Les Origines du populisme – Enquête sur un schisme politique et social

Les Origines du populisme

Enquête sur un schisme politique et social

Yann Algan, Elizabeth Beasle, Daniel Cohen et Martial Foucault


Ce livre se rend intéressant de par son association du populisme avec la confiance dans les autres. On y traite de désocialisation.

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys


Présentation par les Éditions du Seuil

Le populisme est le produit de deux secousses telluriques. Premier séisme : la montée d’un immense ressentiment contre les partis et les institutions politiques. Face à l’échec de la droite et de la gauche à contenir les excès du capitalisme, la radicalité « anti-système » a brisé les compromis que l’un et l’autre camps étaient parvenus à édifier. Deuxième séisme : la fin de la société de classes, au profit d’une société d’individus pensant leur position sociale en termes subjectifs. Une nouvelle polarité en résulte, qui sépare les « confiants » des « méfiants » envers autrui. La droite populiste surgit au croisement d’une double méfiance – à l’égard des institutions politiques et à l’égard de la société. Elle prospère sur le désenchantement démocratique, tout en renouvelant le clivage gauche-droite. Fondé sur des données inédites, cet ouvrage se révèle essentiel pour comprendre le présent et l’avenir des sociétés démocratiques.

Doyen de l’École d’affaires publiques, Yann Algan est professeur d’économie à Sciences Po. Économiste, Elizabeth Beasley est chercheuse à l’Observatoire du bien-être au CEPREMAP, et ancienne directrice de J-PAL France. Daniel Cohen est directeur du département d’économie de l’École normale supérieure et professeur à l’École d’économie de Paris. Directeur du CEVIPOF (CNRS), Martial Foucault est professeur des universités en science politique à Sciences Po.

Source : Seuil.


EXTRAIT # 1

Ce livre s’appuie sur l’analyse économétrique de nom-breuses bases de données (Enquêtes CEVIPOF, European Social Survey, World Values Survey, résultats électoraux…). Pour ne pas alourdir la présentation, les tableaux correspondant aux résultats présentés dans cet ouvrage sont mis en ligne sur le site web de nos institutions http://www.cepremap.fr et http://www.sciencespo.fr/ cevipof/

Les auteurs remercient Madeleine Péron pour sa lumineuse contribution à ce livre, qui n’aurait jamais pu voir le jour sans son aide sur le texte et les données. Mille mercis aussi à Emily Helmeid et Eva Davoine pour leur formidable travail sur les données européennes.

Nous remercions également toutes celles et ceux qui, sous différentes formes, ont contribué à ce projet au CEVIPOF, à Sciences Po et à l’Observatoire du Bien-être du CEPREMAP, en particulier Mathieu Perona, Amory Gethin, Thanasak Jenmana, Esther Raineau-Rispal, Laura Leker, Jaya Jain, Marie Young Brun, Paul Vertier et Claire Vandendriessche.

La recherche qui a conduit aux résultats de cette étude a été partiellement financée par le Conseil européen de la recherche grâce au programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (Convention de subvention nº 647870).


EXTRAIT # 2

INTRODUCTION

Un spectre hante l’Occident : le populisme. Il prospère partout : aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Autriche, en Pologne, en Hongrie, etc. Cette progression a franchi un nouveau seuil en France quand Marine Le Pen s’est hissée au second tour de l’élection présidentielle française en 2017 et en Italie avec la coalition gouvernementale arrivée au pouvoir en 2018. Qu’elle émane de la gauche ou de la droite, la montée des forces « antisystème » est intimement liée à la détérioration des conditions d’existence des classes moyennes et populaires, frappées par l’insécurité économique et le creusement des inégalités, notamment depuis la crise économique de 2008. Celle-ci a provoqué un immense ressentiment, une très forte colère à l’égard des partis traditionnels, qui se sont tous révélés incapables de protéger les classes populaires des dérèglements du capitalisme contemporain.

