L’objet et la conscience par Jean-Pierre Bacon

L’objet et la conscience

par Jean-Pierre Bacon


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Diplômé du second cycle de la faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, où l’ingénieur et philosophe Jean-Claude Brief lui a fait connaître un ouvrage de B. F. Skinner, Jean-Pierre Bacon a été professeur de physique et de mathématiques au Collège de Montréal ainsi qu’aidant auprès de jeunes en difficulté scolaire. Notre auteur Jean-Pierre Bacon nous parle de l’objet et la conscience dans un texte fort intéressant.


Il y a plusieurs années déjà, alors que je commençais à m’intéresser aux grands problèmes philosophiques, les deux questions suivantes m’ont occupé plus particulièrement : « Qu’est-ce qu’un objet? » et « Qu’est-ce que la conscience? ». Ces questions sont apparentées aux suivantes, plus « classiques » : « Qu’est-ce que la matière? » et « Qu’est-ce que l’esprit? ».

Dans cet article, nous parlerons (1) de l’objet matériel et, plus généralement, de l’objet physique, (2) des sensations visuelle, tactile, etc., des propriétés physiques et de la matière, (3) des illusions et des  diverses perceptions sujettes à différentes « interprétations », (4) des sensations comme le plaisir et la douleur, des émotions, des sentiments, des besoins, etc., (5) de la conscience et (6) des autres objets dits de « l’esprit ». En conclusion, nous appliquerons ce qui aura été proposé, en disant quelques mots[1] au sujet de plusieurs grands systèmes d’idées élaborés dans l’histoire.

Soulignons que nous présentons ici un point de vue établi sous l’éclairage de la science des contingences de renforcement, appelée égale­ment « analyse expérimentale du comportement » ou « analyse opérante ».

Les affirmations suivantes sont un avant-goût de cette présentation.

— Les objets physiques, qui sont de divers genres, n’ont peut-être en commun que d’occuper une position indiscutable dans l’espace et le temps.

— Ce qui est vu, touché… est dans l’environnement, comme il semble.

— Une sensation visuelle, tactile ou autre est un objet abstrait, c’est-à-dire une caractéristique du monde, qui, à la fois, est exercée par un ou par plusieurs objets physiques et est le « référent » d’un « mot », dit « abstrait ».

— La partie de l’univers qui est sous la peau d’un organisme n’est pas d’une nature radicalement différente de celle qui est à l’extérieur de lui; elle est uniquement plus difficile d’accès, pour les membres de la communauté.

— Exercés par l’organisme qui les éprouve, les plaisirs, les douleurs… sont des objets abstraits, comme le sont les sensations visuelle, tactile, etc.

— Tous les phénomènes « mentaux » sont affaire de comportements.

Par cet article, j’invite les lecteurs suffisamment préparés et motivés, à approfondir les idées de B. F. Skinner, ce scientifique qui a été considéré comme l’un des plus grands penseurs de l’histoire, en compagnie de Copernic, de Darwin et de Pavlov, et comme l’un des plus influents du XXe siècle, selon Le Larousse et Wikipédia, entre autres sources de références.

Le texte est proposé aussi à titre de glossaire pour une soixantaine de mots parmi les plus difficiles à analyser jusqu’à présent. Il peut servir de base aux professeurs et aux élèves, par exemple, lors d’examens critiques d’écrits en sciences (pures, humaines, sociales, religieuses, etc.) et en philosophie.

(1)

L’objet physique, l’objet matériel, etc.

Une bactérie présente dans un organisme, le sang de celui-ci, cet organisme, une maison dans laquelle ce dernier se trouve éventuellement et la masse d’air contenu dans cette demeure sont des choses qui occupent une position indiscutable dans l’espace et le temps. La propriété mentionnée est ce que des physiciens confèrent au photon, à l’électron, au positron… isolés, lorsqu’ils considèrent leur « nature corpusculaire ». Elle est peut-être la seule que possèdent en commun tous les objets en cause dans cette section.

Les objets physiques sont ceux qui intéressent les physiciens. Parmi eux, il y a bien sûr les objets matériels. Le nom « l’objet matériel » se réfère à une grande classe de choses ayant en commun d’avoir une masse. Celle-ci est ce qu’on peut appeler « la quantité de matière », à savoir le nombre d’unités de masse (le kg, par exemple) permettant l’équilibre sur une balance à deux plateaux. Les physiciens ont reconstruit ce concept commun, en termes de l’inertie, et l’ont distingué de la pesanteur, identifiée au concept de la force de gravité. Or bien que la possession d’une masse semble parfaitement caractériser ces objets dans le quotidien, il s’avère qu’elle ne soit pas vraiment propre à ces seules choses (pensons ne serait-ce qu’aux particules qui constituent « l’antimatière », si on ne veut pas s’immiscer ici dans le débat qui est au sujet de la masse de la lumière, entre autres choses).

Classiquement parlant, un corps est un objet matériel. Il peut se trouver dans différents états (solide, liquide, gazeux, etc.). Cela dit, ce qui est communément appelé « un corps » est souvent un solide. Les solides sont majoritairement colorés, mais cela ne constitue évidemment pas leur caractéristique. Il est dit qu’ils sont les seuls à avoir une forme et un volume par eux-mêmes. Cependant, les liquides et les gaz ont une position indiscutable dans l’espace et le temps autant quand ils sont en un jet, en une flasque, en un nuage cohérent, etc., que lorsqu’ils se trouvent dans un contenant. On entend aussi que la propriété des solides est l’impénétrabilité. Mais il existe des objets qui se comportent comme un solide quand on les frappe du poing et comme un liquide lorsqu’on y plonge un doigt. De plus, le mot « impénétrabilité » sert non pas à identifier une propriété, mais à écarter la suggestion de l’existence d’un fait : « la possibilité de pénétrer ».

