Le comportement verbal par Jean-Pierre Bacon

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Le comportement verbal

par Jean-Pierre Bacon


Diplômé du deuxième cycle de la faculté des arts et des sciences de l’université de Montréal, où l’ingénieur et philosophe Jean-Claude Brief lui a fait connaître un ouvrage de B. F. Skinner, Jean-Pierre Bacon a été professeur de physique et de mathématiques au Collège de Montréal ainsi qu’aidant auprès de jeunes en difficulté scolaire.


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Dans son histoire personnelle, l’homme se comporte de façon non verbale bien avant de le faire verbalement. C’est sûrement le cas aussi dans son histoire évolutive. Or cela est significatif à bien des égards, comme nous le réaliserons tout au cours de ce texte.

En tant que phénomène physique, un comportement verbal émis est constitué par l’être qui se comporte ainsi : il a une position indiscutable dans l’espace et le temps et est descriptible en termes de la physique. En tant que phénomène opérant, il est un membre d’une classe descriptible par cette part récente de la biologie qu’est la science des contingences de renforcement (appelée aussi « analyse expérimentale du comportement » et « analyse opérante »). Celles-ci sont l’ensemble des relations mutuelles entre le comportement émis (à savoir n’importe quel être se comportant ainsi, en tant que ce comportement), ses circonstances d’émission et ses conséquences qui le renforcent. Par comparaison, ce même être en tant que membre d’une espèce animale est descriptible par les propriétés anatomiques et physiologiques qu’il a en commun avec ses congénères. En toute apparence et vraisemblance, ce sont les histoires personnelle et évolutive qui sont responsables de l’existence de nos différents comportements verbaux.

Comme un grand nombre de réponses non verbales, une parole émise est suivie de conséquences qui augmentent la fréquence de l’émission du comportement (opérant), dans de semblables circonstances ultérieures. Le fait décrit est scientifique. Ces conséquences sont appelées « renforcements ». Pour un behavioriste radical, elles transforment l’organisme qui l’a émise de façon telle que des stimuli semblables à ceux présents lors de cette émission acquièrent le rôle de conditions de sa production future.

En considérant l’action de l’environnement après une telle conduite émise, non seulement avant et/ou pendant, il devient facile d’expliquer, objectivement, ce qui différencie deux actes de la même forme apparente produits en des contextes semblant indiscernables. Ainsi, deux gestes apparemment identiques de la main émis par un homme dans des situations similaires sont différents selon, par exemple, que la conséquence définissant l’un est d’arrêter quelqu’un se rapprochant et celle qui définit l’autre est d’initier son rapprochement en le saluant. Pour l’expliquer, il n’est donc nul besoin de faire appel à une idée ou, de surcroît, à une entité qui nous serait inaccessible.

Dans cet article, nous présentons (1) les comportements verbaux en trois grands groupes sommaires et une définition de l’opérant verbal, (2) cinq importantes considérations au sujet de ces conduites, (3) une traduction de quelques termes appartenant au langage commun (comme « langage », « signification » et « vérité ») et (4) quelques grands problèmes écartés par une analyse opérante de la conduite verbale.


(1)

Trois regroupements de comportements verbaux et une définition du comportement verbal[1]

La définition qui consiste à affiner, par renforcements dans l’environnement, une réponse « inconditionnée » d’une façon telle qu’elle devienne une certaine parole (un certain comportement verbal) est à distinguer de sa définition qui est une règle comportant une description de cette classe opérante. Ainsi, un parent qui encourage le babillement d’un enfant, qui lui présente un échantillon de ce qu’il peut dire en une situation donnée, parfois aménagée pour cela, qui l’encourage à le répéter, qui le parfait, etc. définit un comportement comme il est mentionné initialement. Celui qui donne à un adulte une règle, pour le comprendre, fait une autre chose, identifiée par un homonyme.

Le premier grand groupe de paroles proposé ici peut être assez bien défini en disant que les membres de celles-ci agissent à la place de ce qui est nommé, identifié, décrit. Ce qu’on appelle communément « un nom propre », comme « B. F. Skinner », a pour facteur préalable d’émission un être particulier, celui dont on dit qu’il en est le « référent ». Un mot tel que « rouge sang » a pour contrôle (facteur préalable d’émission) tout stimulus, incluant bien sûr du sang, en tant que la propriété physique, importante parmi celles sous lesquelles des réponses non verbales sont émises. Pour sa part, un comme « mal de dents » agit à la place de l’organisme qui sent son corps, en tant qu’agent de renforcement négatif. Le mot « bon » se réfère, lui, à une large classe d’objets en tant qu’agent de renforcements positifs. Un nom comme « le salut » fait de même pour de grandes classes d’êtres en acte, en tant que ce comportement. Quand on dit « l’objet est rouge sang », « c’est un mal de dents », « l’aliment est bon », « il salue », on émet une conduite descriptive dont le facteur d’émission est un objet ou un être dans le fait qu’il a telle propriété physique, qu’il exerce telle sensation, qu’il renforce positivement et qu’il émet telle conduite, définie par des propriétés, respectivement. Une désinence morphémique caractéristique du passé et une du pluriel sont de cette catégorie. Notons que l’homme répond verbalement aussi à plus d’un objet à la fois (stimulus, propriété, etc.) et qu’il le fait souvent en des termes qu’il n’a pas eu l’occasion d’émettre isolément avant la codification de ses paroles grâce à l’alphabet. Il en va ainsi quand il dit « il y a un chien dans la pièce adjacente » ou « la pomme est passée du vert au rouge » par exemple.

Cette grande catégorie a été appelée le « tact », en aphérèse du mot « contact ».

Notons que les facteurs responsables d’un comportement, verbal ou non, sont souvent partagés entre un locuteur, qui a accès à ce qui est à nommer, à identifier, à décrire, et l’auditeur, qui agit sous cette réponse émise et en est renforcé. Émettre une conduite verbale et répondre à cette conduite émise sont des comportements différents, même quand cette réponse est verbale. Une conduite verbale et la réponse à celle-ci sont déterminées par des expériences positives (contingences de renforcement) qui diffèrent.

Un comportement dirigé par une règle a une indépendance mécanique, et une apparente « liberté » absolue, par rapport à tout support environnemental dans l’espace et le temps Mais il demeure que ce comportement est déterminé (précisé dans ses propriétés et limites) par les trois facteurs en relation mutuelle que sont ce comportement émis, ses circonstances d’émission et ses conséquences qui le renforcent. Les organismes médiatisent les rôles joués par le milieu avant et après une telle réponse.

Un individu peut prendre conscience d’un certain événement, comme le passage d’un autobus à un moment assez précis en un lieu particulier, puis diriger, par cette conscience verbale, consignée ou non, sa propre conduite qui sera renforcée sous le mode positif, en rencontrant des amis qui font ce voyage de l’autobus en l’occurrence, ou sous le mode négatif, en évitant les inconvénients du retard ou de l’attente, par exemple.

Il est sensé de dire qu’un acte verbal est un intermédiaire entre les circonstances de son émission et le renforcement d’une réponse donnée par un auditeur, pouvant être le locuteur. Mais un individu dont la marche a pour renforcement un lieu recherché ne se comporte pas verbalement ainsi, même s’il est suivi par quelqu’un. Par contre, s’il marche pour diriger cet autre, il produit une conduite verbale du type gestuel, comme le fait un homme qui pointe un chemin du doigt. Or cela permet de comprendre que la parole est une conduite renforcée par des individus qui médiatisent les renforcements de leurs réponses produites en fonction de cette parole. Ici la communauté recoure à des renforcements tels que l’attention, un objet impliqué, qu’ils procurent, ou des mots comme « bien » et « merci », pour conditionner le tact à établir, et ces renforcements sont « différés » des conséquences qui définissent les réponses sous son contrôle. Un homme peut amorcer sa conduite par sa propre parole. Celle-ci est le comportement appris, et les conséquences de ses différents actes amorcés ainsi le renforcent, lui-même.

La réponse qu’un auditeur donne à une parole d’un locuteur peut être, elle-même, verbale. Il en est ainsi quand, disons, l’interlocuteur transmet l’information à un autre ou qu’il produit une nouvelle conduite verbale sous la direction partielle de cette première. Il est souvent utile de distinguer le comportement contrôlé par la règle de celui de la même grande catégorie qui est modelé directement par l’ensemble de ses déterminants. Des différences peuvent apparaître lors de ces conduites, ayant la même topographie. Ainsi, un homme peut ne pas pouvoir nommer un individu qu’il observe, alors que, par des informations, il connaît, pourtant, son nom et beaucoup d’autres choses, à son sujet.

Cela nous amène à notre second grand groupe de conduites verbales, à distinguer les unes des autres. Un tact verbal qui est dirigé par une règle (voir ci-dessus) n’est pas à confondre avec un acte de la même topographie consistant uniquement en la reproduction sonore d’un autre. Celui-ci est appelé « échoïque ». Ses circonstances d’émission et ses renforcements sont bien différents de ceux de ce premier. Une seconde conduite de ce deuxième grand groupe est la lecture, laquelle consiste à traduire en stimuli sonores des écrits qui consignent des conduites verbales. (Ce comportement, comme bien d’autres, peut être émis, ensuite, de façon implicite.) Une autre peut-être est la manipulation de stimuli verbaux sous leur forme, comme dans un cadre logique où on pose « a est b » et « tout b est c », ou inclusivement y conclut « a est c », sans peut-être connaître ce que représentent, éventuellement, a, b et c. Ces réponses utiles (non toutes linguistiques) ont en commun d’être données à des « signes » (appelés, techniquement, « stimuli discriminatifs verbaux »), lesquels sont à distinguer, dans l’éventualité, des comportements verbaux dont l’émission est « favorisée » par ces signes.

