Votre éditeur prend position – Un professeur de philo se plaint du ricanement de ses étudiants face à l’une de ses propositions de lecture

VOTRE ÉDITEUR PREND POSITION

Le professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, Réjean Bergeron, se plaint du ricanement de ses étudiants face à l’une de ses propositions de lecture

Dans une Opinion publiée par le quotidien LE DEVOIR, le professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, Réjean Bergeron, se plaint du ricanement de ses étudiants face à l’une de ses propositions de lecture et accuse tout le système d’éducation, les cellulaires, Internet… Bref, tout le monde, sauf lui-même.

Comment a-t-il motivé ses étudiants à la lecture du livre proposé ?

Il écrit :

«(…) je prends la peine de suggérer à mes étudiants le titre d’un ouvrage qu’ils seraient maintenant en mesure de lire lors de leur temps libre — pendant les vacances de Noël ou leurs longues vacances estivales (…).»

Qui va s’imaginer aujourd’hui que les collégiens, débordés par des lectures de toutes sortes au cours de la session d’automne, vont garder le rythme même pendant les vacances de Noël ? Plusieurs travaillent dans différentes entreprises pendant cette période de l’année; frais de cours obligent. Plusieurs se reposent, question de bien entreprendre la session suivante. Plusieurs visitent leur famille. Plusieurs se divertissent, question de se changer les idées. Et quelqu’un lisent question de satisfaire leur passion. Croire que les collégiens devraient se lancer à corps perdu dans la lecture dès qu’un congé scolaire se présente est une illusion. Si j’étais professeur au collégial, j’inciterais mes étudiants à profiter des vacances pour décrochez.

Oui, lire un livre est une corvée pour bon nombre de collégiens. Le professeur Bergeron écrit :

«En fait, que peut bien représenter un livre pour ces étudiants ? À regarder leurs réactions, j’ai la forte impression que ce drôle d’objet est perçu par eux comme un instrument de torture. Ils s’adonneront à cette corvée, qui consiste à ouvrir un livre, s’ils sont obligés de le faire dans le cadre d’un exercice scolaire qui, évidemment, sera évalué et noté.»

Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, 26 novembre 2018

J’ai personnellement eu la même réaction lors de mes études collégiales. Pourquoi ? Parce que les livres proposés ne sont pas des livres pour un jeunes de 16-17 ans mais plutôt pour des adultes dont l’expérience permet d’apprécier pleinement la lecture de ces bouquins.

Lire un livre que l’on ne comprend pas est une torture.

Lire un livre dont le vocabulaire nous force à consulter le dictionnaire vingt fois par page est une torture.

Lire un livre dont la logique nous échappe est une torture.

On trouve très peu de littérature où l’écrivain s’adresse spécifiquement à des jeunes collégiens de 16-17 ans. Ce n’est certainement pas à cet âge qu’on lira Jean-Jacques Rousseau, à moins que d’y être forcé par un professeur l’ayant inscrit au programme de son cours.

Si l’on doit tirer l’intellect et la culture de ces collégiens vers le haut, on ne peut pas leur demander de sauter du premier barreau de l’échelle au dernier. Il faut procéder étape par étape.

Le professeur Bergeron note que certains étudiants ont connu le plaisir de lire la littérature Jeunesse au cours de leur enseignement primaire et secondaire mais, qu’une fois au collège :

«Toutefois, lorsqu’ils arrivent au cégep, on a l’impression que ce bel élan s’est épuisé en cours de route. Le plaisir de lire semble s’être perdu.»

Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, 26 novembre 2018

En tant que professeur au collégial, je me demanderai si le CEGEP ne tue pas le plaisir de lire. La lecture de ceci et de cela est au programme de tous les cours. Le collégien doit lire, lire et lire encore. Et il n’est pas libre ou habileté à questionner les choix de lecture imposés par ses professeurs. Il s’écœure et je le comprends.

Le professeur Bergeron s’en prend au monde numérique :

«Selon eux, cela ne vaudrait plus la peine d’emmagasiner des connaissances ou de mémoriser quoi que ce soit étant donné que l’ensemble du « savoir » serait supposément disponible en quelques clics grâce aux applications numériques.»

Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, 26 novembre 2018

S’il s’agit d’un fait actuel, je me dois de vous informer que c’est exactement ce que je pensais dans les années 1970 lors de mes études collégiales :

«Dites-moi où je peux trouver les informations et lorsque j’en aurai besoin, je m’en souviendrai.