L’instabilité économique est la force première qui explique la poussée populiste. Mais, si celle-ci ne s’expliquait que par des facteurs économiques, comment comprendre, comme le souligne Hervé Le Bras, que les ouvriers de Champagne- Ardenne (dans le Nord-Est) votent majoritairement FN, alors qu’ils sont très minoritaires à le faire dans la région Midi-Pyrénées [1] ? Comment interpréter la manière dont la protestation antisystème se ventile entre la gauche radicale et la droite populiste, si différentes sur le terrain des valeurs ? Répondre à ces questions exige de prendre en compte une autre crise, « culturelle », tout aussi profonde que celle qui émane des dérèglements économiques. La poussée populiste observée en France et dans d’autres démocraties libérales prend ses sources dans la montée en puissance d’une société d’individus où chacun est conduit à penser sa position sociale en termes subjectifs, provoquant une polarisation entre ce que Robert Castel appelait un « individualisme par excès », celui des gagnants, et un « indivi-dualisme par défaut », celui des perdants [2]. Elle est l’expression du même désarroi que celui que Hannah Arendt avait analysé pour expliquer la montée du totalitarisme dans les années 1930. Elle la décrivait comme l’effet du passage tumultueux d’une « société de classes » à une « société de masse », faite d’individus abandonnés à eux-mêmes au milieu des désordres du monde.

Le nouvel axe de la vie politique

Les compromis que la gauche et la droite traditionnelles étaient parvenues à nouer en leur sein ont été fracassés par la poussée populiste. Sans disparaître, l’axe droite-gauche est concurrencé par une polarisation nouvelle dont le second tour de l’élection présidentielle française de 2017, opposant Marine Le Pen et Emmanuel Macron, a donné une image chimiquement pure. Le tableau suivant compare les résultats du second tour de l’élection présidentielle française en 2012 et en 2017. Il indique le vote de différents électorats pour chaque candidat (relativement à la moyenne nationale de ceux-ci). L’attrait qu’exerce la droite populiste auprès des classes populaires est considérable en 2017. Les ouvriers donnent un avantage déterminant à Le Pen : ils sont 12 points plus nombreux que son électorat national à voter pour elle, tandis que les cadres votent très nettement pour Macron. L’élection de 2012, à l’inverse, n’avait accordé qu’un rôle mineur à ces variables. L’opposition droite-gauche traditionnelle avait fi ni par être totalement indifférente à la géographie sociale du pays. La candidature de Le Pen restaure une concordance entre la polarisation de l’espace politique et celle de l’espace social. Elle reconstruit un vote de classe.

L’autre élément décisif qui émerge de ce tableau est un facteur qui jouera un grand rôle dans notre analyse de la crise culturelle : le niveau de confiance des électeurs à l’égard d’autrui. L’indicateur est obtenu à partir d’une question simple : « D’une manière générale, diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou que l’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? » Son pouvoir explicatif est considérable, dans l’ancien comme dans le nouveau monde politique [3]. La gauche est le parti des gens confiants. François Hollande avait disposé d’un avantage de 15 points dans cet électorat, dont Emmanuel Macron profitera en 2017. Comme nous le montrerons dans une comparaison internationale incluant les autres pays européens et les États-Unis, c’est un trait qui se retrouve partout.

La droite, et surtout la droite populiste, est méfiante. La question de l’identité, qui prend ici le sens anthropologique d’un rapport blessé à autrui, est le socle de la droite populiste. Celle-ci ne prospère pas seulement sur une doxa antisystème, elle est également anti-immigrés. Les partis qui l’incarnent partagent tous une forte coloration xénophobe, y compris dans les pays scandinaves, pourtant mieux protégés de la crise et de la montée des inégalités. Les Démocrates de Suède, le parti du Peuple danois, les Vrais Finlandais, le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ), Aube dorée en Grèce, la Ligue du Nord en Italie, tous se sont construits sur un discours xénophobe. Le FN devenu Rassemblement national [4] est parfaitement emblématique de ce mouvement, ses électeurs se mobilisant en priorité sur la question immigrée, devant le chômage et le pouvoir d’achat, considérant que le parti frontiste est le plus crédible pour traiter les enjeux liés aux politiques d’immigration. Les causes de cette xénophobie sont complexes, multidimensionnelles. Une explication strictement économique, liée entre autres à la concurrence entre les autochtones et les immigrés sur le marché de l’emploi ou de l’immobilier, ne peut suffire. La corrélation entre les attitudes anti-immigrés et l’homophobie, par exemple, est beaucoup plus forte que celle qui est obtenue en comparant la détestation des immigrés aux variables économiques. Mais, à l’inverse, une explication purement culturelle du racisme comme un fait social autonome ne suffi t pas davantage. C’est la faiblesse plus générale du rapport à autrui, y compris dans le cas des électeurs du FN avec leur propre famille, qui joue un rôle essentiel.