Par ailleurs, un état solide, liquide, gazeux, etc. est affaire d’une structure qu’a un objet matériel, à un moment donné. Cet objet manifeste cette structure par des faits « publics », comme la conservation de sa forme et de son volume, son écoulement ou sa dispersion possibles, dans les conditions ambiantes. D’autres mots y réfèrent, comme « cohésion de ses éléments constitutifs », « forme cristalline », « indice de réfraction », « masse volumique », « ductilité », « malléabilité » et « viscosité ». Aucune classe d’objets n’est donc communément identifiée sous cette forme, cachée, et cela peut expliquer certaines des difficultés en cause dans ce cas.

Ajoutons que tout ensemble de propriétés communes proposé pour définir le terme général « l’objet matériel » est ce que les scientifiques reconstruisent en termes de molécules, d’atomes, d’électrons libres, etc. Ces termes permettent de décrire précisément les objets, changeants, qui ont les propriétés sous lesquelles ils sont observés. Notons que pour un behavioriste radical, il n’y a aucun avantage à rechercher des « invariants » (ici aux niveaux de la forme, du volume, des constituants dans leur genre…).

Ce qui précède ne change rien, heureusement, à notre intuition que, par exemple, un altère fait de deux sphères liées par une tige est un objet matériel, alors que la Terre et la Lune constituent un ensemble de deux corps, bien qu’elles soient en interaction gravitationnelle. Évidemment, nous pouvons répondre à plus d’un corps (au système Terre-Lune ou à une pile de pièces de monnaie, par exemple) comme à un objet, mais aucun ensemble, quel qu’il soit, n’est réductible aux éléments qui le constituent. Nous pouvons expliquer aussi qu’un corps puisse, lui, perdre ou gagner des « éléments » tout en continuant à exister, comme il en était antérieurement.

Enfin, notons que des objets spatiaux et temporels pourraient ne pas être physiques. Ce serait le cas s’ils ne montraient aucune régularité permettant leur connaissance par la physique. Les objets de la mécanique quantique sont de l’univers physique, mais du fait que la matière au niveau impliqué est présentement inaccessible directement, elle n’est connue que par ses manifestations et à l’aide d’instruments complexes, dont certains théoriciens disent qu’ils interfèrent et interféreront toujours avec ce que l’on cherche à connaître par eux. Peut-être en raison de cela et de moins de régularités, d’invariances, etc., à ce niveau rudimentaire, les physiciens arrivent à des propositions très étranges. Des penseurs tentent de justifier le tout en faisant appel à un monde « suprasensible » qui, bien que dit « hors du temps et de l’espace », nous demeurerait accessible, indirectement, par ses « manifestations » dans notre monde, discordant. Mais ce qui est sensé, cohérent, rationnel et même réaliste, c’est que ces difficultés sont tributaires de l’inaccessibilité directe de l’univers à ce niveau, plutôt que de sa nature.

Comme on le voit, les concepts sont en évolution. Certains (incluant des entités qui étaient découvertes « dans des objets de notre connaissance antérieure ») disparaissent à la suite de l’observation de nouveaux faits, et des mieux adaptés à nos pratiques sont construits, en attente parfois de leur découverte, dans un monde qui ne cesse de nous apparaître plus complexe…

(2)

Les sensations visuelle, tactile, etc., les propriétés physiques et la matière

Pour le philosophe de l’analyse expérimentale du comportement, ce qui est vu, touché… est là où il semble être, à savoir dans l’environnement.

Un grand mur gris fer collé au nez d’un observateur en train de le regarder constitue pour ainsi dire toute l’image visuelle qui est relative à la vision qu’il en a. Cette « image » n’est certes pas réductible à un objet physique, mais non parce qu’elle serait bidimensionnelle et sans contour déterminé ou bien défini : elle est un objet abstrait, comme l’est sa couleur.

Dans son histoire personnelle et dans celle évolutive, l’homme (comme l’organisme de plusieurs autres espèces) apprend à donner des réponses différentes à un objet gris et à un d’une autre couleur. Il le fait bien avant que cette propriété ne soit un objet pour lui, et, à plus forte raison, avant qu’il ne comprenne la « nature » de cet important aspect du monde.

Pour faire en sorte qu’un individu découvre l’entité qu’est le gris fer, en l’occurrence, sa communauté verbale peut, en plus d’une occasion, dire « gris fer » en présence d’un corps ayant cette propriété et, par exemple, dire « non gris fer » devant un objet d’une autre couleur, que cet homme observe. Rapidement, l’importante propriété physique sous laquelle il agit différemment comme il est mentionné ci-dessus devient un objet (abstrait), à savoir le « référent » d’un mot (dit ici « abstrait »). Le gris fer, comme n’importe quelle autre propriété, est un aspect important de ceux qu’a un corps qui exerce la condition préalable de l’émission des conduites en cause.

Contrairement à une sensation visuelle, tactile ou autre, mais conformément aux objets abstraits des autres catégories ici, une couleur n’est la condition spécifique d’aucun acte non social (on identifie cette entité abstraite alors qu’on voit un objet ayant d’autres propriétés, ne serait-ce qu’une étendue spatiale et une durée certaines). Elle l’est du comportement social (précédemment, le mot « gris fer ») qui en fait une entité, « abstraite».

Ce qui est dit ici du gris fer peut l’être de n‘importe quelle matière (par exemple, le fer) en tant que concept (ensemble de propriétés physiques). C’est cet objet que les physiciens reconstruisent en termes des atomes. Notons que nous pouvons parler d’une matière comme d’un objet matériel : c’est le cas lorsque nous disons «  apportez-moi du fer », en l’occurrence. Mais aucune matière n’est réductible à une chose comme un objet matériel.

