La hiérarchie des connaissances est elle vraiment dépassée ? par Rémi Sussan, InternetActu

La hiérarchie des connaissances est elle vraiment dépassée ?

par Rémi Sussan, InternetActu


Reproduction sous la licence « Paternité-Pas d’utilisation commerciale » de Creative Commons


« Le Futur du web a 100 ans », un titre étrange pour un article de la revue en ligne Nautilus (@nautilusmag) sur les idéologies qui ont façonné la toile au cours du dernier siècle. Si les noms de Vannevar Bush et Ted Nelson nous sont connus, l’auteur, Alex Wright (@alexgrantwright), nous fait découvrir d’autres acteurs bien moins fameux, comme l’inventeur et avocat belge Paul Otlet, ou bien célèbres, mais dans un domaine très différent, comme c’est le cas de H.G. Wells. Mais si « Le Futur du web a 100 ans », c’est parce que, selon Wright, certaines des idées de ces pionniers, depuis longtemps oubliées et rejetées, pourraient bien, dans un avenir proche, se révéler des sources d’inspiration pour rénover la structure du réseau, qui connaît actuellement des problèmes de plus en plus handicapants.

C’est donc au XIXe siècle, explique Wright, que le désir de créer un système mondial d’organisation des connaissances commence à se manifester chez certains penseurs. En effet, à cette époque, certains se montrent, pour la première fois, inquiets de la surcharge d’informations, de l’infobésité comme on dit aujourd’hui : les journaux commencent à se multiplier, l’imprimé s’installe partout, avec deux fléaux inévitables : la primauté de la quantité sur la qualité, et le caractère éphémère d’une bonne partie des informations.

Le rêve d’une encyclopédie universelle

51ZgP6tpzELPour Alex Wright, cette quête d’un encyclopédisme universel va prendre deux directions différentes des deux côtés de l’Atlantique. Côté européen, il s’intéresse particulièrement à Paul Otlet ; il est d’ailleurs l’auteur d’un livre, Cataloging the World, entièrement consacré à l’avocat belge. Ce dernier cherchait à créer un « répertoire bibliographique universel » et pour cela s’associa à son collègue juriste Henri La Fontaine (qui se lancera par la suite dans la politique et obtiendra le prix Nobel de la paix en 1913). Ensemble ils vont fonder le Mundaneum, un gigantesque espace, à la fois musée et bibliothèque, comportant plus de 100 salles…

Les deux hommes créeront la Classification décimale universelle (CDU), s’inspirant du travail plus ancien de Melvil Dewey. Ce système a encore cours dans des bibliothèques universitaires ou à Beaubourg, bien que son « ancêtre », la classification Dewey, ait tendance à le remplacer de plus en plus (les bibliothèques municipales utilisent Dewey).

Ces systèmes sont bien sûr totalement opposés à la vision du web. Ils impliquent l’existence d’un grand nombre de « curateurs » autrement dit des conservateurs et des bibliothécaires susceptibles de catégoriser chaque ouvrage à la bonne place – avec toutes les ambiguïtés et les désaccords que ça entraîne, évidemment. Mais contrairement à son prédécesseur, Dewey, Otlet était très conscient de la difficulté de placer un document en un seul et unique lieu. C’est pourquoi il peut être considéré comme l’inventeur des premiers hyperliens. En effet, en sus de son système de classification hiérarchique et traditionnel, Otlet introduisit des tables auxiliaires proposant un système de code établissant des relations horizontales entre les domaines de l’arborescence.

Wright cite d’autres chercheurs européens mûs par la même obsession, comme Wilhelm Ostwald ou Emanuel Goldberg, mais c’est H.G. Wells qui reste le plus remarquable. L’auteur de La Guerre des mondes est connu pour s’être investi dans une multitude de causes, mais j’avoue que sa passion pour l’encyclopédisme m’avait échappé. Pourtant, en 1938 il publiait une série d’essais sous le titre très « cyber » de Cerveau planétaire.

« Toutes les angoisses et les horreurs du temps présent sont fondamentalement intellectuelles, écrit-il. Le monde doit unir son esprit. » Un propos particulièrement intéressant de Wells, puisqu’anticipant, avec quarante ans d’avance, les espoirs utopiques des premiers prophètes du web…

Là encore, Wells envisage un système hiérarchique, contrôlé par des milliers de « bibliothécaires » qu’il nomme des « samouraïs »…

Le web : anarchisme et individualisme américain

Ce désir d’une hiérarchie des connaissances est donc essentiellement mû par un espoir utopique, et non par un désir autoritaire de contrôler la connaissance conclue Wright. Mais aux Etats-Unis va naître une autre utopie, celle du web, « plat » et non hiérarchique telle que nous le connaissons.