Sous une apparente continuité avec l’électorat de la droite traditionnelle, la méfiance des électeurs de Marine Le Pen diffère profondément de celle des électeurs de Nicolas Sarkozy ou de François Fillon. Celle de la droite classique est traditionaliste. Elle est bourgeoise, « propriétaire » : c’est l’ombre portée de l’ancien clivage gauche-droite. La méfiance des électeurs de Le Pen est d’une autre nature. Elle reflète leur difficulté à trouver une place dans la réalité sociale, à faire société dans un monde qui fragmente toujours davantage les destins individuels. Le vote de ces électeurs n’est plus l’expression d’une aspiration collective mais plutôt celle d’une frustration individuelle. Comme dans les années 1930, la crise économique et sociale que nous vivons a aussi produit une violente désocialisation des classes populaires. Les Trente Glorieuses avaient forgé un idéal de croissance inclusive qui s’est perdu au cours des décennies suivantes. La société industrielle et le modèle fordiste étaient fondés sur des entreprises organisant la socialisation des travailleurs à l’intérieur de l’entreprise, avec notamment la présence de syndicats puissants. La société postindustrielle a fait éclater cette structuration des espaces communs : le développement des services et des nouveaux modes de travail s’est accompagné d’une plus grande solitude sociale. La relation directe au client a remplacé la relation avec le collègue. Les métiers de services directs aux particuliers assurés par les artisans et les commerçants, ou encore les ouvriers non qualifiés dans les secteurs du service, ne sont plus encadrés par la densité des relations sociales qui caractérisait le modèle de l’entreprise industrielle. Ce sont ces mêmes acteurs qui sont sur-représentés dans le mouvement des Gilets jaunes : conducteurs, aides-soignantes, très présents sur les ronds-points, alors que les représentants des syndicats ont souvent été tenus à distance. Comme nous le verrons dans le chapitre consacré à ce mouvement, il montre à sa manière que le vote pour le FN n’est pas réductible à un vote « ouvrier », au sens où on l’entendait encore en 1981 : il est davantage le vote d’individus malheureux, dont la satisfaction dans la vie est faible.

Retour sur un concept

Comme le souligne Dominique Reynié [5], le terme « populisme » doit être utilisé avec précaution [6]. Dans certains milieux, il se confond parfois avec « populaire » et ne fait que désigner le mépris des élites pour les masses. Le mot est tout aussi imprécis quand il vise à caractériser, de manière symétrique, l’ensemble des détestations qui s’expriment contre les élites, contre le « système ». Il ne permet pas, en particulier, de distinguer les versants gauche et droite de cette protestation. Pour éviter cette ambiguïté, nous utilisons dans ce livre deux expressions distinctes : la « gauche radicale » et la « droite populiste », deux forces unies dans leur critique du « système », mais qui s’opposent profondément sur le terrain des valeurs et soutiennent des plateformes économiques très différentes.