Notre troisième grand groupe d’opérants verbaux, eux aussi différents les uns des autres, peut être décrit par leur propriété commune d’être contrôlés par d’autres conduites verbales et renforcés par un effet comportemental, incluant la clarification ou la modification de la réponse de l’auditeur. Dans ce grand groupe, il y a les négations, comme « il n’y a pas de chien dans la pièce adjacente », les assertions et les formules d’énonciation (comme « je fermerai la porte aussitôt que vous en enverrez le signal », « je pense que j’ai fermé la porte », « je suis sûr de l’avoir fermée » ou « il est possible que la porte se ferme ») et la clarification d’une conduite qu’elle comporte (comme « je vous ordonne de fermer la porte »). Un comportement de ce type est appelé « autoclitique » (le locuteur « tique » verbalement dans une conduite globale qui a pour facteur d’émission un autre comportement verbal, qu’il comporte). Il y a aussi ce qu’on appelle « mand » (en aphérèse du mot « command »), comme le commandement « Fermer la porte de cette pièce! » et une question comme « Avez-vous fermé la porte de la pièce? ».

Terminons cette section en disant qu’une classe comportementale est comme une espèce animale en ce que ses membres potentiels n’existent pas et que ce sont ceux qui existent qui lui permettent d’exister. Or étant donné que le nom « le répertoire verbal » se « réfère » à l’ensemble de tous les comportements verbaux potentiels, celui-ci est un objet théorique, utile, en attente, peut-être, qu’on en construise le concept, en termes de l’anatomie ou de la physiologie vraisemblablement, et que l’on découvre celui-ci, en l’occurrence en en faisant l’abstraction, par un nom, dans des organismes le constituant.


(2)

Cinq importantes considérations au sujet des comportements verbaux

A. L’unité du comportement verbal

La première de ces considérations a pour objet la notion d’unité comportementale. Celle-ci sous-entend la continuité d’une action d’un individu qui ne peut être interprété comme étant un ensemble d’éléments (tendons, muscles, organes et, bien sûr, membres) indépendants les uns des autres. Considérons le comportement d’un singe qui touche une partie d’un écran représentative d’un morceau de banane, qu’il obtient en conséquence de son geste. Ce singe a été conditionné par des étapes qui sont toutes renforcées par un échantillon du même aliment, et une unité de son comportement peut même ne jamais apparaître isolément. De plus, un comportement différent de ce singe peut être exécuté par le même ensemble de muscles. Aussi, sa conduite est facilement généralisée à des situations différentes, montrant des similitudes.

Notons que c’est à une époque plutôt tardive de son évolution que la famille humaine a connu le changement remarquable consistant à être finement conditionnée, sous le mode opérant, dans sa musculature impliquée dans son comportement vocal, entraînant l’apparition d’un nombre important de caractéristiques de la conduite humaine. Cette musculature est un produit de l’histoire évolutive des êtres vivants. Or les membres des autres espèces connues ne semblent pas avoir un équipement (par exemple une musculature de leur larynx) pouvant être affecté sous un aussi fin conditionnement.

Ce qu’on appelle « le mot » n’est pas l’unité verbale. L’analyse expérimentale du comportement montre que des objets aussi complexes que des phrases et des paragraphes peuvent varier ensemble, en fonction d’une variable unique, et, à l’opposé, que des unités aussi petites que celles auxquelles nous pouvons répondre en termes d’un phonème ont pour facteur d’émission des variables indépendantes, dans le milieu environnant.1 À titre d’exemple, notons la généralisation que subit ce que les linguistes appellent le suffixe « able », en français. Il n’est pas un mot (contrairement à « able » en anglais). Néanmoins, il apparaît « spontanément » pour former des mots, comme « comprenable », qui n’est pas considéré être légal, et « falsifiable », qui l’est, depuis peu. Il faut reconnaître cela pour expliquer, entre autres, des réponses verbales comme les lapsus et pour comprendre des procédés de style comme la rime, l’assonance, le rythme.

Il ne faut donc pas être surpris que des organismes négligent les frontières que nous traçons en considérant les comportements en unités définies et immuables. C’est l’analyse fonctionnelle, plus que celle linguistique ou grammaticale, qui est de référence.

Une conduite verbale est une classe déterminée par l’ensemble des propriétés communes de ses échantillons. Leur topographie n’en est qu’un cas particulier. Cependant elle importe ne serait-ce que du fait que nous répondons toujours à une parole émise sous sa topographie d’abord. Il est vrai que même des différences évidentes de celle-ci sont très souvent négligées sans mal. Mais certaines autres importent. Ainsi, la tonalité d’une parole émise nous indique qu’elle est un ordre (par exemple : « Lever le bras! »), plutôt qu’une demande (« Lever le bras? ») ou une identification d’un acte (la réponse « Lever le bras. » à la question « Est-il en train de baisser ou de lever le bras? »).

B. L’émission du comportement verbal

La deuxième considération annoncée au début de cette section est qu’un ensemble d’expériences positives (contingences de renforcement) antérieures déterminent un comportement verbal dans sa topographie et dans le rôle que les stimuli exercent sur lui. Il devient alors facile d’expliquer l’émission par un individu de comportements verbaux qu’il n’a pas connus auparavant. Un homme qui a appris à dire des choses comme « la chatte est blanche », « la tasse est blanche » et même « la chose est blanche » peut facilement émettre, par généralisation, la description « la rose est blanche », bien qu’il puisse se questionner ensuite à son sujet, ne serait-ce que sous « l’intuition » que le rose et le rouge sont des propriétés incompatibles. Nous pouvons expliquer ainsi l’émission de réponses verbales plus complexes, comme « Vole-t-on au-dessus de l’océan Atlantique? ». Un individu peut facilement produire cette question, même originale pour lui, quand il a appris à dire par exemple « l’oiseau vole », l’avion vole », « le pilote de l’avion vole », etc., « la chose est au-dessus de cette autre » ainsi qu’à émettre le nom « l’océan Atlantique » à la suite, par exemple, de l’information « c’est l’océan Atlantique » ou de l’observation d’un GPS qui le représente et mentionne.

Il est tentant d’affirmer que la majorité des mots et des syntagmes sont comme des variables et des formes propositionnelles respectivement, mais ces termes-ci renvoient à des « signes », non pas à des conduites verbales. Le stimulus verbal qui constitue un « signe » peut être « manipulé », sous sa forme. C’est le cas dans les cadres d’une mathématique, d’une logique et d’une linguistique formelles, et c’est cette manipulation qui est un comportement verbal ou sinon un processus du large type verbal.

C. Le comportement verbal émis

La troisième considération a pour « but » de faire différencier un comportement émis en tant que membre d’une classe définie par des propriétés, cette conduite en tant qu’organisme et elle-même en tant que stimulus. En fait, il en va comme avec l’être qu’est un professeur donné, que nous pouvons décrire en tant que membre de la classe des professeurs (laquelle est un objet de la science des contingences de renforcements), ou en tant qu’organisme (qui est un objet de l’anatomie et de la physiologie), ou en tant que stimulus (objet de la physique). (Comprenons qu’un individu est un membre de la classe des professeurs en raison de ses propriétés d’émettre certains comportements déterminés, tous descriptibles en termes de l’analyse expérimentale du comportement.)

Ainsi, ce qui est dans un état de privation ou de stimulation aversive, c’est une réponse émise, en tant que l’organisme en train de la produire. Or un homme peut ne pas boire alors qu’il est assoiffé, et le faire quand il n’a pas soif. Il lui est possible de s’éloigner d’un danger sans être apeuré pour autant, et ne pas le faire alors qu’il est mort de peur. L’émission des comportements impliqués n’est que plus « fréquente » quand l’organisme est dans les états identifiés ici. Il est vrai que des réponses verbales, comme « soif » et « peur », ont pour facteur d’émission un organisme en tant qu’un certain état privé ressenti. Mais on ne parle de l’existence d’une sensation de ce type que lorsqu’un sujet ressent son propre corps, dans l’état impliqué. Par comparaison, le mot « brun » sert à identifier tout objet en tant que la sensation impliquée ici. Et, par exemple, une certaine réponse visuelle donnée par un individu à ses cheveux dans leur état actuel relatif au brun (état naturel, ou état artificiel comme lorsqu’ils sont teints ainsi) ne fait que « favoriser » l’identification qui a cette couleur pour « référent ». Cette identification peut être produite dans des cas où d’autres stimuli en sont discriminatifs (favorisent son émission). Même un aveugle de naissance peut nous informer de la couleur d’un objet, sous « l’information » que des membres de sa communauté verbale lui ont déjà fait acquérir.

