Un cadre supérieur à qui tout réussit s’interroge à savoir s’il quittera son épouse après vingt ans de mariage. Une femme vit heureuse auprès de son conjoint, mais seulement l’un d’eux désire des enfants. Un ingénieur, père monoparental de quatre enfants, redoute de sonner l’alarme à propos d’un vice de conception dans le cadre d’un projet crucial, car cela risquerait de lui coûter son emploi. Une femme possède tout ce dont elle a toujours rêvé : un mari aimant, des enfants, une résidence luxueuse, un poste très bien rémunéré et pourtant, elle s’interroge sur la vacuité de tout cela, n’y trouvant guère de satisfaction.

Chacun d’eux a cherché conseil et soutien auprès d’un professionnel afin de comprendre les problèmes qui l’assaillaient. À une autre époque, ils auraient pu accourir chez un psychologue, un psychiatre, un travailleur social, un conseiller conjugal ou encore un généraliste intéressé aux maladies mentales! Ils auraient pu aussi bien consulter un conseiller spirituel ou se tourner vers une religion afin de se faire dicter une conduite morale. Certains parmi eux auraient pu y trouver du secours. Ils auraient longuement discuté de leur petite enfance, analysé leurs schèmes de comportement, reçu des antidépresseurs sur ordonnance, encaissé des préceptes sur leur penchant pour le péché ou la miséricorde divine, mais rien de cela n’aurait cerné le cœur de leurs problèmes. Qui plus est, ils auraient pu s’inscrire à une longue série de traitements axés sur le diagnostic de la maladie, comme s’il se fût agi d’une tumeur à exciser ou d’un symptôme à combattre par l’emploi de médicaments.

Toutefois, nous sommes désormais en présence d’une option proposée aux gens insatisfaits ou opposés à une thérapie psychologique ou psychiatrique, à savoir l’assistance philosophique. En fait, les personnes dont il fut précédemment question cherchèrent une forme d’aide différente de la thérapie habituelle. Ils consultèrent un praticien de la philosophie afin de connaître les préceptes des grandes traditions philosophiques du monde. Alors que s’effrite l’autorité des institutions religieuses auprès d’un nombre croissant de personnes et que la psychiatrie et la psychologie ont excédé les limites de leur utilité (et qu’elles commencent à faire plus de tort que de bien), nombreuses sont celles qui se rendent compte que les connaissances philosophiques englobent la logique, l’éthique, les valeurs, la signification, la rationalité et le processus décisionnel en des situations conflictuelles ou risquées, et les immenses complexités qui caractérisent la vie humaine.

Les êtres en pareilles situations doivent s’exprimer en termes suffisamment généraux pour aborder leurs préoccupations. En s’appropriant leurs propres philosophies de la vie, parfois aidés des grands penseurs du passé, ils parviennent à édifier une structure à l’intérieur de laquelle ils peuvent confronter leur situation et passer au prochain stade, mieux ancrés et plus entiers sur le plan spirituel ou philosophique. Il leur faut un dialogue, non pas un diagnostic. »

Citation tirée du même livre

« Malgré la réputation qu’on lui fait, la philosophie n’est pas nécessairement intimidante, ennuyeuse ou incompréhensible. Nombre de traités rédigés au fil des ans peuvent assurément être qualifiés de l’une ou l’autre de ces épithètes, mais, fondamentalement, la philosophie s’intéresse aux questions que chacun se pose : Qu’est-ce qu’une vie heureuse ? Qu’est-ce que le bien ? Pourquoi vivons-nous ? Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi devrais-je agir avec droiture ? Qu’est-ce que la droiture ? On ne répond pas facilement à pareilles questions car, sinon, nous n’y réfléchirions pas encore de nos jours. Deux individus n’y apporteront pas nécessairement la même réponse. Toutefois, chacun obéit à une série de principes, qu’il soit conscient ou non, qu’il puisse ou non les énumérer.

L’avantage qui nous revient après des millénaires consacrés à la réflexion tient à ce que plusieurs des grands sages de l’Histoire aient réfléchi à ces mêmes questions et que nous pouvons puiser à leurs pensées. ‘Mais la philosophie est également affaire personnelle, de sorte que vous êtes votre propre philosophe. Tirez d’autrui ce que vous pouvez, mais dans l’objectif de circonscrire un monde qui vous convient : vous serez alors en mesure d’édifier votre propre pensée. En vérité, suffisamment encouragé, vous parviendrez à réfléchir de façon efficace sans aide extérieure. »

Citation tirée du même livre

« Une dépression peut notamment s’expliquer par un dysfonctionnement du cerveau, soit un problème génétique qui produit et libère des transmetteurs neurochimiques, qui interfèrent ensuite avec les fonctions cérébrales. Ce genre de dépression est une maladie physique entraînant de nombreuses conséquences néfastes. Il existe un autre type de dépression, provoqué par un état cérébral induit, c’est-à-dire qu’il n’est pas d’ordre biologique, mais génétique. Dans ce cas, la dépression peut découler de la consommation d’un stupéfiant, par exemple les amphétamines, ou d’un dépresseur, tel que l’alcool. Ce type de dépression révèle une dépendance physique ou psychologique. La troisième cause de la dépression provient de traumatismes irrésolus remontant à l’enfance ou à d’autres problèmes du passé : il s’agit là d’un point de vue freudien (généralement accepté) qui relève de la psychologie sans être un problème médical. Le quatrième type de dépression résulte d’un événement précis qui perturbe la vie actuelle. Il peut s’agir d’une crise professionnelle, d’un ennui personnel ou financier, comme un divorce ou une faillite, ou encore d’un dilemme moral ou éthique. Ici, aucune cause physique ou psychologique n’est responsable de la dépression; la chimie du cerveau, les stupéfiants et les traumatismes de l’enfance n’en sont pas les sources.

Dans les deux premiers cas, l’individu nécessite des soins médicaux. Mais les médicaments ne peuvent enrayer les problèmes sous-jacents, de sorte qu’une thérapie verbale pourrait être indiquée. Dans les troisième et quatrième cas, une thérapie verbale est encore conseillée. La psychologie a beaucoup à offrir à qui veut affronter ses problèmes irrésolus ayant racine dans le passé, quoique l’assistance philosophique soit bénéfique, de concert avec la psychologie, ou par la suite. En ce qui concerne le quatrième scénario, le cas type de loin le plus courant, la philosophie serait la route la plus directe vers la guérison. Certains ne sont pas doués pour la philosophie; aussi, feraient-ils mieux d’avoir recours à d’autres thérapeutes. La plupart peuvent profiter des lumières de la psy-chologie, mais la compréhension tient à autre chose. Comment saurez-vous ce qui est le plus indiqué dans votre cas si vous ne vous connaissez pas ? La psychologie fournit assurément un moyen de se connaître. Mais, en dernier lieu, découvrir le tréfonds de soi est principalement une entreprise philosophique. »

Cité dans :

Serge-André Guay, La pensée malheureuse, J’aime penser, p. 2015 (Livre numérique gratuit en format PDF).


 

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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