Au passage, précisons que le terme général « la matière » se « réfère » au type des objets abstraits que sont les diverses matières et que le nom « le gris » sert à « référer » au type des divers gris, qui existent, dans le monde.

En résumé, nous pouvons dire que toute sensation est, à la fois, « inventée » et « découverte », comme l’est tout autre objet abstrait (propriété ou ensemble de propriétés) : ce qui est classiquement appelé « un sujet » est nécessaire pour qu’elle existe en tant que telle (sensation, donnée, etc., dans le monde), puis en tant qu’un objet isolé (abstrait), alors que ce qui est communément appelé « un objet » est nécessité pour qu’elle existe, d’une quelconque façon, à savoir en tant que l’objet physique qui la constitue, en tant qu’un aspect exercé par un ou par plusieurs corps, dans le monde, et en tant que le « référent » d’un « mot » (comportement verbal).

(3)

Illusions et perceptions souvent mal interprétées

Pour un behavioriste radical, la perception que constitue un bâton droit plongé dans de l’eau où il ne semble plus être rectiligne est une « image visuelle » exercée par le bâton certes, mais aussi par l’eau qui est vue : c’est un objet abstrait comme toute autre sensation visuelle (voir la section précédente). Donc, ce qui est vu ici n’est pas une « image » non rectiligne en nous d’un bâton rectiligne hors de nous, ni, certes, une « représentation » non linéaire hors de nous d’une chose dite « hors du temps et de l’espace ».

En un tel cas, nous parlons d’une illusion, en raison des réponses discordantes qui peuvent alors être données en touchant l’objet vu ou en le voyant tout à fait rectiligne grâce à un instrument (miroir, caméscope, etc.).

Les figures « ambigües » sont utiles pour expliquer ces phénomènes.

Par exemple, un célèbre cube de Necker (deux carrés aux arêtes liées par des segments) peut être perçu comme étant un cube vu du dessus ou comme étant un cube vu du dessous. Ce qu’on appelle techniquement « l’interprétation » de la figure n’est pas une réponse visuelle au schéma; c’est un processus comprenant plus d’une réponse à ce qui est présent. Ainsi, la vision discriminative préalable d’un des carrés, plus que d’un autre, peut mener à l’une de ces interprétations (et celle-là est « favorisée » quand l’un des carrés est un peu plus foncé dans ses côtés, par exemple). En chaque cas, on peut réaliser que rien ne change alors dans ce qui est vu, dans le milieu.

Les illusions où tout semble constant par ailleurs sont très diverses. Ainsi, certains objets bleus peuvent apparaître tels ou verts, indifféremment.

Et je pense que le lecteur sera intéressé ici à faire l’expérience de voir une figure tournée vers le haut ou tournée vers le bas, indifféremment, tout en réalisant clairement que rien ne change, pour autant, dans ce qui est vu.

Considérer cette construction de mon cru, « favorisant » ces « vues ».

↑9↑

Il est difficile de voir ces flèches pointées vers le bas. Mais quelqu’un peut d’abord regarder le tout alors que sa tête est tournée vers le bas : il pourra alors voir facilement un « 6 » encadré de deux flèches vers le bas, puis un « 9 » encadré de flèches tournées vers le haut et, finalement, l’un ou l’autre cas, indifféremment, tout en réalisant, à nouveau, que rien ne change dans le milieu externe. Avec la répétition de réponses renforcées, des gens peuvent arriver à faire cela alors que leur tête est dans la position habituelle.[2]

Aux fins de la compréhension de ce texte, ajoutons ceci. Une image photographique d’un objet est exercée par cette photo, qui réfléchit vers l’observateur  la lumière de sa provenance. Une image virtuelle obtenue par un miroir plan est constituée par l’objet vu grâce au miroir, comme on peut le constater en s’approchant progressivement pour toucher le lieu où elle est exercée, lequel n’est pas derrière ce miroir, ni à sa surface, mais au verso de l’objet vu. Cette image est une des faces virtuelles du corps devant le miroir (approximativement, celle qui est alors cachée). Une image télévisuelle est formée par l’écran du téléviseur qui projette de la lumière vers nos yeux. L’image réelle de l’objet vu par un système de lentilles appropriées est exercée, elle, par l’objet vu à travers les lentilles qui transmettent la lumière provenant de cet objet, en la réfractant. Enfin, une image holographique est constituée par un hologramme, qui transmet la lumière en provenance de l’objet (ou d’un système de formation d’images de synthèse) en ne faisant passer qu’une partie d’elle, celle dont on dit qu’elle conserve la phase et l’amplitude de l’originale, en employant les termes du modèle ondulatoire de la lumière. Telle une image dite « réelle », par transmission de la lumière à travers un système de lentilles, ou une dite « virtuelle », par sa réflexion sur un miroir, celle holographique est exercée ailleurs où elle semble l’être.

Comprenons que la présence et donc la présente existence de l’objet vu ne sont nécessitées que dans le second et dans le quatrième de ces cas. Avec la photographie et avec la télévision, les images sont des sensations constituées respectivement par la photo et par le téléviseur, à son écran. En ce qui concerne l’holographie, disons qu’un hologramme est un objet de la grande classe des photos, lequel ne réfléchit pas de la lumière ambiante vers nos yeux (contrairement à ce qui se passe avec une photo classique), mais transmet des faisceaux cohérents de photons. Ceux-ci sont émis dans des appareils à laser (Light Amplification by Stimulated Emission of Radiations), comme les flux d’électrons le sont dans un tube cathodique d’un téléviseur.