Répétons que les trois choses que doit spécifier la formulation adéquate de toute réponse qui résulte d’un organisme en fonction de son état interne (un de privation ou un de stimulation aversive) sont cette réponse émise, les circonstances dans lesquelles elle survient et ses conséquences qui la renforcent. L’ensemble des relations mutuelles entre ces trois variables est ce qu’on appelle, communément et sans grande conscience réfléchie, « expérience positive » et, techniquement, « contingences de renforcement ». L’état de privation ou de stimulation aversive n’est pas une de ces trois choses; c’est uniquement ce dont est fonction la variable « historique » qu’est le comportement émis.

D. Le « signe »

Pour le philosophe de la science des contingences de renforcement, nul comportement verbal ne se réduit à un stimulus (sonore, écrit ou autre). Tout au plus, un stimulus verbal est l’affaire d’un comportement émis : il en va ainsi, par exemple, du son constitué par l’individu qui parle, ou par l’appareil qui l’a enregistré, ou de l’écrit qui est produit par un homme, ou par une machine, qui consigne un comportement verbal émis.

Le mot « SORTIE CENTRE-VILLE » apparaissant sur un panneau de signalisation d’une grande route est un « signe », une « annonce », un stimulus verbal qui « favorise » la conduite d’un automobiliste sur cette route de sortie. Par le lieu d’aboutissement, il est « l’annonce » de ce chemin de sortie, lequel est le facteur antérieur de l’émission de la conduite sur celui-ci. Techniquement parlant, il est appelé « stimulus discriminatif » au sens proche, ici, de « stimulus faisant augmenter la probabilité d’émission de la conduite contrôlée par ce facteur, antérieur ». Le mot « VILLE DE MONTRÉAL » écrit sur un semblable panneau est, lui aussi, un « signe », une « annonce », un stimulus verbal qui « favorise » la conduite d’un automobiliste dans une direction donnée. Ce lieu est une condition postérieure de la conduite dans cette direction : il est l’endroit qui renforce ce comportement, ou qui acquière ce « rôle » en y menant. Techniquement parlant, il est appelé « stimulus discriminatif » au sens proche, ici, de « stimulus faisant augmenter la probabilité d’émission de la conduite définie par cette condition, postérieure à ce comportement émis ». Le mot « ARRÊT » qui apparaît sur un panneau de signalisation au coin d’une petite route est, lui également, un « signe », une « annonce ». Mais ce stimulus verbal « favorise » le freinage entraînant l’arrêt de la conduite de l’automobiliste. Techniquement parlant, il est appelé « stimulus discriminatif » au sens proche, ici, de « facteur faisant augmenter la probabilité d’émission du comportement dont la condition ultérieure est la disparition de stimuli aversifs ou la baisse de leur intensité ». Autrement dit, les deux premiers « signes » ci-dessus sont des facteurs différés respectivement du contrôle (facteur antérieur d’émission) et du renforcement (condition postérieure d’émission, sous le mode positif) de la conduite de l’automobiliste, et le troisième l’est du renforcement (condition postérieure d’émission, sous le mode négatif) du freinage, total ou partiel, relatif à cette conduite. Le premier est comme un élément (stimulus non verbal) d’une piste animale, le second, comme un ciel ennuagé précédant une pluie bénéfique, et le troisième, comme un nuage menaçant, précurseur d’un dangereux orage. (À titre comparatif, un éclair est un stimulus inconditionnel d’un « réflexe » d’évitement. Un « réflexe » est ce qu’on appelle « un répondant ». Une telle réponse est à distinguer d’un comportement appelé « un opérant », comme ceux analysés ci-dessus.) Enfin, réalisons que le mot « POLICE » écrit sur un panneau en bordure d’une avenue est, comme le mot « SORTIE CENTRE-VILLE » ci-dessus, un « signe », une « annonce », un stimulus discriminatif verbal différé d’un renforcement positif (ici un lieu où on trouve de multiples services), mais qu’il peut occasionner des effets d’un terme comme « ARRÊT ».

(Au passage, notons que toutes ces conduites de l’automobiliste sont médiatisées par des réponses visuelles et par des comportements verbaux émis en public ou en privé.)

Par comparaison, les sifflements qui dirigent le chien d’un berger, dans la maîtrise de son troupeau, sont des comportements verbaux (non linguistiques), non des stimuli discriminatifs verbaux. Pour sa part, une cloche qui sonne est un stimulus discriminatif verbal avec un chien qui a appris qu’elle annonce la nourriture, par exemple, et elle est un stimulus conditionnel d’un stimulus inconditionnel pour son « réflexe » de saliver à sa vue, s’il a été conditionné comme dans la plus célèbre expérience de Pavlov. Le chien comprend les comportements sifflés du berger : sa compréhension est l’affaire de sa probabilité d’agir adéquatement et de sa tendance de plus en plus forte à le faire, par des renforcements venant du berger et, sûrement aussi, par ses effets sur les moutons, dont ses ancêtres étaient des prédateurs. Cependant, le chien ne parle pas en répondant ainsi.

Un animal parle quand, par exemple, il avertit de certains dangers par des bruits spécifiques définis par autrui. Réalisons que lorsqu’il émet une telle conduite pour faire s’éloigner ses semblables d’un objet qu’il ne pourrait s’approprier en leur présence, il se comporte comme un homme qui ment en disant par exemple « Adolf est ici », dans le « but » qui n’est pas la conséquence définissant la réponse descriptive. Précisons que le comportement de la même topographie qui a pour facteur d’émission un individu du même nom, en sa présence, est une description tout à fait appropriée, non un mensonge.

Terminons cette quatrième considération en notant qu’il n’y a pas trop de mal à dire que les objets comme les conjonctions (« quand », « et », « mais », « si », « alors », etc.), comme les adverbes (« ne », « pas », « nécessairement », « probablement », « vice-versa », « jamais », etc.), comme les prépositions (« avant », « voici », « après », etc.), comme les désinences du futur, pour donner un exemple, comme les éléments de ponctuation (la virgule, le point d’exclamation, ceux de suspension, etc.), comme les intonations et comme les dépendances intraverbales que sont les règles de la grammaire et de la syntaxe appartiennent à la « structure du langage » pour dire que ce sont des unités ou des aspects comportementaux qui sont fonction de conduites antérieures et qui servent à clarifier ou à modifier leur effet sur les hommes qui répondent (auditeur, lecteur, etc.). Mais nulle conduite ne se réduit à un élément d’une structure physique ou à un stimulus en usage sous des lois d’un prétendu monde inaccessible : elle est un objet abstrait (une chose dont l’abstraction est un trait caractéristique du comportement verbal). Elle n’existe, en tant que tel, que lorsqu’elle devient le « référent » d’un « mot ».

Tout point de vue structuraliste d’un processus comportemental est incomplet s’il néglige les histoires génétiques et individuelles. Les supposées caractéristiques universelles des langues résultent de celles des comportements linguistiques, tributaires, elles, du rôle du comportement verbal dans la vie quotidienne. Autrement dit, ces traits ne supposent pas un équipement inné. Ce sont les expériences positives (contingences de renforcement) aménagées par les communautés verbales qui ont des traits universels.

E. Les comportements contrôlés par une « règle » et le renforcement

Considérons la situation suivante, qui permettra de parler des réponses contrôlées par une règle et du renforcement, ainsi que de résumer ce qui précède. Après avoir pris connaissance des choses, un individu dit « le chien A est dans le lieu B » au propriétaire de l’animal, qui, anticipant avec tristesse ce qui va se produire, s’éloigne de l’endroit mentionné et transmet l’information, d’abord à sa femme, qui s’y précipite pour cajoler une dernière fois son animal chéri, puis à un professionnel, qui va dans le lieu et maîtrise tant bien que mal le chien agressif envers les étrangers, pour l’amener dans une fourrière.

Les comportements d’éloignement et de rapprochement de l’endroit mentionné sont non verbaux et certes distincts, déjà par la forme, du comportement, verbal, qu’est l’information au sujet de l’animal en ce lieu. Ils sont différents aussi les uns des autres. Les comportements de rapprochement de la femme du propriétaire et ceux de l’employé de la fourrière sont définis par des renforcements différents. Les premiers sont sous le mode positif (le chien, en sa présence, fait augmenter la fréquence de la séquence des actes de la femme) et les seconds, sous le mode négatif (ce chien, en son éloignement du lieu ainsi que par sa présence dans la fourrière, fait cela pour la séquence de l’employé).

Les comportements opposés du propriétaire et de l’employé de la fourrière sont produits, tous deux, dans des états de stimulation aversive (engendrant de la tristesse chez l’un et de l’anxiété chez l’autre). Ceux de la femme, qui sont dans la direction du déplacement de l’employé et à l’opposé de celui du mari, sont émis dans un état de privation du contact avec l’animal. On voit qu’un état privé ne fait que « favoriser » une conduite opérante, laquelle résulte de l’organisme tout entier, tel qu’il est au moment où il agit. Les conduites de son répertoire sont, en quelque sorte, en lutte pour leur émission dans une situation donnée. Ici aussi, aucun de ces états n’est un des trois éléments qui déterminent la conduite ni ce qui est appelé « son facteur d’émission ». Celui qu’est le chien est ici dans les circonstances d’émission des conduites modelées directement par l’ensemble de leurs contingences de renforcement. Notons que les états des deux types impliqués correspondent à des comportements de recherche et de fuite, respectivement.

