Au Québec et au Canada, les arts littéraires se réinventent par Carole Bisenius-Penin, La Conversation

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Marc-Antoine K. Phaneuf et Clémentine Mélois à la maison de la littérature, Québec.
Rhizome/Facebook

Au Québec et au Canada, les arts littéraires se réinventent

Carole Bisenius-Penin, Université de Lorraine

La pensée philosophique de Gilles Deleuze et Félix Guattari – développée dans un des chapitres de Mille Plateaux – emprunte à la botanique le notion de « rhizome », plante multicentre, racine multiple et composite qui induit en tant que modèle conceptuel une « poétique du Divers » selon Édouard Glissant. L’objectif de cette théorie réticulaire est de penser la multiplicité des échanges, de connecter des éléments hétérogènes provenant de domaines distincts dans ses applications sociales ou politiques, par le biais de configurations inédites, en mutation.

Dans le milieu littéraire québécois contemporain, il existe un autre « Rhizome », sous la forme d’un « générateur de projets interdisciplinaires » qui offre, à partir de l’objet-texte, des processus collaboratifs de création, sous diverses formes (performances, installations, œuvres web, spectacles…).

Depuis sa fondation à Québec (2000) sous l’impulsion de Simon Dumas à la fois poète, producteur et metteur en scène, cet organisme vise à accompagner les auteurs en privilégiant l’hétérogénéité des dispositifs (résidences, lectures…) et à produire, diffuser de multiples pratiques littéraires « hors le livre ».

Une dynamique issue des acteurs du milieu littéraire

À partir de cette logique de connexion et de partage de l’expertise créative, cet incubateur est à l’initiative de journées de réflexion sur la circulation des arts littéraires au Québec (19-20 février 2019), sous le cycle « Rencontres Paroles vivantes », en collaboration avec d’autres instances (Regroupement du conte au Québec, la Maison de la littérature), qui a permis de regrouper des acteurs de la vie culturelle de plusieurs régions du Québec et du Canada francophone. L’approche territoriale sous-jacente, tout comme l’arborescence mise en œuvre (ateliers, speed dating producteur-diffuseur, souper réseautage) propose une configuration institutionnelle originale.

Une réflexion sur les arts littéraires

Cette manifestation découle d’abord d’un constat, la nécessité de faire face ensemble aux mutations du champ littéraire comme le souligne Isabelle Forest, de la Maison de la littérature :

« Depuis 10 ans l’émergence de projets littéraires multidisciplinaires sous diverses formes (arts de la parole, pratiques hors du livre, poésie performée) nous obligent à repenser la programmation des sites culturels. »

Ou, selon Jonathan Lamy, de Poésie partout :

« Il est à présent nécessaire de donner une vitrine aux arts littéraires et surtout de favoriser la circulation des œuvres et des auteurs au sein des régions. »

En fonction des acteurs, il s’agit d’identifier des besoins relatifs à la création, à la circulation et à la diffusion des œuvres sur le territoire et de favoriser la visibilité des arts littéraires en ciblant des actions : encourager et dynamiser les pratiques, établir un répertoire des lieux de diffusion des arts littéraires, repenser la professionnalisation, diversifier les formes de médiation vers les publics. Malgré des revendications diverses selon les secteurs, cette réflexion prend appui sur une posture professionnelle collective et commune autour de la littérature contemporaine, à en croire Dominique Lemieux, de la Maison de la littérature :

« Je crois qu’il est nécessaire aujourd’hui d’enfin entendre la voix collective des acteurs du milieu des arts littéraires. Ce milieu en ébullition réinvente les façons d’envisager la littérature hors du livre. Ces rencontres ont permis la rencontre, les échanges et ne peuvent que faire rêver à une plus grande circulation des projets en arts littéraires, à une reconnaissance plus grande de cette forme d’art et une collaboration plus active des acteurs de notre milieu. »

Une nécessaire identification des arts littéraires

Cependant, il convient de s’entendre aussi sur la dénomination évoquée sous cet intitulé émergeant « arts littéraires », propre au Québec et Canada, qui pose d’un point de vue conceptuel des difficultés de par ses diverses ramifications sémantiques inscrites dans l’espace public : « littérature vivante », « arts de la parole », « poésie performée », « littérature hypermédiatique ».

La littérature performative, interventionnelle, induit un nouveau rapport et se joue de la figure de l’écrivain au sein d’une industrie culturelle prônant le spectaculaire. Pour certains théoriciens (O. Rosenthal, L. Ruffel, 2010), ce déplacement de la littérature hors du livre reconfigure les pratiques créatives.

Or, malgré un développement sans précédent du performatif et de l’exposition de la littérature, on remarque paradoxalement un manque de visibilité et d’analyses critiques concernant ce phénomène. Une base définitoire s’avère donc un préalable institutionnel et scientifique urgent qui doit engager la filière du livre et le monde universitaire.

Un défi : de la structuration au réseau

Dans le contexte de l’entrée de Québec dans le Réseau villes créatives littéraires Unesco (2017) et des partenariats noués à l’international (Relief-réseau des évènements littéraires et festival) par différents opérateurs du pays, l’objectif est de créer une dynamique, d’« établir une voix commune » en réussissant à se structurer.

Comment à partir d’une concertation du milieu littéraire mettre en place un regroupement efficace et visible autour des arts littéraires face aux autres institutions ? Comment une structure de producteurs-diffuseurs pourrait aider les artistes à mieux s’organiser y compris pour les représenter auprès de structures existantes (Conseil des arts et des lettres du Québec – CALQ, Union des écrivaines et des écrivains québécois-UNEQ…) ?

Il s’agit ici de mettre en place une forme sociale fixe (type Organisme sans but lucratif), un partage d’informations, de programmation et un lobbying pour le montage de projets internationaux, tout en formalisant des actions spécifiques : partager des outils, uniformiser des pratiques et des normes (cachet, grille tarifaire par exemple), organiser une vitrine spécifique pour les arts littéraires, mettre en place un modèle de résidence reposant sur un circuit afin de stimuler la création.

Pour Simon Dumas (Rhizome) :

« L’enjeu est de créer des connivences interrégionales, de favoriser le réseautage. Il y a donc une réflexion du métier à faire, ces premières journées consacrées aux arts littéraires visent à donner une impulsion de départ. Selon moi, l’intérêt est aussi de pouvoir faire venir des spectacles étrangers pour oxygéner le milieu littéraire québécois. Il me semble essentiel que les acteurs du champ arrêtent de penser en tant qu’organismes, mais plutôt en tant que milieu favorisant les échanges. »

Au final, si l’on se réfère aux travaux de certains spécialistes de l’institution culturelle ou littéraire (J. Dubois, A. Viala, J. Chevallier, A. Guéry, cette manifestation qui repose sur plusieurs fondements identifiables – dynamique collective, action continue, forme sociale établie, processus) et qui vise, par le biais d’un système de socialisation, à organiser les pratiques, pourrait bien constituer une tentative d’institutionnalisation des arts littéraires au Québec et au Canada.


Merci à Simon Dumas, directeur artistique de Rhizome (Québec) et à Dominique Lemieux, directeur de la Maison de la littérature (Québec) ont contribué à l’écriture de cet article.The Conversation


Carole Bisenius-Penin, Maître de conférences Littérature contemporaine, CREM, Université de Lorraine


This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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