Pour sa part, l’image visuelle qu’un sujet aurait en lui-même à l’occasion de la vision d’un objet en son absence est une représentation dont le concept est construit en attente de sa découverte. Son existence est suspecte car ce sujet devrait avoir de nouveaux sens pour la voir. En toute vraisemblance, ce sont des conditions comme des mouvements oculaires, des réponses ou des états privés qui incitent à parler ici d’une image visuelle. Au niveau auditif, nous pouvons facilement prendre conscience de parler, de chanter, d’entendre des sons… en privé (implicitement) tout en réalisant clairement que rien, hors de nous ou en nous-même, n’a alors les propriétés sonores dont il est possible de parler, sous d’autres conditions que des sons.

Comme on a essayé de le montrer ici, en nul cas il n’y a lieu de tenter d’expliquer les perceptions en termes d’imaginaires images mentales. Il est intéressant de réaliser qu’on ne fait intervenir aucun de ces prétendus objets internes pour rendre compte d’une observation par contact direct, comme lorsqu’on touche un corps pour connaître sa rugosité, sa chaleur ou sa forme : on ne fait pas appel à des copies internes de l’objet, en tous ces cas.

(4)

Les sensations comme les plaisirs et les douleurs, les émotions, les sentiments, les besoins, etc.

Notre propre corps est à peu près comme n’importe quel autre objet matériel lorsqu’il est question de le voir, de le toucher, etc. Or pour un behavioriste radical, la « partie » de l’univers qui est sous notre peau n’est pas d’une nature « autre », radicalement différente de celle qui est hors de nous; elle est uniquement plus difficile à observer, pour les autres individus.

Pour le philosophe de l’analyse expérimentale du comportement, une brûlure d’estomac est un objet abstrait, comme l’est la chaleur exercée par un corps brûlant ou la couleur de celui-ci. La première de ces sensations est constituée par le corps affecté, dans sa « partie » interne qu’est son estomac, alors que les deux autres le sont dans l’environnement, par un corps externe.

C’est toujours la communauté verbale qui apprend à ses membres à identifier une telle donnée, bien qu’ici, elle doive le faire sous des manifestations publiques de ce qui est ressenti, avec les difficultés reliées à ce manque d’accessibilité. Et elle le fait souvent dans des termes descriptifs d’actions ou d’objets publics. Ainsi, le mot « aiguë » qui est descriptif d’un objet comme une lance à son extrémité a été généralisé afin de parler de la sensation occasionnée par l’insertion d’une telle pointe dans le corps d’un organisme, et il apparaît que le mot « brûlure » servant à identifier une lésion publique le fut pour décrire une sensation éprouvée à l’occasion de celle-là.

La connaissance qu’un sujet a de son corps quand il éprouve un plaisir ou une douleur, par exemple, est subjective, au sens trivial d’être celle d’un sujet. Mais elle est aussi privée car personne d’autres ne le connaît ainsi. Or, entre autres choses, cela explique, dans l’éventualité, qu’une de ses dents ostensiblement cariée n’est pas dite « douloureuse » lorsqu’il est anesthésié, même localement, tandis qu’elle est dite « noire » (noire de la carie) alors même qu’il ne la voit pas. Dans ce cas-ci, la connaissance est publique et elle peut être dépourvue de presque toute influence subjective.

Pour un behavioriste radical, une sensation existe, en tant qu’aspect d’au moins un objet, uniquement quand au moins un sujet « observe » l’un d’eux de la façon impliquée. Lorsque personne ne le fait, la sensation n’existe, éventuellement, qu’en tant que les objets qui l’exerceraient dans le cas contraire. La possibilité de parler à tout moment de cet aspect tient à la caractéristique du comportement verbal de pouvoir être produit sous d’autres conditions qu’un tel objet. L’existence d’une sensation en tant que objet (abstrait) est tributaire, elle, du fait qu’elle est le « référent d’un mot ».

Ce qui précède peut être dit des émotions et des sentiments, même quand ces sensations sont plus diffuses, moins localisées, dans l’organisme.

Les envies, les désirs, les pulsions, les besoins, etc. sont en quelque sorte, eux aussi, des aspects non pas d’une entité mentale, mais d’un organisme, qui se sent tandis qu’il est dans un état qui est affaire de privation ou de stimulation aversive. Il est intéressant de noter que cet organisme, dans cet état, est susceptible d’être affecté avec force par ce dont il est privé et par le retrait ou par l’éloignement de ce qui lui est aversif, respectivement.

En passant, comprenons bien ceci, avancé de la position soutenue dans ce texte. Un individu ne mange pas parce qu’il a faim et ne fuit pas parce qu’il a peur, pour utiliser des exemples. Il peut manger sans avoir faim ou ne pas le faire alors qu’il est affamé, et, de même, il lui est possible de s’éloigner rapidement sans être apeuré ou de ne pas le faire quand il est mort de peur. La connaissance qu’un organisme a de lui-même tandis qu’il est dans un tel état « favorise » ses actions appropriées de recherche ou de fuite, selon le cas; elle ne les « cause » pas. Ainsi, la faim et la peur (c’est-à-dire l’organisme en tant que les « aspects » sous lesquels il se sent, lui-même, quand il est dans un état de privation et de stimulation aversive, respectivement) sont chacun à expliquer, vraisemblablement en termes de l’histoire évolutive, tout comme le sont la recherche ainsi que la fuite loin de ce qui est aversif.[3]

(5)

La conscience

Quand on comprend bien ce qui précède, il reste beaucoup moins de choses à expliquer concernant la conscience et en rapport avec « l’esprit ».