En passant, soulignons que les scientifiques des contingences de renforcement ne nient pas l’existence des états privés et des émotions, sentiments, etc., mais qu’ils sont en mesure de faire tourner l’attention des théoriciens vers le milieu externe, dans le « but » d’y découvrir des explications, objectives, des comportements verbaux en cause.

Pour leurs parts, les trois échantillons de la conduite verbale « A est dans le lieu B » qui sont mentionnés diffèrent en tant qu’objets de la physique (ne serait-ce que du fait qu’ils occupent des positions indiscutables dans l’espace et le temps) et en tant qu’objets de l’anatomie et de la physiologie (car le premier locuteur ci-dessus est distinct en son apparence même du second et que celui-ci est dans des états privés différents lors de ses deux émissions). Mais ces trois échantillons sont des membres du même opérant.

Ici encore, la réponse est déterminée (précisée dans ses propriétés et limites) par l’ensemble des relations mutuelles entre les variables que sont la réponse émise (non l’état privé de l’organisme qui la constitue), sa situation de production (qui ne se réduit pas strictement à ce qui est décrit ou à un stimulus donné, même représentatif, qui favorise la conduite) et son renforcement. Dans l’exemple ci-dessus, celui-ci est en différé de la conséquence qui renforce la réponse produite sous le contrôle de l’information. Cette réponse-là peut être définie sous le mode positif ou sous le mode négatif. C’est le premier cas avec la femme du propriétaire, qui bénéficie du contact avec son chien chéri, et le second cas avec le propriétaire, qui profite d’une baisse de la stimulation aversive, et avec l’employé de la fourrière, qui se soustrait aux conséquences de ne pas bien faire son travail et à tout ce qui les annonce. Mais les renforcements différés, eux, sont du genre positif, peu importe le type du renforcement de la séquence.

Il y a du sens à dire que les conséquences qui renforcent les différentes conduites non verbales dirigées par la description « le chien A est dans le lieu B » définissent celle-ci : ils renforcent l’ensemble, incluant l’information. Mais différents renforcements conditionnent des conduites qui diffèrent et il n’y a aucun avantage à considérer qu’une parole ne soit pas la même partout. Le renforcement de l’incontournable séquence à laquelle appartient toute parole est en fait médiatisé. Dans le cas d’un ordre par exemple, celui qui s’exécute le fait sous le mode du renforcement négatif, pour éviter une punition, mais le locuteur, lui, est renforcé sous le mode positif, par le comportement de l’auditeur.

Deux derniers détails, théoriques, peuvent être clarifiés ici, à profit. Il n’y a pas de problèmes de l’ordre de l’existence à dire que les renforcements n’ont peut-être aucune propriété physique en commun : le nom « le renforcement » se réfère à une grande classe d’objets définie par leur caractéristique, opérante, d’être le facteur d’augmentation de la fréquence d’émission, en de telles circonstances, du comportement dont elles sont la condition préalable. L’existence de cette propriété est tributaire des histoires personnelle et évolutive des organismes qui se comportent. Il n’y a pas non plus de problèmes de l’ordre de la définition, et plus généralement de la logique, à dire que cette augmentation de fréquence est, à la fois, « l’effet et la cause » du renforcement : elle est la conséquence de la contiguïté du comportement émis et du stimulus conséquent qui a l’effet mentionné, vraisemblablement en transformant l’organisme qui le produit, et elle est la condition préalable de l’existence de ce stimulus en tant que renforcement, non celle de l’existence de ce stimulus ou de sa présence en contigüité avec le membre dont il sélectionne l’opérant. Nul ne conteste ainsi la science des contingences de renforcement même, et le behaviorisme radical est de plus en plus à considérer à titre de la position la plus cohérente qui soit pour formuler l’interaction entre l’organisme et l’environnement.


(3)

Le « langage », la « signification », la « vérité », etc.

Le langage est constitué d’éléments qui ont les caractères des objets que l’on peut acquérir, manipuler, transmettre… Nous répondons toujours d’abord à une parole émise comme à un stimulus. Cependant, comme on continuera à le voir par la suite, il y a tout avantage à considérer toute parole comme elle est, à savoir un comportement opérant[2].

Pour sa part, ce qu’on appelle communément « la signification » d’un mot est la caractéristique non pas de ce mot, ni d’une situation, mais de la totalité des expériences positives qui le déterminent (contingences de renforcement). La règle appelée « la définition d’un mot » comporte une description de cet ensemble. Certes, on peut dire que la signification de « rouge sang » est tout stimulus en tant que sa propriété identifiée, mais c’est de façon « métonymique ». Sa signification est plutôt tout comportement émis de cette classe opérante en tant que sa propriété d’agir à la place de cette caractéristique (le rouge sang, important dans la pratique). Elle est définie par ses déterminants. Pour sa part, la signification du commandement « Lever le bras! » peut-être interprétée comme étant l’action potentielle que le locuteur suggère fortement de faire, ou comme étant cette action réalisée (on parle plutôt, en ce cas, de sens, terme proche de « direction vers un effet »). Mais la caractéristique de l’ensemble des déterminants de ce comportement est mieux décrite en disant qu’ils font que cette conduite est contrôlée par l’identification qu’elle comporte (« lever le bras ») et renforcée par l’auditeur dans la réponse identifiée.

La signification d’un mot n’est donc pas, entre autres, « l’intention » du locuteur ou « la compréhension » de l’auditeur : cela impliquerait de la subjectivité dans la détermination de cette caractéristique, voire de la relativité ou de l’arbitraire. Le mot « intention » tourne l’attention vers l’avenir, mais, comme le but, l’intention est l’affaire d’effets ultérieurs au comportement émis par le locuteur dans le passé. Ces effets sont dans l’environnement, non dans son cerveau ni, de surcroît, dans son esprit ou autre monde inaccessible. Pour sa part, la compréhension de l’auditeur est l’affaire de ses réponses appropriées au mot émis et de sa tendance de plus en plus forte à les produire.

Un opérant verbal n’a pas une signification différente selon les locuteurs, ou selon les auditeurs. Il est modelé dans la culture, par un ensemble d’expériences positives (contingences de renforcement), « dans lesquelles » nous pouvons découvrir cette caractéristique. Par contre, cette parole émise a parfois ce qu’on peut appeler différents « sens », ce dernier terme étant « proche » ici du mot « direction », vers un effet expliquant le « but » du locuteur, comme lors du mensonge, ou vers un renforcement dont est affaire la « valeur » qu’il a pour l’auditeur, à cause de sa « force » ou de son type.

La notion grammaticale qu’est le synonyme peut, elle, être avantageusement remplacée par le concept de « signe » ayant approximativement les effets d’un autre, sur les membres d’une même communauté. On peut parler à peu près ainsi de la notion du résultat de la traduction d’un mot d’une certaine langue dans une autre, en considérant ici les membres de communautés verbales différentes. Or cela nous amène à noter que la « signification » d’un mot n’est pas la chose éthérée, parfois appelée « proposition », qui serait ce qu’aurait en commun ces comportements verbaux de répertoires différents.

Dans le comportement verbal, une métaphore est une réponse dont l’émission est rendue probable par un stimulus similaire à celui qui est son facteur d’émission. Elle apparaît en raison de la ressemblance des stimuli, non par transfert d’une situation à une autre. Le processus qui est impliqué ici est appelé, techniquement, « la généralisation ».

Pour sa part, ce qu’on appelle communément la vérité d’une description est le caractère approprié du comportement verbal émis pour agir à la place de ce qui est à décrire. Ce n’est donc pas, par exemple, l’adequatio rei et intellectus, la conformité de « l’esprit » à ses lois, l’accord spontané des « esprits » sur ce que les faits objectifs vérifient, « l’accord avec soi comme identification primitive à la vérité et comme source de tout mouvement de communication sur le fond d’un jeu de langage transcendantal », ni même l’utilité, qui ferait qu’un mensonge pourrait être vrai. Cette vérité n’est pas non plus « celle » d’un corpus de règles, comme la mécanique classique, qui est « vrai » au sens de « le plus utile possible » en son domaine En passant, notons qu’une tautologie peut être appelée une « vérité absolue », ce dernier terme servant à écarter la suggestion de l’existence d’une relativité à une chose (ici la « valeur de vérité » de ses propositions constitutives), non pas à identifier une nature (ici celle de ces règles ou de leur corpus). On peut dire une telle chose du mot « absolu » associé à une quelconque autre entité. Et un objet (incluant une description émise) peut être dit « vrai » par opposition à « fictif ».

On entend souvent dire que la vérité est relative. Elle dépendrait du point de vue d’un sujet sur une chose. Et elle souffrirait ainsi soit de subjectivité, soit du manque de détermination que lui apporterait son supplément, la connaissance « intime » de l’objet, soit de ne pas être la connaissance de « la chose en soi manifestée par les phénomènes ».