Si les dérèglements du capitalisme ont puissamment alimenté ces deux versants de la protestation, la gauche radicale est toutefois totalement décontenancée par la séduction qu’exerce la droite populiste sur les classes populaires. Elle peine à admettre ses relents xénophobes, autoritaristes. Une question tout aussi troublante l’interpelle sur le terrain économique. Toute l’analyse traditionnelle de l’axe gauche-droite repose sur l’idée que la gauche, parti des pauvres, est en faveur de la redistribution et que la droite, parti des riches, y est hostile. Or, de manière paradoxale compte tenu de leur faible niveau de revenu, les électeurs du Front national ne semblent pas particulièrement intéressés par cette problématique. À la question : « Faut-il prendre aux riches pour donner aux pauvres ? », les électeurs de Jean-Luc Mélenchon d’un côté et ceux de François Fillon de l’autre répondent de manière on ne peut plus prévisible : très positivement pour les premiers, très négativement pour les seconds. Plus étonnant, l’électorat Le Pen répond comme celui de Macron, de façon modérée, comme si cette question ne l’intéressait pas. La méfiance radicale des électeurs de Le Pen à l’égard du reste de la société permet de comprendre ces différents paradoxes : ils se méfient autant des pauvres, et des instruments de redistribution en leur faveur, que des riches et de l’État providence.

La gauche radicale et la droite populiste se nourrissent de valeurs et d’ambitions programmatiques profondément distinctes. Elles héritent, comme à leur insu, de l’opposition traditionnelle entre la gauche et la droite. L’une des conclusions de notre enquête sera de montrer qu’il y aurait une profonde illusion à penser qu’elles puissent s’unir sur un programme commun. L’exemple italien, parfois donné comme la preuve qu’une telle alliance est possible, n’en est pas un. Comme nous le verrons dans le cadre d’une comparaison internationale, les électeurs du Mouvement 5 étoiles sont beaucoup plus proches, sur le terrain des valeurs et de la méfiance interpersonnelle, de la droite populiste que de la gauche radicale des autres pays.

Ces considérations posent évidemment la question de savoir comment se résoudra la crise politique que la poussée des forces antisystème a provoquée. Alors que la gauche et la droite offraient à leurs électeurs de nouer des alliances ouvertes, ouvriers et instituteurs à gauche, bourgeois et paysans à droite, le risque que la droite populiste fait courir aux classes populaires est de les faire passer d’un ghetto social à un enfermement politique, sans autre dénominateur commun qu’un rapport négatif à autrui et au reste du monde social. La manière dont les démocraties parviendront à sortir de cette impasse déterminera notre avenir collectif.


NOTES

[1] Hervé Le Bras, Le Pari du FN, Paris, Autrement, 2015.

[2] Robert Castel, L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Seuil et La République des Idées, 2003.

[3] Cette variable est évidemment corrélée aux autres facteurs sociaux (éducation, catégories socioprofessionnelles, niveau de revenu), mais l’analyse que nous proposerons dans ce livre montrera que cette variable, longtemps ignorée de l’analyse électorale, est déterminante relativement aux autres.

[4] Dans la suite de cet ouvrage, nous parlerons du Front national, ancien nom du Rassemblement national, afin d’en retracer l’évolution historique.

[5]Dominique Reynié, Les Nouveaux Populismes, Paris, Fayard, « Pluriel », 2013.

[6] Historiquement, le terme a ses lettres de noblesse. En Russie, entre 1840 et 1880, le mouvement populiste (Narodniki) a été le fait d’enseignants, fonctionnaires, journalistes qui ont lancé un mouvement d’éducation populaire dont la révolution de 1917 sera l’un des échos. Aux États-Unis, dans les années 1880, le populisme est né dans le monde des petits fermiers du sud et de l’ouest du pays. Les paysans surendettés se sont retournés contre leurs banquiers, donnant lieu à une véritable insurrection agrarienne au cours des années 1870-1890. Le People’s Party exigea la nationalisation des chemins de fer, des télégraphes, des ressources naturelles, des banques… En France, à la fi n des années 1880, le boulangisme − du nom de son leader, le général Georges Boulanger − « prétend transcender le clivage gauche-droite » en rassemblant une base électorale mécontente des effets de la crise économique, du malaise social, d’une frustration nationale née de la guerre perdue de 1870, et surtout de l’absence de morale des élites dirigeantes, qu’elles soient parlementaires, intellectuelles, médiatiques ou économiques.




Documents à télécharger

Extrait – premières pages du livre et introduction (PDF)

Annexe 1 du livre (PDF)


La presse en parle


 

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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