Dites-moi comment effectuer des recherches et j’appliquerai la méthode le temps venu.»

Cette directive adressée à mes professeurs vaut aussi bien de nos jours qu’à l’époque de mes études collégiales.

Lors de ma première année d’études collégial, j’ai acheté tous les livres de la liste constituée par mes professeurs pour appuyer leur cours. Par la même occasion, j’ai aussi acheté un livre contraire aux propos de chaque livre choisi par mes professeurs. Ma question en cours était :

Pourquoi vous avez choisi ce livre plutôt que celui-ci qui soutient le contraire ?

Les professeurs n’étaient pas très heureux de ma démarche mais je devais apprendre comment choisir et non pas que l’on choisisse à ma place.

J’ai toujours regretté le temps perdu en classe au collège à apprendre les philosophies plutôt que LA philosophie.

Avant de visiter tous les châteaux de France, je dois apprendre ce qu’est un château.

Et ce n’est pas en visitant tous les châteaux de France que j’apprendrai à construire un château.

J’aurai sûrement une idée de ce que ma construction doit donner mais en aucun temps je n’aurai appris comment construire mon château.

L’apprentissage par l’exemple pose un grave problème d’influence indue. Dans ma jeunesse, lors de mes études secondaires, j’écrivais de la poésie. Tous mes professeurs me conseillaient de lire les grands poètes mais je refusais systématiquement. Me sachant influençable à souhait, je ne voulais pas que ma poésie se soumettent à des forces extérieures, y compris celles des grands poètes. C’est en faisant ce qu j’aimais beaucoup que j’ai découvert l’émotion de la poésie, c’est-à-dire en écoutant les grands classiques de la chanson française, seul, dans le salon de la maison paternelle. Puis l’idée d’écrire a surgi et je suis passé à l’acte.

À l’époque, mon institution d’enseignement a accepté de réserver un temps de son service d’imprimerie à la production de mes deux premiers recueils de poèmes, en plus de publier certains de mes poèmes dans le journal des Anciens du Collège.

Le plus beau compliment est venu d’une poétesse aguerrie me décrivant comme un jeune orignal dont le panache était pris dans les broussailles. C’est ce que j’étais. Et je ne rêvais pas d’une carrière de poète. Je vivais ma poésie.

Ce n’est que lorsque j’ai cessé l’écriture des poèmes pour m’adonner à l’écriture journalistique à l’aube de mes vingt ans que j’ai lu les grands poètes. Mon expérience personnelle de la poésie acquise, j’ai compris aisément une part de la profondeur d’âme de plusieurs des ces grands poètes, notamment Nelligan et Beaudelaire.

Face à la philosophie lors de ma première année d’étude collégiale, je ne suis même pas donné la peine de comprendre. Je me limitais à remette au professeur les devoirs demandés en prenant grand soin d’écrire ce qu’il voulait lire, comme tous mes collègues de classe.

En fait, une proportion élevée des devoir en sciences humaines au collégial consiste à capter les attentes des professeurs et d’y répondre le mieux possible, bref, à satisfaire les professeurs. La mise en contexte des attentes des professeurs n’est pas à la portée des étudiants, compte tenu du manque d’expérience. On exécute. On ne pense pas la matière. On pense plutôt aux moyens d’exécuter le mieux possible ce que le professeur demande. Pour y parvenir, il n’est pas nécessaire de maîtriser la matière elle-même mais plutôt d’en apprendre la présentation à un adulte.

En cela l’intellect de l’étudiant au collège offre une superbe performance. Il s’adapte, non sans effort, à un monde qui n’est pas le sien, reconnaît le système, et lui donne ce qu’il demande. Débordé de demandes de ses professeurs, l’étudiant n’a dispose pas de tout temps utile pour penser la matière, la vérifier, la comparer, y réfléchir puis de se faire sa propre opinion. Les étudiants donnent à leurs professeurs ce qu’ils demandent mais il y a des limites à ne pas franchir.

Le professeur Bergeron souhaite que ses étudiants s’extasient devant une proposition de lecture pour meubler leurs vacances, sinon il va dénoncer leurs réactions sur la place publique en les traitant d’«amoureux du silicium» pour se moquer de leur attachement aux nouvelles technologies. Voilà tout ce qu’il ne fallait pas faire.