Paul Otlet / InformationsmanagementVannevar Bush est bien plus connu qu’Otlet, même en France. C’est lui qui, avec le « Memex« , va imaginer un système d’organisation des documents sans hiérarchie, uniquement basé sur un système d’association et de liens. Bizarrement le nom de « Memex » est revenu dans l’actualité ces derniers jours, puisque c’est ainsi que la DARPA a baptisé son moteur de recherche conçu pour explorer le « deep web » ou le « dark web », les millions de pages non indexées par les moteurs traditionnels comme Google et souvent associés à diverses activités criminelles…

L’idée de Vannevar Bush allait passionner Douglas Engelbart, inventeur de la souris, qui allait essayer de matérialiser le projet en en créant une première version nommée le « oN-Line System » ou NLS, dont il fait la démonstration en 1968, en compagnie de ses nouvelles interfaces homme-machine, lors de ce qu’on a appelé « la mère de toutes les démos« . Le concept allait attirer l’intérêt des adeptes de la contre-culture naissante. Ken Kesey, le romancier auteur de Vol au dessus d’un nid de coucou et créateur des fameux Acid Tests, aurait dit du NLS que « c’était la chose la plus importante après l’Acide ». A noter que le célèbre Stewart Brand, qui aida à l’organisation de « la mère de toutes les démos » faisait également partie de la bande de Kesey, les « Merry Pranksters« …

Il y aurait d’ailleurs encore beaucoup à dire sur les liens entre les mouvements hippies et le gout pour l’encyclopédisme. Par exemple, à la même époque, Timothy Leary, autre grande figure du psychédélisme, créait la fondation Castalia, « Castalia » étant un hommage au livre d’Hermann Hesse, Le jeu des perles de verre qui met en scène, lui aussi, un système d’organisation globale de la pensée humaine, cette fois sous la forme d’un jeu…

Ted Nelson, qui reprit l’idée avec son projet Xanadu, partage aussi cette fibre anarchiste et ne fait pas mystère de sa répulsion pour les institutions et les hiérarchies, et particulièrement pour l’institution, universitaire « qui développe en chacun de nous l’attitude que le monde est divisé en « sujets », que ces sujets sont bien définis et bien compris, et qu’il existe des « bases », c’est-à-dire une hiérarchie de compréhension. »

Les limites du web « horizontal »

Pourquoi donc, alors que le web « horizontal » est entré dans les mœurs, au point de renouveler complètement les discours sur les organisations, l’éducation, et la société elle-même, revenir sur les tentatives « dinosauriennes » de classification verticale des connaissances, fussent-elles imaginées par des écrivains prestigieux comme H.G. Wells ?

C’est parce qu’en fait ce type de structuration anarchique n’a pas tenu toutes ses promesses. Selon Wright : « Là où Otlet et Wells envisageaient des organisations transnationales financées par le service public, nous avons maintenant une oligarchie de corporations. »

De fait, précise-t-il : « En conséquence, la plupart d’entre nous comptent sur les entreprises à but lucratif pour rendre le web sûr, utile et utilisable. Aujourd’hui, Google et une poignée d’autres grosses compagnies Internet comme Facebook, Twitter, et Amazon se voient accorder le rôle qu’Otlet envisageait pour le Mundaneum : canaliser la production intellectuelle de la planète. Google exclut comme il le désire les sites de son index pour des raisons qu’il n’est pas tenu de divulguer – les secrets du robot Googlebot sont des mystères delphiques connus de son seul cercle intérieur d’ingénieurs. Un nombre croissant d’utilisateurs du web adoptent la recherche par mot clé et la timeline de Facebook comme leurs interfaces fondamentales ».

Au final, affirme-t-il : « Alors que le web peut être horizontal et ouvert tant dans l’imagination du public que dans la rhétorique du World Wide Web Consortium, un tel réseau plat est peut être tout autant utopique et inaccessible que la bibliographie universelle d’Otlet. »

Et Wright de noter que le web sémantique pourrait bien constituer une alternative par sa création d’ontologies très proches, dans leur système de classification, des entreprises d’Otlet… Tout en reconnaissant que ce projet date de 2001, qu’il a été très largement critiqué…

Pourtant, s’il est vrai que le web sémantique repose sur des ontologies ou des systèmes de classification hiérarchiques, rien n’empêche d’élaborer plusieurs ontologies concurrentes, aucune ne prétendant organiser le web à elle toute seule. Autrement dit, le web sémantique serait tout aussi horizontal que le web classique, mais à un niveau meta. De fait lorsque chacun d’entre nous organise son flux RSS (une technologie qui a elle aussi tendance à disparaître, je sais bien, mais qui restera à mon avis indispensable à ceux qui font profession de collecter et analyser l’information…) il crée sa propre ontologie, son propre « web sémantique ». D’ailleurs, à l’origine RSS était l’acronyme de RDF Site summary, RDF (Resource Description Framework) étant le « langage » propre au web sémantique (depuis, on a supprimé la référence à la RDF, sans doute parce que c’était un gros mot, et RSS veut maintenant dire « Really Simple Syndication »).