La description « le bateau se déplace vers la gauche de la rivière » qui est produite d’une des rives et la description « le bateau se déplace vers la droite » qui l’est de la rive opposée sont des réponses émises communément. Leur « vérité » tient non pas au « point de vue » différent de l’observateur sur le même objet, mais au fait qu’elles sont appropriées pour agir à la place d’objets différents, à savoir ce qui arrive aux locuteurs, ou, dit autrement, les événements différents à décrire. La « vérité » des descriptions « l’aliment est bon au goût » et « l’aliment ne l’est pas » émises par deux sujets tient à l’objet, dans le fait qu’il est respectivement un renforcement positif (ici un stimulus en tant qu’agent de renforcement sous le mode positif) et un renforcement négatif (ici un stimulus « aversif », un stimulus en tant qu’agent de renforcement sous le mode négatif).

On peut dire que toutes ces réponses, en tant qu’opérants, sont relatives à (en relation mutuelle avec) leurs circonstances d’émission et conséquences qui renforcent. Leur vérité (caractère approprié), elle, n’est relative qu’au fait que la part de l’environnement à décrire exerce bien le rôle de facteur d’émission de la règle. Celle-ci est totalement déterminée, et son rôle est conditionné par le renforcement qui la définit.

Cela étant dit, comprenons que, par exemple, la description « l’objet est troué » produite dans une situation impliquant un instrument de grossissement très puissant est la réponse commune généralisée à des conditions d’émission inhabituelles. Sa « valeur de vérité » n’est pas à opposer à celle de la réponse « l’objet n’est pas troué » émise communément. Pour leurs parts, les lois « la probabilité d’obtenir pile en lançant la pièce de monnaie est un demi » produite en relation avec des jets habituels et « la probabilité d’obtenir pile en lançant la pièce est approximativement l’unité » produite en fonction de situations de jets finement contrôlés sont des constructions, établies pour diriger des réponses appropriées à des objets bien différents (ensembles d’expériences différentes).

Au sujet du mot « fait », disons qu’il peut sembler décrire un « référent » de ces descriptions, à savoir un événement, alors qu’il suggère la vérité par opposition à l’erreur.

Dans un autre domaine d’idées relatives à la vérité, notons qu’un homme qui donne une réponse descriptive directement à ce qui est à décrire a généralement une « motivation » et une « force » plus grandes à soutenir ce qu’il dit qu’un autre qui émet une description de la classe à la suite d’une information reçue d’une source susceptible d’avoir subi des influences subjectives. Les comportements dirigés par des règles et ceux modelés directement par l’ensemble de leurs déterminants sont aux extrêmes entre les conduites dites « mixtes », émises à différents niveaux de « motivation » et de « force ».

La croyance qui est opposée à la vérité par certains penseurs l’est comme la subjectivité à l’objectivité. La connaissance est subjective au sens trivial d’être produite par un sujet. Mais l’environnement qui détermine cette connaissance est extérieur à ce sujet. L’objectivité différencie le comportement dirigé par des règles et celui modelé directement par ses déterminants : cette connaissance-là accroît l’environnement des sujets ainsi que bénéficie de la sélection qu’ils peuvent opérer sur elle. Elle est accrue par les tests de validité, les preuves, les pratiques ainsi que par la méthode scientifique, qui minimisent les influences subjectives. Dans le milieu environnant, un membre de la communauté verbale est souvent soumis à des ensembles de contingences de renforcement non analysées. Or même celles qu’une culture lui impose en lui enseignant la vérité ne produit pas des connaissances ayant l’objectivité que l’on trouve dans le cadre d’une analyse expérimentale, par exemple, ou celle qui résulte de la manipulation, dans un cadre logique, de règles du premier degré par des lois ou règles d’un degré supérieur.

Au sujet de la foi, disons d’abord qu’elle est opposée à la loi qui dirige un comportement religieux. Ensuite, notons qu’elle concerne la force d’une conduite résultant d’un ensemble de contingences non analysées. Par cette force, le mot « foi » n’a pas le caractère péjoratif qui est donné au mot « croyance » lorsqu’il est opposé à « vérité ». Par le caractère « intuitif » de la conduite impliquée, il est distinct de « vérité ». (On dit souvent que des preuves d’existence des objets de foi nuiraient à celle-ci : elles lui donneraient des raisons incompatibles avec ce caractère « intuitif », hautement valorisé.) La découverte des raisons de la conduite rapprocherait « foi » de l’un de ces deux mots.

Enfin, précisons qu’un comportement mixte qui est une classe où chacun de ses membres est, en partie, dirigé par des règles et, en partie, modelé lors de l’exposition directe au milieu est différent d’un comportement mixte qui est un répertoire comportant des opérants dirigés par des règles et ceux-là modelés par les déterminants. En exemple du comportement mixte satisfaisant à la première description ci-dessus, ce peut être « le frère de Paul est chauve » qui a pour facteur d’émission à la fois un homme chauve que le locuteur connaît personnellement et l’information, en provenance d’autrui, qu’il est le frère de Paul. Comme exemple du comportement mixte satisfaisant à la seconde description, ce peut être un répertoire de mots techniques qu’un homme a appris sous la direction de règles et qui sont passés, ensuite, sous le contrôle direct de l’environnement.


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Quelques amusants problèmes relatifs au langage[3]

Dans cette section, nous présentons quelques grands problèmes philosophiques qui peuvent être éliminés par une analyse opérante en rapport avec la conduite verbale.

A) Il faut exactement la même matière et la même énergie pour écrire « TABLE » et « ELBAT ». Or le fait que le premier a une signification et l’autre pas nous montre, clairement, que la signification d’un mot est une entité métaphysique.

Ce qu’on appelle communément « la signification d’un mot » n’est effectivement pas un objet physique (un objet matériel ou une chose comme un photon, immatériel). Mais il n’y a pas lieu, pour autant, de suggérer qu’il soit un objet d’une prétendue « nature » métaphysique. (De son origine historique jusqu’à nos jours mêmes, le mot « métaphysique » sert à écarter la suggestion de l’existence de la « nature » physique de certaines choses, non à identifier une nature d’un au-delà de notre monde.) En toute vraisemblance, ce qu’on appelle communément « la signification d’un mot » est un objet abstrait. C’est une caractéristique du monde, lequel est établi par la réalité (l’environnement responsable de notre connaissance). C’est une chose dont l’abstraction est un trait caractéristique du comportement verbal. Elle est « découverte » quand un ensemble « d’expériences positives » (contingences de renforcement) en font le « référent » d’un « mot » (comportement verbal).

B) Des phrases comme « Christophe Colomb vint en Amérique en 1492 » et « je fermerai la porte aussitôt que vous en enverrez le signal » montrent qu’il existe quelque chose comme un monde d’essences ou un espace-temps où le passé persiste et le futur existe, déjà, sans quoi elles n’auraient aucune signification.

La première de ces conduites verbales appartient au premier grand groupe mentionné à la première section. Elle est une description, ici sous le contrôle d’une information appartenant à une chaine de communications (où les éléments sont couramment transformés de l’un à l’autre par des synonymes, des ajouts, des ellipses, des traductions…). Une identification de temps et une désinence morphémique du passé y sont discriminatifs d’une réponse sous un événement, révolu. La seconde conduite verbale appartient au troisième grand groupe mentionné à la première section. L’analyse qui est utile ici doit mentionner, d’une part, que la conduite est contrôlée par les règles « je ferme la porte » et « vous en envoyez le signal » et, d’autre part, qu’elle est renforcée par la réaction appropriée de l’auditeur à qui il est précisé de répondre sous la première règle, qu’elle comporte, dans les conditions décrites par la seconde. La réponse de l’auditeur y est favorisée par les désinences morphémiques du futur. Ces règles sont liées par le terme de relation « aussitôt que », terme que personne n’a produit isolément avant la codification de nos réponses verbales.

C) Bien que Hespérus et Phosphorus soient, tous deux, le corps céleste appelé « Vénus », l’identité « Hespérus est Phosphorus » apporte une information manquant à « Vénus est Vénus ». Cela montre que des noms comme « Hespérus » et « Phosphorus » ont un référent et une signification. Ici le référent est le même, l’astre appelé « Vénus », mais les significations diffèrent, comme celles de « L’étoile du matin » et de « L’étoile du soir », respectivement.

Les noms « Hespérus » et « Phosphorus » sont des réponses verbales différentes, en raison notamment de leur topographie et des circonstances d’émission qui les déterminent. Mais les deux ont le même facteur d’émission, Vénus, dans des circonstances qui diffèrent : respectivement celles du matin (qui est le moment de la journée où son apparition peut être espérée) et celles du soir (où elle est donnée à la vue comme un objet phosphorescent). La première conduite verbale soumise à notre attention est contrôlée par des noms différents dans le fait qu’ils ont le même « référent ». La deuxième peut l’être par des noms émis dans le fait qu’ils sont de la même classe. (Mais une « évidence » de cette forme peut aussi être produite, pour clore une conversation.) Pour sa part, la conduite verbale « l’étoile du matin » est un opérant dont le membre agit en lieu et place de l’élément dont on parle parmi ceux de la classe des étoiles du matin. Le nom propre « L’étoile du matin » est la conduite précédente passée sous le contrôle strict du corps qu’est Vénus. Et il est possible de dire une chose semblable du nom propre « L’étoile du soir ».