Pour un behavioriste, la conscience est affaire de comportements. Il en est ainsi de la conscience sensorielle (celle des objets externes, par les sens) et de la conscience sensitive (celle que, par d’autres « voies », un organisme a de lui-même dans des états ou dans des événements internes).

Pour avoir la conscience intime d’un objet matériel, il ne suffit pas d’être en contact avec lui ni même d’y réagir. À ce compte, des objets inanimés seraient conscients des autres corps. La conscience qui est en question ici est affaire de « réactions » dont les conséquences font en sorte que leur production (émission) est plus probable dans de semblables circonstances ultérieures. Ces comportements sont appelés « opérants »[4].

Rapportons ici un certain nombre d’analyses relatives à la conscience.[5] Évidemment, nous ne proposons ici que quelques grandes idées directrices.

Il importe de distinguer la conscience d’une chose et la conscience de la conscience de cette chose : tout comportement est d’abord inconscient, et la conscience de celui-là est tributaire des réponses qui lui sont données. En passant, disons qu’il ne faut pas confondre cette conscience-ci et la conscience réfléchie (voir ce qui est dit de la réflexion à la section suivante).

Le rêve est constitué de comportements émis par l’organisme endormi, dans les limites impliquées par cet état. Des mouvements rapides des yeux, des muscles de l’oreille moyenne, etc., appuient cette proposition.

Penser est se comporter d’une certaine façon. Soulignons que ce n’est pas un esprit, prétendu, qui se comporte ainsi. On peut souligner aussi qu’une pensée a les dimensions d’un comportement, non pas celles d’un processus interne imaginaire qui s’extérioriserait avec cette conduite. Par exemple, penser à haute voix est se comporter verbalement, et il est possible de penser verbalement de façon implicite (« en miniature », pour ainsi dire).

Penser est, souvent, agir faiblement : un avantage d’un tel comportement, implicite, est qu’un individu peut se comporter sans s’engager. Ajoutons qu’il est possible d’amplifier ces réponses d’une façon instrumentale ou de les encourager à redevenir publiques. Et on peut les décrire dans les mots acquis pour la description des comportements publics.

(Notons ici que le « je pense » opposé à « je sais » exprime la faible probabilité qu’a un événement, comme dans : « je pense que je le ferai ».)

Une idée n’est pas une entité autonome; c’est le comportement, lui-même, ou, du moins, un qui est probable. C’est cela qu’un individu possède.

Le nom « la connaissance » se « réfère », lui, à une grande classe de comportements (opérants4). Ceux-ci vont des conduites qui sont apprises directement, lors des expériences (ici contingences de renforcement[6]), jusqu’à celles qui sont dirigées par des règles. Les unes et les autres ont leurs propres avantages et leurs propres inconvénients, liés, entre autres, à la « force » ou à la « motivation » des réponses et aux bénéfices éventuels pour un individu de ne pas être exposé directement au milieu, respectivement. Cette connaissance est à distinguer des écrits, par exemple, qui la favorisent.

L’intuition dont il est en question dans ce texte est de la connaissance, résultant d’un individu, tel qu’il est à ce moment. Elle est encore mal expliquée présentement, relative à l’indétermination de ce comportement.

Chacun de ces actes ne semble pas impliquer un événement causal : les conditions qui contribuent à les établir et à les maintenir appartiennent à l’histoire de l’organisme. C’est ce qui est dit quand on informe que l’analyse expérimentale des phénomènes classiquement réunis sous les noms « la psyché » et « l’intellect » a été rendue possible par la découverte d’une causalité différente de celle de la physique : on peut les expliquer en termes non pas de variables « causales », mais de variables « historiques », à savoir d’éléments représentatifs des conditions acquérant leur rôle dans l’histoire personnelle. En bref disons que, sous l’éclairage de la science des contingences de renforcement, il apparaît vraisemblable de penser que les conséquences d’un « acte volontaire » (opérant4) émis par un organisme transforment celui-ci de telle sorte que des stimuli qui étaient présents dans les circonstances de son émission acquièrent, pour lui, le rôle de conditions préalables de la production d’une conduite de la même classe, dans de semblables circonstances ultérieures. Ils en sont les causes en ce sens. Par comparaison, disons que les causes des physiciens sont effectives spontanément et en tous les cas, selon les lois déterministes de la physique.

Ajoutons que l’âme ou la personne d’un homme est son répertoire comportemental. On peut assez facilement le réaliser en pensant aux dessins animés de notre enfance où un savant fou changeait celle d’un bon personnage par celle d’un mauvais, et vice versa, en connectant leur cerveau par deux séries de fils conducteurs. Comprenons que c’était non pas la vue des courants électriques passant dans ces fils en sens inverse, ni à plus forte raison celle d’entités invisibles, qui nous amenait à comprendre ce qu’on voulait nous faire saisir alors, mais la découverte des nouveaux comportements de chacun d’eux, l’un agissant comme l’autre et vice-versa (incluant parfois en parlant comme cet autre avec le motif même de sa voix).

Réalisons que ce fictif échange de flux électriques ne nous permet pas de comprendre comment l’histoire de l’exposition d’un organisme à son environnement lui fait acquérir son répertoire comportemental, en toute apparence et vraisemblance. Celui-ci est certes une chose dont le concept est présentement construit, en attente de sa découverte par l’anatomie ou par la physiologie, vraisemblablement. Mais l’analyse opérante peut servir ici, en montrant aux scientifiques ce qu’ils doivent chercher et où le trouver.