En fait, ces amoureux du silicium ne comprennent pas, comme le dit si bien François-Xavier Bellamy dans Les déshérités, que la culture « n’augmente pas ce que nous avons, mais ce que nous sommes ». Loin d’être un luxe, un capital ou de simples informations disparates glanées ici et là sur le Web, la culture et les connaissances, lorsqu’elles sont véritablement assimilées, ruminées, digérées et intériorisées, deviennent la substance première, toute vivante et organique, à partir de laquelle l’esprit de l’être humain peut faire ses racines, se construire, prendre vie et s’envoler pour se libérer un peu plus, jour après jour, des déterminismes de toutes sortes, des lieux communs, de la propagande et des fausses nouvelles.

Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, 26 novembre 2018

S’il est des déterminismes à se libérer, le professeur a le devoir d’être le premier à donner l’exemple.

Le professeur Bergeron doit percevoir les réactions de ses étudiants à sa proposition de lecture pendant les vacances comme autant d’indices de sa propre incompréhension des jeunes gens devant lui en classe. S’immiscer dans les périodes de vacances des étudiants fut un pas de trop avec un message mal codé. Il n’est donc pas étonnant qu’il fut mal reçu.

Le professeur Bergeron écrit :

Loin d’être un luxe, un capital ou de simples informations disparates glanées ici et là sur le Web, la culture et les connaissances, lorsqu’elles sont véritablement assimilées, ruminées, digérées et intériorisées, deviennent la substance première, toute vivante et organique, à partir de laquelle l’esprit de l’être humain peut faire ses racines, se construire, prendre vie et s’envoler pour se libérer un peu plus, jour après jour, des déterminismes de toutes sortes, des lieux communs, de la propagande et des fausses nouvelles.

Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, 26 novembre 2018

À l’adolescence, au cours des études secondaires et collégiales, nous avons deux choix : accepter, consciemment ou inconsciemment, le système qui se révèle un peu plus chaque jour à nous, ou le refuser. Le simple fait d’être en classe est un choix qui doit imposer le plus grand des respects aux professeurs. Vous avez devant vous à chaque jour des volontaires, des gens disposer à vous écouter, à essayer de comprendre ce que vous enseignez et prêt à faire leurs devoirs. Mais sachez qu’il n’est pas donné à chaque professeur d’être un bon pédagogue, un bon communicateur. Mais les étudiants sont toujours là. L’humilité du professeur demeure la valeur la plus rassurante chez les étudiants.

Ces jeunes gens en classe sont déjà beaucoup plus critiques que vous ne le percevez. Ils ont la sagesse de ne pas vous remettre à votre place avec un aplomb à surprendre la majorité d’entre nous. Toute réaction de leur part, positive ou négative, est déjà un cadeau en soi, une porte ouverte à la discussion.

Les jeunes demeurent critiques face aux adultes et avec raison. Quand un professeur de philo au collégial parle de ses étudiants comme de «jeunes âmes», il vient de prendre une position philosophique, exprimer un parti-pris. Le mot «âmes» n’est pas utiliser à la légère.

Le professeur conclut en ces mots :

Et le livre, même s’il n’est pas le seul moyen pour y arriver, représente tout de même, encore et toujours, un instrument incroyablement efficace pour permettre aux jeunes âmes qui se retrouvent dans nos établissements d’enseignement de s’épanouir. À la condition, toutefois, de respecter et de prendre au sérieux cet outil d’émancipation ; ce qui est malheureusement loin d’être le cas en ce moment dans notre système d’éducation.

Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, 26 novembre 2018

S’épanouir et s’émanciper par le livre, certainement. Prendre au sérieux le livre, certainement. Mais prendre au sérieux un professeur de philosophie qui propose à ses étudiants la lecture d’une biographie de Rousseau pendant les vacances, non.

J’allais oublier. Le professeur écrit en introduction à son Opinion :

(…) laissez-moi vous raconter une anecdote que j’ai le grand déplaisir de vivre régulièrement dans ma salle de cours au cégep.»

Lorsqu’un professeur confesse un tel «grand déplaisir de vivre» à répétition dans sa salle de classe, il doit se retirer car il prouve ne pas apprendre de ses erreurs, voire ne pas reconnaître ses erreurs.

 

 

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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