D) Le mot « coquerelle » suscite du dédain dans certaines cultures et de la convoitise dans d’autres. De là, ce mot y possède des significations différentes.

Ce qu’on appelle communément « la signification d’un mot » caractérise l’ensemble des « expériences positives » (contingence de renforcement) qui déterminent le mot. On peut parler ici de « sens » pour caractériser l’ensemble des « expériences » qui affectent tous les membres de certaines cultures seulement, dans leurs réponses renforcées aux échantillons de l’espèce impliquée, et, en différé, au mot servant à l’identifier (« coquerelle »). La « valeur » des coquerelles, et de là du mot, est l’affaire de ces renforcements.

E) Un mensonge est une proposition différente de la vérité ayant la même forme.

Un mensonge est la conduite verbale commune, émise dans le « but » d’éviter une « punition » (au sens large). Cet effet escompté n’est pas un renforcement qui définit une parole commune : la conduite émise est éteinte par la communauté dans sa relation aux circonstances de son émission anormale. Le « but » est ici l’affaire d’effets accidentels qui ont affecté le menteur (qui l’a émise, anormalement, dans le passé), non des conséquences qui la définissent.

F) Il n’y a pas d’équivalence à considérer entre le nom propre d’un être et un quelconque faisceau de ses descriptions, du fait que l’ensemble de celles-ci pourraient valoir pour un autre individu. Cela montre qu’un nom propre a pour « référent » une chose en soi, — non un ensemble d’apparences, changeantes.

Pour un behavioriste radical, le nom d’un être a pour facteur d’émission cet être. Celui-ci contrôle une description qui gouverne des comportements renforcés, verbaux ou non, comme il les contrôle par ses propriétés qui sont les aspects en termes desquels il est décrit. Cet être existe indépendamment de nos réponses et constitue ces « apparences », dont l’abstraction est un trait caractéristique du comportement verbal. Les entités abstraites et les concepts (incluant ceux du nom propre, de la description et de la classe des êtres) sont dans le monde. Ils sont rarement bien reproduits dans le cadre d’un corpus d’équivalences propositionnelles, de définitions, de principes d’existence, etc.

G) Une science du subjectif s’impose, mais comment un sujet pourrait-il la fonder?

Les erreurs et les influences subjectives sont l’affaire de réponses discordantes, non d’expériences ou de mondes différents. Il est vrai que des communautés verbales différentes engendrent des types et des niveaux différents de conscience ou d’attention. Des réponses verbales comme « the red blood » et « le sang rouge » sont dans des mondes qui incitent peut-être, ainsi, à privilégier les « essences » par rapport à l’être, qui les exerce, et vice-versa, respectivement. Les philosophies orientales, la phénoménologie, la psychologie expérimentale et les discours sur les affaires, par exemple, donnent lieu à l’observation de sentiments et d’états d’âme différents. B. F. Skinner note[4] qu’une connaissance scientifique complètement autonome de l’expérience subjective n’aurait pas plus de rapport avec une science du comportement qu’une analyse expérimentale de ce que les gens éprouvent face au feu n’en aurait avec une connaissance scientifique de la combustion. Bref celle-là équivaudrait à une science autonome des communautés verbales.

H) La phrase « Œdipe voulait épouser sa mère » est problématique bien qu’elle soit juste dans sa forme : le sujet ne savait pas que la convoitée était sa mère.

Nous répondons souvent à un membre d’une classe en tant qu’individu. Il peut donc n’y avoir nul problème à parler d’une mère en tant que femme convoitée.

I) Une phrase comme « l’actuel roi de France est chauve » n’est ni vraie ni fausse. Il faut considérer une nouvelle colonne dans la table des « valeurs de vérité ».

Cette phrase est un « signe » (stimulus discriminatif verbal) manipulé hors de tout cadre : non seulement il n’appartient à aucune véritable réponse verbale émise actuellement, voire dans le passé, mais il ne sert pas à décrire une fiction donnée, par exemple. Il en va ici de « l’actuel roi de France » un peu comme du nom « le cercle-carré », à la différence que celui-ci est un stimulus verbal construit (en termes de concepts incompatibles) dans un cadre où, clairement, il ne doit pas être considéré comme un signe (un stimulus discriminatif verbal).

J) Il tient au langage, et à lui seul, qu’il n’y ait pas de bleu-rouge. Et que les cerises bien mures soient rouges tient aussi à cette entité structurée, non aux fruits, eux-mêmes, ou au fait que ce seraient des « représentations » qui le seraient!

Selon toutes les apparences et la vraisemblance, c’est un ensemble d’expériences antérieures (contingences de renforcement) qui sont responsables d’un comportement verbal dans sa topographie et dans le contrôle que les stimuli exercent sur lui. La structure en question ici apparaît avoir été produite bien ultérieurement aux conduites verbales. En particulier, ce qu’on appelle « les lois de la grammaire » et, plus généralement, « les lois du langage » dirigent clairement non pas le comportement des « mots », mais celui des hommes qui s’intéressent à eux. Concevoir que nous décrivions constamment des représentations publiques, ou privées, d’une ou de plusieurs choses existant indépendamment de nos réponses n’apporte rien à la compréhension, en plus, au moins pire, de multiplier inutilement les mondes ou les expériences. Le sujet qui décrirait ces représentations se comporterait comme un homme, dans un au-delà ou sous d’autres expériences. Dans celui des représentations publiques (« phénomènes »), il transcenderait l’univers phénoménal, qui serait de la matière dans des formes a priori. Dans celui des représentations privées, il serait comparable à un homoncule vivant des expériences personnelles ne pouvant engendrer quelque connaissance objective que ce soit, concernant son hôte dans ses milieux externe et interne. Avancer que ces constructions n’impliquent rien de différent dans la pratique ne suggère pas même un avantage. Au niveau théorique de leur comparaison, de leur classement, etc., elles diffèrent en ce que la première ne peut être prouvée et que la seconde ne passe pas l’épreuve des faits, l’une et l’autre ne sont pas les plus simples possibles et ne permettent ni contrôles ni prédictions. Aucune de ces constructions n’est « vraie » au sens de « la plus utile possible ».

K) Le néant est ce qui n’existe pas. Or ce qui n’existe pas n’existe pas! Conséquemment, le néant n’existe pas et, de là, le mot « néant » est insensé!

La « signification » d’un mot comme « néant » est assez bien décrite en disant qu’il est contrôlé par d’autres mots et renforcé par la réaction d’autrui qui écarte la suggestion d’existence opérée par ceux-ci (bien déterminés, sans nécessairement être explicités dans toutes les circonstances de son émission).

L) Dieu qui embrasse tout est l’Amour. Comment embrasse-t-Il le mal et la haine?

Le nom « l’amour » ne sert pas à identifier un concept, une « essence », ni, de surcroît, une entité ou une totalité définie par un concept. L’homme répond verbalement sous des événements (constitués par plus d’un individu en relation, notamment) en des termes qu’il n’a pas eu l’occasion d’émettre isolément avant la codification du comportement verbal, grâce à l’alphabet. Dans une réponse verbale de la forme « A aime B », ce terme est « aime », qui donne « naissance » à « amoureusement », à « amoureux » … et à « amour ».

M) Comment puis-je tirer le « je suis » du « je pense »? Autrement dit, comment ma conscience dont l’objet est ma pensée peut-elle avoir mon être pour objet?

D’un homme qui dit « je pense » nous disons évidemment qu’il existe. Mais nous ne faisons pas cela du robot cartésien d’Asimov, par exemple, qui est un être fictif. Il n’en va pas comme dans le cadre logique d’un corpus où la règle première « je pense » implique, par sa forme, la règle seconde « je suis », peu importe qu’elle favorise ou non une réponse verbale à un locuteur qui existe, présentement (donc sans rapport en particulier au célèbre René Descartes même, auquel on prête généralement la naissance ou le baptême du cogito dont une traduction est « je pense, donc je suis »). Prendre conscience de penser ne suffit pas à un locuteur pour être conscient qu’il est. Il doit répondre à lui-même dans le fait d’être, — non pas de penser. La réponse verbale « je suis », ou « j’existe », est contrôlée par le locuteur et renforcée par la réaction de l’auditeur (pouvant être le locuteur, lui-même) à qui il est suggéré que le terme « je » appartient à une véritable réponse verbale donnée par un sujet à lui-même. Or le mot « fait » précédent suggère la vérité par opposition à l’erreur de l’émission de « je pense »; il ne sert pas à identifier un événement en cause. La réponse d’un quelconque sujet à lui-même dans l’événement de penser, ou dans celui de croître, de respirer, d’assimiler, bref de vivre, voire dans la sortie de lui (comme le suggère l’étymologie du mot « exister »), n’a pas pour « objet » ce sujet dans le fait d’être, d’exister. En passant, réalisons l’inconsistance de la reconstruction de l’univers physique sur la base du principe d’existence de l’objet métaphysique que serait la substance pensante (à la place du Moteur-premier, dont le terme peut suggérer un être physique).

N) La Perfection existe puisqu’une entité qui n’existerait pas ne serait pas parfaite.