En passant, notons que le moi est le produit des expériences de la vie quotidienne, caractérisé par la sensibilité aux « récompenses » (renforcements, sous le mode positif ou sous le mode négatif) et aux « punitions » (au sens large, incluant l’extinction). L’acteur est l’organisme, lui-même, devenu une personne avec des réponses différentes et parfois contradictoires, en raison de son histoire d’exposition au milieu environnant. La conscience morale ou le surmoi est une composante majeure du comportement humain. Presque inconscient, il est surtout le résultat des pratiques punitives de la société qui affronte le ça, le « Viel Adam » judéo-chrétien, à savoir la « nature » dérivée des sensibilités innées de l’homme aux renforcements, dont la plupart sont en conflit avec les intérêts d’autrui.

(6)

L’esprit

Le mot « esprit » des métaphysiciens peut souvent être traduit à peu près ainsi : un lieu non physique dans lequel les phénomènes obéissent à des lois non physiques. L’esprit immatériel remplacerait le cerveau matériel, le milieu physique y deviendrait expériences, les comportements y seraient projets, intentions, idées, les réponses s’y réduiraient à des activités de volonté, cognitives, intentionnelles et générales, et là seraient les concepts et les autres objets abstraits, qui n’auraient donc pas de référence externe. Autrement, l’esprit ne serait, plus ou moins, qu’un homoncule immatériel.

L’analyse opérante explique ces phénomènes de façon bien différente.

Dans cette section, nous allons parler de dits « objets de l’esprit » qui sont affaire de comportements sans être strictement des conduites. Encore ici, nous ne proposerons que quelques grandes idées directrices. Rappelons qu’un des buts de cet article est d’attirer l’attention des lecteurs pour qu’ils aillent approfondir ces grandes idées, en lisant les ouvrages de B. F. Skinner.

Pour un philosophe de la science des contingences de renforcement, la mémorisation est un processus faisant en sorte qu’une réponse accroît sa probabilité d’émission en certaines circonstances. Pour lui, les expériences ne sont pas comme les « mémoires d’un défunt », ses écrits, présents en un lieu donné. Elles ne sont stockées nulle part; elles modifient l’organisme de sorte qu’il se conduise d’une façon particulière sous des conditions d’un type particulier. Le rappel de cette conduite consiste à « favoriser » son émission.

La discrimination est le processus qui, impliquant plus d’une réponse à plus d’un objet (stimulus), donne, au terme, une réponse efficace à l’un d’eux. Elle est à distinguer d’une action facilitant cette réponse. Ainsi, regarder un corps « favorise » la vision qui est au terme de sa discrimination.

L’attention n’est pas une activité, mentale ou cognitive, qui a pour effet de surélever des stimuli dans leur intensité, dans leur définition (précision), etc., et d’en abaisser corrélativement d’autres, ni un changement de stimuli observés. C’est, plutôt, un « état » occasionné par le changement dans les expériences qui sous-tendent tout le processus de la discrimination.

Le jugement est bien plus que l’attention au monde. La notion implique de répondre de façon idiosyncrasique au milieu en raison du passé de l’exposition à celui-ci. Le processus interne imaginaire relève en fait de l’équipement génétique et de l’histoire personnelle de l’individu impliqué. De façon commune, ce qui est appelé « le jugement » est la réponse donnée à la fin de l’analyse d’une conduite ou de ses raisons (voir un peu plus bas).

Ce qui est communément appelé « le choix » ou « la volonté » n’est un événement ni intentionnel, ni causal, ni spontané. La notion est à remplacer par la probabilité d’émission de « comportements volontaires » (opérants4), dont les facteurs déterminants appartiennent à l’histoire de l’individu. Du fait qu’ils sont absents de la situation, ils laissent penser à la liberté, mais celle-ci est fonction de l’absence de présentes contraintes environnementales, non de l’inexistence de toute détermination antérieure.

La motivation à agir d’une certaine façon est tributaire des conséquences qui ont suivi cette action émise antérieurement. Ces effets définissent cette action, en relation avec un état de privation ou de stimulation aversive, souvent lié aux circonstances de l’émission de celle-là.

Un peu à l’inverse, la dépression est l’abaissement de la force et de la probabilité d’émission des comportements d’un organisme dont l’état, dit « dépressif », est un produit de son exposition antérieure à un milieu qui est pauvre en « récompenses » (renforcements) lorsqu’il se comporte. (En passant, rappelons ici que l’extinction n’est pas la punition au sens commun.)

Le mot « intention » tourne l’attention vers l’avenir, mais, comme avec « but » et « projet », il faut considérer les conséquences ultérieures des actions qu’un individu a faites, dans le passé, pour expliquer ce qu’il en est. Ces effets sont dans l’environnement, non dans son cerveau ou en son esprit.

La généralisation est un mécanisme faisant qu’une réponse renforcée dans des circonstances déterminées tend à réapparaître dans une situation semblable, qui, par la ressemblance des stimuli, ne partage que quelques caractéristiques. Celles-ci deviennent les conditions préalables exclusives d’un comportement opérant de la même forme, grâce à la discrimination.

L’habitude d’agir d’une certaine façon n’est pas la condition de ce comportement; elle est son caractère habituel (fréquent). (De même la coutume est le caractère coutumier d’une conduite, et en termes de l’usage, il est souvent question du comportement usuel, familier, dans un groupe.)

Apprendre est acquérir des savoirs ou des savoir-faire. L’apprentissage de comportements (opérants4) résulte d’une exposition à l’expérience (un seul cas de contingences de renforcement suffit parfois).

La compréhension est affaire de réponses appropriées aux objets impliqués ainsi que  de la « tendance » de plus en plus forte à les produire.

La réflexion est l’analyse des raisons (les expériences positives, par opposition aux mauvaises expériences) des comportements, incluant de ceux dont on donne des causes imaginaires (comme les « superstitions »).