Un autre bon exemple d’un système hiérarchique cohabitant avec le web serait WolframAlpha. Ce « moteur de recherche », si on persiste à l’appeler ainsi, cherche en réalité une réponse numérique à diverses questions à partir d’un petit nombre de documents scannés et mis en forme par une équipe de moderne « samouraïs », pour employer l’expression de Wells. A noter que Wolfram se montre très critique vis-à-vis du « web sémantique » et de son système de catégories trop « médiévales » à son avis, sans pour autant se jeter dans les bras d’un système purement horizontal et anarchiste.

Il me semble qu’on aura toujours besoin de samouraïs, de classificateurs soucieux de faire partager leur organisation de la connaissance. Mais plutôt qu’opposer les classifications hiérarchiques de type Otlet à un web plat et horizontal, il vaudrait mieux imaginer des îlots de hiérarchie surnageant dans un océan d’information non structurée.

Wright émet dans son article l’hypothèse que le « web des données », concept selon lequel le réseau pourrait être organisé automatiquement par des algorithmes, pourrait nous permettre de nous passer des « curateurs » humains. Je me permets d’en douter. Je ne vois pas personnellement comment un algorithme pourrait à lui seul reproduire la page du prix Nobel Gerard’t Hooft sur les bases de la physique théorique, par exemple. De même, lorsqu’on fait une recherche en profondeur, il est préférable de faire confiance au site d’un spécialiste et suivre les liens de sa page Web ou son blogroll, plutôt que se lancer à corps perdu dans une recherche Google par mots-clés. Rien ne vaut un catalogage par un expert, et à mon avis pour un bout de temps encore.

Rémi Sussan


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Source

InternetActu


«Le modèle DIKW (Data, Information, Knowledge, Wisdom) est un des plus célèbres dans la littérature sur l’information et la connaissance et considéré d’ailleurs comme « allant de soi ». Il est largement utilisé dans le management de l’information et de la connaissance, mais ce modèle reste quelque peu flou, et n’a pas été profondément discuté ou validé. Pour l’histoire de ce modèle, et une étude critique, nous nous référons à Rowley (2007). La représentation graphique la plus populaire pour DIKW est une pyramide, comme la fameuse pyramide de Maslow, avec les données à la base et la sagesse à son sommet (figure 3). Cette représentation suppose implicitement que les éléments les plus hauts dans la pyramide nécessitent les éléments inférieurs pour être définis, et qu’ils peuvent être atteints après un processus de transformation des éléments inférieurs. Le modèle DIKW est alors une chaîne où l’information est le résultat du traitement des données, la connaissance est le résultat du traitement de l’information, et la sagesse est le résultat du traitement de la connaissance. Source de la légende : Management international- Volume 16, 2012.


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Traité de documentation : le livre sur le livre, théorie et pratique,Paul Otlet, 1934


Une chaîne de valeur de la connaissance

Jean-Louis Ermine, Mahmoud Moradi et Stéphane Brunel

Un article de la revue Management international- Volume 16, 2012, p. 29–40 – Gestion des Connaissances dans la Société et les Organisations

Résumé

Cet article définit ce qu’est une chaîne de valeur de la connaissance (KVC pour « Knowledge Value Chain »), permettant de gérer les processus de transformation impliquant la connaissance dans une entreprise, afin d’en obtenir la meilleure performance possible. Il propose une définition basée sur la célèbre hiérarchie DIKW (Data, Information, Knowledge, Wisdom), composée de tâches intellectuelles de base. La valeur ajoutée par chaque tâche est expliquée et discutée. La KVC est ainsi interprétée comme un continuum de processus cognitifs à mettre en œuvre pour enrichir progressivement le capital de connaissances de l’entreprise et générer de la valeur ajoutée.

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Source

Ermine, J., Moradi, M. & Brunel, S. (2012). Une chaîne de
valeur de la connaissance. Management international, 16, 29–
40. https://doi.org/10.7202/1012391ar


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François Guité, Consultant en éducation au Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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