Le mot « parfait » sert à identifier une « valeur », — non une « nature », sans laquelle une chose ne serait pas parfaite. La perfection est l’affaire des plus grands renforcements escomptés et ceux-ci sont des conditions postérieures aux réponses à la chose jugée « parfaite », non une condition préalable à elles.

O) L’affirmation « je mens » n’est ni vraie ni fausse, comme les affirmations qui suivent : « la phrase suivante est vraie » et « la phrase précédente est fausse ».

La conduite verbale « je mens » est contrôlée par une autre conduite verbale et renforcée par la réaction d’autrui. C’est un membre de cette classe qui est vrai, ou faux, selon que la conduite verbale émise (celle qui est son contrôle, son facteur d’émission) est bien un mensonge, ou une vérité, respectivement. Or on peut dire cela dans le cas même où la conduite analysée est sous le contrôle exercé par un « je mens » émis, comme lorsque le locuteur peut paraphraser ses paroles en disant « je mens en disant que je mens lors de cette mention de mon âge », par exemple. Les affirmations examinées ici sont des « signes » (stimuli discriminatifs verbaux) manipulés dans des cadres où ils ne peuvent être considérés appartenir à de véritables conduites verbales émises.

P) Le « Bois-moi! » inscrit sur une bouteille pleine de liquide est problématique, bien qu’il n’enfreigne aucune règle de syntaxe, de grammaire, de vocabulaire.

La réponse verbale « moi » a pour facteur d’émission tout locuteur qui l’émet. Une bouteille pleine de liquide, ou celui-ci, n’est pas un locuteur. Le « Bois-moi! » qui est dans le cadre d’une prosopopée ne cause pas de malaise, de ce qu’il y est admis qu’une telle chose puisse parler. Ce « Bois-moi! » est un stimulus discriminatif d’un ordre qui a cette forme, celui que peut émettre un locuteur de façon « métaphorique », sous son « flot » de paroles, par exemple.

Q) La phrase « je suis allé au parc hier, mais je n’y crois pas » est problématique.

 Une réponse verbale descriptive comme « je suis allé au parc hier » a pour contrôle un événement que le locuteur, lui-même, a constitué, en relation avec d’autres objets. La connaissance de cette topographie est subjective au sens trivial qu’elle est émise par le locuteur. Mais l’environnement qui établit l’ensemble des déterminants de cette conduite commune est extérieur à l’individu. Cet ensemble est responsable de la « motivation » qui accompagne son émission et de la « force » que le sujet peut employer pour la défendre. Un comportement verbal comme « je n’y crois pas », lui, est contrôlé par une règle et est renforcé par une réaction de l’auditeur. Dans le cas considéré ici, celle-ci est à l’opposé de celle escomptée par un sujet « motivé » à défendre le caractère approprié de son affirmation, le concernant. Un homme à personnalités multiples pourrait produire ces deux comportements. Aussi, la première conduite est à distinguer d’une réponse de même topographie produite « en écho » d’une autre. Un sujet peut donc émettre le comportement « échoïque », puis dire, de façon « métonymique », qu’il n’y croit pas, ne croit pas en la vérité opposée à l’erreur de la description émise qu’il aurait donnée, à lui-même et au lieu mentionné, mais sans s’en souvenir.

R) Personne ne sait ce qui distingue le triangle équiangle du triangle équilatéral.

Les noms « le triangle équiangle » et « le triangle équilatéral » servent à identifier des classes définies par des propriétés différentes de leurs mêmes éléments. L’ignorance mentionnée tient à une absence de conscience réfléchie de ces noms, nullement à une inaccessibilité des objets (abstraits) impliqués.

S) Comment peut-on prétendre que Pluton n’a plus la nature qu’elle avait avant?

Un concept est un ensemble de propriétés définissant une classe. Il est découvert « dans l’environnement », quand un ensemble d’expériences positives (contingences de renforcement) en font le « référent » d’un mot. Mais des faits nouveaux, liés à des pratiques renforcées, peuvent faire en sorte qu’on éteigne une classe déterminée pour une nouvelle, davantage utile, définie par un ensemble plus grand de propriétés par exemple. Ce fut le cas à la suite de la découverte d’un très grand nombre d’objets exerçant le concept antérieur de la planète. Aussi, des êtres peuvent se révéler ne pas appartenir à une classe définie (comme les baleines, qui s’avèrent être des mammifères, non des poissons). Les araignées sont exclues de la classe des insectes définie par les entomologistes. La construction d’un concept peut même être (incluant d’une façon bien réfléchie) en des termes vagues, en attente d’un nouveau cadre d’études, comme c’est le cas avec la famille des êtres vivants. Les classes définies par un concept sont en évolution un peu comme les espèces animales.

T) De ce que la sphère est le solide limité par une surface courbe dont tous les points sont à égale distance d’un objet intérieur appelé « centre », on peut dire qu’il n’existe aucune sphère réelle, de ce fait qu’aucun solide n’a ces propriétés. Dans le monde sensible, la sphère est « dégradée » par de nombreux accidents.

Sous des propriétés visuelles et tactiles, les hommes ont identifié la sphère bien avant d’avoir la conscience réfléchie du mot impliqué. Ce mot est évidemment défini par des renforcements, en relation avec des circonstances courantes de l’émission du comportement. Un concept, celui de la sphère en l’occurrence, est un ensemble de propriétés définissant une classe. C’est une caractéristique importante parmi les propriétés sous lesquelles des réponses non verbales sont produites. En tant qu’objet abstrait, un concept existe dans le monde à partir du moment où il est le « référent » d’un mot. Avant, il existait en tant que les stimuli comme ceux qui l’exercent actuellement. Dans le cas à notre attention, le nom commun « sphère » a été reconstruit dans le cadre rigoureux de la géométrie. Le nom émis du concept de la sphère peut bien être « une idée » (au sens de « un mot produit en privé »), mais ce concept est constitué dans l’environnement et n’existe pas quand aucun objet ne l’exerce.

U) La proposition « la Terre est plate » était rationnellement acceptable il y a trois mille ans, mais elle n’était pas vraie à cette époque même. La vérité n’est sans lien à la justification; c’est, plutôt, une propriété, inaliénable, des propositions.

La réponse « la Terre est plate » agirait bien à la place de la Terre si elle avait la propriété mentionnée. De nos jours mêmes, des membres de cette classe opérante peuvent sembler être vrais, parfois. Cependant, leur opérant, lui, est sélectionné par l’environnement, dans l’histoire de la culture, et il ne survit pas. Pour sa part, une hypothèse d’un corpus de règles est confirmée par la mise à l’épreuve factuelle de déductions faites dans son cadre logique. Un tel corpus est dit « vrai » au sens de « le plus utile possible ». Une hypothèse est donc à distinguer de la description qui lui correspond. De son côté, cette conduite, descriptive, est souvent émise sans grande conscience. Elle peut être produite de façon consciente. C’est le cas lorsqu’on lui répond. Mais elle devient rationnelle quand on décrit l’ensemble des déterminants de la classe. Nous pouvons dire cela de la réponse verbale descriptive « c’est une vérité ». Ajoutons que « la Terre est plate » n’est pas une forme propositionnelle qui serait une proposition ayant une propriété inaliénable (la vérité ou la fausseté) lorsque remplie, dans sa variable principale, par notre planète, à un moment donné. C’est une classe qui est éteinte : ses membres (les « échantillons » de cet opérant) ne sont jamais appropriés pour agir à la place de la Terre actuelle.

V) Comment parler de l’existence même de la conscience si elle n’est pas définie?

Par exemple, la large classe des oiseaux et des poissons n’est pas définie car ses membres n’ont apparemment rien en commun à l’exception d’être des organismes. Mais on peut dire que la classe construite ici existe bien. Le nom « la conscience » se réfère à une semblable classe. Ses objets sont tous bien définis, par un ensemble de propriétés. Chacun l’est avant que nous en ayons une conscience « réfléchie » de la forme d’une règle appelée « sa définition ».

W) L’ensemble de tous les ensembles n’est pas un ensemble, de ce que, devant se contenir, il serait ainsi un ensemble différent, à se contenir, etc., indéfiniment!

Une réponse verbale comme « tous les ensembles sont dans l’ensemble » est contrôlée par la règle « les ensembles sont dans l’ensemble » et est renforcée par la réponse de l’auditeur à qui il est précisé qu’aucun des ensembles en cause n’est exceptionnel. Tous ces ensembles n’en forment un que lorsqu’ils exercent un contrôle sur une réponse. Ils sont antérieurs à eux-mêmes en tant qu’ensemble. Les trois derniers termes du nom « l’ensemble de tous les ensembles » ne désignent pas un ensemble ni donc ne représentent un ensemble représenté en lui-même. En somme, cela explique que nul ensemble ne se contient. Par ailleurs, même un ensemble défini par des propriétés, comme une espèce animale, n’existe pas quand aucun de ses membres n’existe. Mais si certains ont existé, on peut en parler sous d’autres conditions.  

X) L’observation de très nombreux corbeaux, tous noirs, nous incite à induire la règle « tous les corbeaux sont noirs ». Mais celle-ci pourrait être fausse. Cela devrait suffire pour comprendre que l’induction ne peut pas être fondée rationnellement et, aussi, que les connaissances scientifiques, qui sont toutes à prétention universelle, sont non pas des « vérités », mais des « croyances »!