L’élaboration de concepts est l’établissement d’un type particulier de conditions, par les stimuli, de réponses « volontaires » (opérantes4). Elle est tributaire de l’exposition d’un individu à un ensemble d’expériences positives (les contingences de renforcement6). Les concepts ne sont pas dans le cerveau ou dans le métaphysique esprit : comme l’espèce humaine et les autres classes définies par un ensemble de propriétés, les concepts (ces ensembles) n’ont aucune existence véritable quand nul objet ne les exerce.

La résolution d’un problème consiste en des activités menant à  une réponse dont la conséquence est la solution (le renforcement) escomptée.

Le nom « la déduction » se « réfère » à une grande classe comprenant des types de processus, à distinguer. Il est question du processus comportemental de base quand, par exemple, un observateur déduit par expérience qu’un événement n’a pas lieu en voyant qu’il pleut fort. On doit parler plutôt d’un processus de manipulation de termes quand, par exemple, on déduit « a est c » des énoncés« a est b » et « tout b est c », à partir du mot-clé « tout », sans peut-être même savoir ce que représentent a, b et c.

L’induction est l’extraction ou la dérivation de règles; elle est opposée à l’application de celles-ci, laquelle est un cas particulier de la déduction. On peut parler ainsi autant quand les comportements sont façonnés directement par l’environnement que lorsqu’ils sont régis par des règles, comme ceci est le cas dans un cadre logique de manipulations d’énoncés. Ce premier processus comportemental, présupposant la modification du milieu, est à distinguer aussi de l’analyse des expériences positives (les contingences de renforcement6) dans lesquelles les réponses sont renforcées. Celle-ci, à son tour, est distincte du processus du renforcement (le processus de l’accroissement de la probabilité d’émission d’un comportement opérant).

Globalement, l’intelligence est la susceptibilité aux « expériences » (contingences ontogénétiques), conduisant à une grande rapidité d’apprentissage (rapidité de conditionnement) et à la capacité de maintenir un plus grand répertoire de conduites sans confusion, entre autres choses.

L’imagination n’est pas une faculté. Le nom se réfère à une grande classe comprenant des choses n’ayant à peu près rien en commun : par exemple, a) la vision d’un objet en l’absence de celui-ci, b) la vision de choses réelles dans une proximité irréelle, c) la construction d’une définition favorisant la découverte qui est au terme du mécanisme de l’abstraction (celle-ci est un trait caractéristique du comportement verbal : voir l’identification du gris, à la seconde section), et, d) la « création » ci-dessous.

La création, elle, est tributaire de l’émission de conduites à probabilité faible, dans les circonstances impliquées, ou, uniquement, de la production de choses nouvelles, originales, pouvant ne pas résulter de l’application de règles, voire apparaître ne surgir de rien. C’est souvent le cas dans un nouvel environnement. Mais pour un behavioriste radical, les comportements impliqués ici résultent, eux aussi, de l’organisme qui les émet, tel qu’il est au moment où il agit, son état étant le produit de son exposition antérieure à l’environnement, en tant que membre d’une espèce et en tant que individu.

Conclusion

Sous l’éclairage de l’analyse opérante, un behavioriste radical propose l’explication des phénomènes mentaux en ne faisant appel ni à la matière ni à l’esprit. En termes de comportements, il n’a nul besoin d’en appeler au monisme (peu importe qu’il soit matérialiste ou spiritualiste) ou au dualisme.

En parlant des discordances occasionnelles entre des réponses à l’environnement plutôt qu’entre des mondes, il permet de dissiper de grands systèmes d’idées. Il peut discréditer leurs propositions, incluant celles-ci : a) ce qui est communément appelée « l’expérience » n’est pas la source des véritables connaissances, b) il faut capituler devant la science et tenter de la fonder sur des postulats d’une « Raison », innée, ou, du moins, sur des règles méthodologiques permettant de se passer de la science, c) il faut se taire quand on est confronté à la frontière de ce qui peut être dit ou, d) on doit alors s’adonner à l’indescriptible extase qui apporte le changement inexpli­cable de l’ordre de la morale qui est opposé à l’ordre normatif de la science.

En parlant de discordances occasionnelles entre des réponses à l’environnement plutôt qu’entre des expériences, il explique aisément l’accord qui s’établit presque toujours entre les observateurs, bien que les expériences « privées » de chacun d’eux ne soient pas observables pour les autres. Il n’a donc pas à délaisser de données, importantes, permettant de comprendre les choses. Et il n’est pas de ceux qui avancent (à l’opposé de l’intuition commune), a) qu’il faille se tourner exclusivement vers les moyens d’observer les phénomènes (comme le proposent les partisans du positivisme logique, de l’opérationnalisme ainsi que les supporters de leur équivalent en psychologie[7]), b) qu’il soit possible d’ignorer ce qui est appelé « le phénomène mental » (dont les cas ne seraient que des épiphénomènes, au comble impossibles à observer objectivement), c) que la physique de la matière suffirait à rendre compte de ces choses ou même, d) qu’un robot qui se comporterait exactement comme un homme, répondant comme lui aux stimuli et changeant son comportement en fonction des mêmes opérations, passerait le test de pouvoir être considéré comme un être humain, même s’il n’éprouvait pas les mêmes sensations, n’avait aucune de ses pensées, etc.!

Il explique adéquatement des phénomènes que sont les sensations, les émotions, les sentiments, les besoins, etc., et n’est donc pas confronté à l’idée d’introduire l’esprit dans le comportement impliqué (contrairement à ce qu’il en est avec les divers courants du cognitivisme)[8]. Il peut aider à comprendre la démonstration freudienne de l’inconscient, la relation entre l’amplitude des stimuli et les sensations, la psychophysique, la médecine psychosomatique, les processus « intrapsychiques » de la psychiatrie, etc.

Pour lui, l’introspection demeure certes une façon qu’a le sujet de se connaître, mais, comme elle est souvent trompeuse, il met à l’écart le mentalisme et évite, ainsi, un grand nombre de difficultés qu’il occasionne.

Aussi, il ne méprise pas le passé et le futur, pour se consacrer au hic et nunc (ici et maintenant) comme le font les partisans de la phénoménologie et de l’existentialisme. En découvrant que le milieu agit avant et après une réponse émise (voir ne serait-ce que la note infra no 4), il est en mesure de décrire pourquoi les individus se comportent comme ils le font, non uniquement comment ils agissent (comme avec le structuralisme, par définition de son objet[9]). Aussi, il n’a pas à mettre entre parenthèses des questions classiques comme celle relative à l’existence des objets physiques : en accord avec l’intuition commune, il justifie plutôt, en l’occurrence, d’affirmer que les organismes, les corps inertes et, plus généralement, tous les objets qui possèdent une position indiscutable dans l’espace et le temps ont une existence indépendante des réponses de n’importe quel être sensible ou pensant (organique ou non), ce qu’il y a tout avantage à faire…

Bref le behaviorisme radical propose la position la plus cohérente qui soit pour analyser tous les phénomènes impliqués ici et il le fait, sans concession à la métaphysique, en tournant l’attention vers le milieu externe.


[1] Pour les détails, voir : Tous les grands problèmes philosophiques sous l’éclairage de la science des contingences de renforcement, gratuit en cliquant : http://manuscritdepot.com/a.jean-pierre-bacon.1.htm

[2] Voir aussi les expériences de Stratton https://www.persee.fr/doc/psy_0003-5033_1896_num_3_1_1862

[3] « Certains stimuli peuvent rester réflexogènes, et ne pas engendrer directement de sensations, mais arriver à s’intégrer toutefois dans la régulation du comportement par l’effet des réponses réflexes primaires susceptibles d’engendrer à leur tour des sensations et contribuant ainsi à une connaissance indirecte du milieu. » (Piéron, Henri. La sensation, Coll. Que sais-je, PUF, Paris, 1967, pp. 14-15). «  Il y a ainsi une spécificité que l’on peut qualifier de pré-sensorielle dans les voies de la sensibilité , et elle se manifeste déjà dans certaines modalités de réponses réflexes déclenchées au niveau de centres d’étape : suivant qu’en une région de la peau se produit une stimulation chaude ou froide, une vaso-constriction ou une vaso-dilatation locale est déclenchée, sans compter certaines modifications respiratoires et métaboliques, et cela alors même qu’une interruption haute des voies afférentes ou une destruction de la station réceptrice terminale empêche toute sensation d’être éveillée. » (Ibid, pp. 15-16.) Dans un autre travail, l’auteur dit qu’une grenouille décérébrée fait un geste de retrait de sa patte sur laquelle on a mis une goutte d’acide.

[4] Techniquement parlant, un opérant est une classe de réponses émises (ayant une topographie particulière, précisons-le) qui est définie par leur propriété caractéristique d’être en « interrelation » avec les circonstances de leur production et avec leurs conséquences qui font en sorte que la probabilité augmente qu’une autre réponse de cette classe soit produite dans de semblables circonstances ultérieures.

[5] À partir d’ici, nous procédons à un résumé personnel de certaines parties de l’ouvrage pour une science du comportement : le behaviorisme, de B. F. Skinner, traduit de l’anglais par F. Parot sous les conseils scientifiques de Pierre Mounoud et de Jean-Paul Nronckart, avec l’accord de Alfred A. Knopf, Inc., en 1974.

[6] Techniquement parlant, un cas de contingences de renforcement est l’ensemble des interrelations entre une réponse émise, ses circonstances d’émission et ses conséquences qui font augmenter sa probabilité.

[7] Le behaviorisme méthodologique (voir l’ouvrage de B. F. Skinner mentionné à la note no 5, pp. 20 à 23.

[8] Certains de ces courants sont appelés « behavioristes » (de l’anglais behavior), mais le comportement, loin d’y être l’objet principal de l’analyse, n’y est qu’un indicateur de ce qui ne va pas au niveau cognitif.

[9] La prédiction est bien sûr possible dans le cadre du structuralisme, mais elle est basée sur la narration (description narrative) de ce que les gens font souvent (à un certain âge ou à un moment déterminé dans l’histoire du groupe, par exemple). Elle n’est pas fondée sur une explication (description explicative) de ce comportement, en termes des conditions dont la manipulation permet sa prédiction ainsi que son contrôle


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DU MÊME AUTEUR

Tous les grands problèmes philosophiques sous l’éclairage de la science des contingences de renforcement

Le behaviorisme radical et les grands problèmes philosophiques

TOMES 1 – 2 – 3
Jean-Pierre Bacon,
Essai, Fondation littéraire Fleur de Lys,
Lévis, Québec, 2017, 1484 pages.
ISBN 978-2-89612-530-2
Exemplaire numérique (les 3 tomes) : Gratuit
Exemplaire papier (les 3 tomes): 149.95$

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LA DÉPRESSION

sa « nature », ses « causes »…
et ce qui peut être fait à l’encontre d’elle
(aux niveaux individuel et collectif) :
toute sa problématique, d’un point de vue behavioriste strict
ou
Un court article réjouissant au sujet déprimant de la dépression

par Jean-Pierre Bacon

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L’UNIVERS

Sa nature, sa vraisemblable origine et ce qu’il est sensé, cohérent, rationnel et même réaliste de penser de celle-ci et de ce qu’il y avait avant

par Jean-Pierre Bacon

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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