 L’objectivité et la subjectivité sont des caractéristiques, en l’occurrence, des vérités et des croyances scientifiques, respectivement. Cela étant dit, notons qu’une induction est une règle construite, au terme d’un processus du même nom, pour diriger des comportements appropriés à un ensemble de contingences. Que les contre-exemples n’en soient que des exceptions confirme son utilité générale. Elle est à distinguer, à la fois, de la réponse descriptive dont cette construction « favorise » l’émission et de l’énoncé de la même forme reconstruit, au terme d’une démonstration tautologique ou à titre de règle première, dans le cadre logique d’un corpus de règles. Il en est ainsi même quand celui-ci est vrai (le plus utile possible), en toute apparence et vraisemblance. Un tel énoncé ne peut, lui, n’y souffrir d’une quelconque exception. Nous pouvons faire un semblable commentaire au sujet de la déduction (le processus comportemental). Bref, une reconstruction dans un cadre logique ne reproduit que rarement la conduite du scientifique au travail.

Y) Possiblement tous les corbeaux sont noirs, mais nécessairement tous sont étendus. Ces deux connaissances sont bien universelles. Mais celle-ci a une nature différente de celle-là : elle est nécessaire. L’expérience la suppose, en plus de ne pouvoir l’expliquer. Nous avons la connaissance réfléchie d’une telle connaissance d’une façon analytique. Nous découvrons l’étendue, corporelle, des corbeaux en décomposant le concept du corbeau. Sa couleur n’y est point.

Les réponses verbales « possiblement tous les corbeaux sont noirs » et « nécessairement tous les corbeaux sont étendus » sont assez bien décrites en termes de la réponse émise (qui a une topographie caractéristique), du contrôle qu’exercent, sur le comportement du locuteur, les règles « tous les corbeaux sont noirs » et « tous les corbeaux sont étendus » respectivement, et du renforcement exercé par la réaction escomptée de l’auditeur. Elles ne sont pas fonction d’une nature de ces règles. Les noms « la possibilité » et « la nécessité » ne servent pas à identifier une nature. Nous pouvons dire une chose semblable des règles comme « naturellement tous les corbeaux sont pesants », « normalement 2 + 2 = 4 » (ce qui est le cas lorsqu’on compte des choses comme des corbeaux, non comme certains liquides dans leur volume[5]), et « théoriquement 2 + 2 = 4 » (comme avec la réponse numérique commune reconstruite dans le cadre logique de l’algèbre classique). Ajoutons que la connaissance « tous les corbeaux sont étendus » est une réponse verbale descriptive, partielle, de l’ensemble des propriétés (le concept) qui définit l’espèce (la classe des corbeaux). Cette connaissance émise est « en nous », strictement, quand elle n’est produite qu’implicitement. Le concept, lui, constitué par tout corps, est découvert « dans l’environnement ». Pour sa part, la connaissance « tous les corbeaux sont noirs » est une construction qui « favorise » l’émission, entre autres, de la réponse verbale descriptive de la même topographie, pour parler des corbeaux d’un ensemble qui est véritable.

Z) Peut-être suis-je seul à exister et que, tout compte fait, je rêve depuis toujours!

On a dit que le solipsisme est la doctrine la plus ridicule de tous et, en même temps, la plus difficile à écarter. Des propos semblables ont été faits en termes d’un cerveau dans une cuve et, de façon plus moderne, en ceux d’une simulation d’un super ordinateur ou d’un hologramme dans un Univers holographique, par exemple. La proposition à notre examen serait contrôlée, elle, par la règle : je suis seul à exister et, tout compte fait, je rêve depuis toujours. Elle ne le serait pas par le locuteur, dans un événement bien défini qui en serait le facteur d’émission. Une telle règle serait renforcée par une réaction de prise en considération de celle-ci à titre de vérité, par un auditeur. Mais ce sujet même, en tant qu’auditeur, ne considère pas la vérité de sa règle! On peut dire que celui-ci n’est pas illogique en remettant tout en doute à l’exception de sa propre existence, mais que, ce faisant, il est à tout le moins à l’extrême opposé de la rigueur, en n’incitant pas à écarter la règle qui dirige son propos. Personnellement, je lis cette proposition; je n’émets pas le dire (la conduite verbale) dont l’écrit est le « signe », car je dirais plutôt : assurément que je ne suis pas seul à exister et que, tout compte fait, je ne rêve pas depuis toujours. En passant : comment un sujet connaîtrait-il ce que signifie « je rêve » et pourrait-il rêver si tout en était ainsi depuis toujours. On répliquera que la proposition émise est une « métaphore ». Et elle l’est, de ce qu’elle est « généralisée » en raison des ressemblances qu’il y a entre le comportement émis quand on rêve et celui produit lorsqu’on est éveillé. Or ce comportement-ci est au niveau supérieur de conscience qui permet d’écarter la vraisemblance de ce rêve. Et elle n’est pas généralisée à une situation inexistante ou inconnue de tous! Enfin on dira ceci : la réalité, qui est responsable de notre connaissance, nous fera peut-être accéder un jour à un niveau supérieur, où nous connaîtrons la nature des choses véritables comme les idées, le bleu, le bon, le bien-être, etc. Mais on peut dire que le behaviorisme radical apparaît d’ores et déjà être cette position supérieure, celle de la conscience réfléchie la plus cohérente qui soit. Or on n’y fait pas appel à l’existence d’un métaphysique monde des « essences » ou à celui d’un aussi métaphysique esprit qui expliquerait que les hommes parleraient de ces choses, en raison de réminiscences d’une vie antérieure, d’une révélation divine, d’une Raison, etc.


Conclusion

Les plus anciens objets célestes observés par les astronomes apparaissent primitifs par rapport à ceux actuels. Les objets de la physique subatomique sont élémentaires relativement aux corps complexes, qu’ils constituent. De plus, ils sont probablement comme les flocons de neige en ce que ceux-ci, finement observés, sont différents, les uns des autres, et qu’ils satisfont à des lois simples, dans l’existence de leur propriété commune d’avoir six branches, et résultent largement du hasard (la rencontre de chaines indépendantes d’événements), dans l’ensemble du processus. Tous sont difficilement accessibles, en raison de leur éloignement dans l’espace et le temps ou de leur petitesse.

Le comportement verbal est, lui aussi, un objet d’étude difficile. Mais il l’est en raison de sa complexité, non de son inaccessibilité. Les phénomènes comportementaux sont parmi les derniers à avoir été produits dans l’Univers, et c’est encore plus le cas du comportement verbal. La science du comportement aussi est récente, moins de cent ans.

À la dernière section de ce texte, nous avons examiné des propos philosophiques pouvant être écartés par une analyse opérante relative au comportement verbal. Nous en présentons un dernier : comment notre survie peut-elle avoir une valeur si les êtres ne sont pas l’affaire de phénomènes ayant un « sens » conforme au caractère d’une parole, d’un ordre, d’une loi dirigeant la chose immatérielle qu’est la vie afin qu’elle sorte du monde des idées, appelées aussi « essences », et complexifie la création jusqu’à former l’homme, dans la matière fondamentalement informe? Ici encore, de nombreuses choses pourraient être dites, mais les suivantes suffiront. La valeur de la survie de l’homme est l’affaire de renforcements qu’une culture doit établir et maintenir, sinon tant pis pour lui. Cette considération cruciale ne doit pas être occultée par une interprétation de la vie qui serait fausse ou qui manquerait de productivité. La vie n’est pas une chose comme une idée, une essence, une forme, au-delà du monde. C’est le concept qui définit la classe des êtres vivants, dans notre monde. Ce concept est l’ensemble des propriétés communes aux organismes d’émettre certains répondants, dans l’environnement. Or ce sont des opérants dont on peut dire qu’ils ont une signification, un sens, etc. Ajoutons que la parole qu’est l’ordre, ou encore la loi, est définie par la réaction d’un auditeur, non d’une entité abstraite, et que l’emploi de « sens », pour « direction », sert, subrepticement, le propos.

Le « but » de l’auteur du présent texte (ardu en raison de la complexité de son sujet d’abord et avant tout) a été d’offrir des clés pour accéder au point de vue le plus cohérent qui soit, afin de décrire le comportement d’une façon permettant le contrôle et la prédiction et, en passant, d’écarter la métaphysique et les diverses fictions explicatives.


NOTES

[1] Pour une comparaison, voir L’analyse du comportement et ses applications, un texte d’Olivier Bourgueil.

[2] Pour un examen des notions que sont l’objet et la conscience, voir le texte suivant L’objet et la conscience

[3] De nombreux autres sont examinés dans l’ouvrage principal mentionné dans la liste en fin de cet article.

[4] B. F. Skinner, pour une science du comportement : le behaviorisme, traduit de l’anglais par F. Parot, Delachaux & Niestlé,, Neuchatel, Paris, conseillers scientifiques P. Mounoud et J.-P. Bronckart, 1974, p. 224.

[5] On peut penser aussi au mélange de choses comme de l’eau et du sable, du sable à gros grains et du sable à petits grains, au coût global d’objets, moins grand quand achetés en masse plutôt qu’en petites quantités.


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