Reparlons de la « Blockchain » (chaîne de blocs) appliquée au monde culturel

Qu’est-ce que la blockchain ?

par Blockchain France


Définition et explication

La blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle (définition de Blockchain France).

Par extension, une blockchain constitue une base de données qui contient l’historique de tous les échanges effectués entre ses utilisateurs depuis sa création. Cette base de données est sécurisée et distribuée : elle est partagée par ses différents utilisateurs, sans intermédiaire, ce qui permet à chacun de vérifier la validité de la chaîne.

Il existe des blockchains publiques, ouvertes à tous, et des blockchains privées, dont l’accès et l’utilisation sont limitées à un certain nombre d’acteurs.

Une blockchain publique peut donc être assimilée à un grand livre comptable public, anonyme et infalsifiable. Comme l’écrit le mathématicien Jean-Paul Delahaye, il faut s’imaginer « un très grand cahier, que tout le monde peut lire librement et gratuitement, sur lequel tout le monde peut écrire, mais qui est impossible à effacer et indestructible. »


Situer la blockchain

La première blockchain est apparue en 2008 avec la monnaie numérique bitcoin, développée par un inconnu se présentant sous le pseudonyme Satoshi Nakamoto. Elle en est l’architecture sous-jacente.

Si blockchain et bitcoin ont été construits ensemble, aujourd’hui de nombreux acteurs (entreprises, gouvernements, etc) envisagent l’utilisation de la technologie blockchain pour d’autres cas que la monnaie numérique.


Comment ça marche ?

Toute blockchain publique fonctionne nécessairement avec une monnaie ou un token (jeton) programmable. Bitcoin est un exemple de monnaie programmable.

Les transactions effectuées entre les utilisateurs du réseau sont regroupées par blocs. Chaque bloc est validé par les noeuds du réseau appelés les “mineurs”, selon des techniques qui dépendent du type de blockchain. Dans la blockchain du bitcoin cette technique est appelée le “Proof-of-Work”, preuve de travail, et consiste en la résolution de problèmes algorithmiques.

Une fois le bloc validé, il est horodaté et ajouté à la chaîne de blocs. La transaction est alors visible pour le récepteur ainsi que l’ensemble du réseau.

Ce processus prend un certain temps selon la blockchain dont on parle (environ une dizaine de minutes pour bitcoin, 15 secondes pour Ethereum).


Le potentiel de la blockchain

Le caractère décentralisé de la blockchain, couplé avec sa sécurité et sa transparence, promet des applications bien plus larges que le domaine monétaire.

On peut classer l’utilisation de la blockchain en trois catégories :

  • Les applications pour le transfert d’actifs (utilisation monétaire, mais pas uniquement : titres, votes, actions, obligations…)
  • Les applications de la blockchain en tant que registre : elle assure ainsi une meilleure traçabilité des produits et des actifs.
  • Les smart contracts : il s’agit de programmes autonomes qui exécutent automatiquement les conditions et termes d’un contrat, sans nécessiter d’intervention humaine une fois démarrés.

Les champs d’exploitation sont immenses : banquesassurance, santé et industrie pharmaceutique, supply chain de nombreux secteurs (agroalimentaire, luxe, commerce international, distribution, vins, aéronautique, automobile…), industrie musicaleénergieimmobiliervote… De façon générale, des blockchains pourraient remplacer la plupart des « tiers de confiance » centralisés (métiers de banques, notaires, cadastre,…) par des systèmes informatiques distribués.

Bien évidemment, ces promesses ne sont pas exemptes de défis, qu’ils soient économiques, juridiques, de gouvernance, ou encore écologiques.

C’est pourquoi nous faisons le choix chez Blockchain France d’aborder la technologie blockchain sous tous ses angles, sans parti-pris, et sans en occulter ses limites.


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Source : Blockchain France


L’état des lieux de la blockchain et ses effets potentiels pour la propriété littéraire et artistique

CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA PROPRIETE LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE

MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION


Mission du CSPLA sur les chaînes de blocs (« blockchains »)

Présidents de la mission : Jean-Pierre Dardayrol et Jean Martin

Rapporteurs : Charles-Pierre Astolfi et Cyrille Beaufils

Rapport présenté au CSPLA le 13 février 2018

Son contenu n’engage que ses auteurs


EXTRAITS DU RAPPORT

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Avant-propos des présidents

Le dialogue avec les représentants des auteurs et des industries de la création, les échanges avec les entreprises et les startups de la high tech, les larges recherches et les analyses approfondies des rapporteurs leur ont permis d’établir ce rapport relatif à l’état des lieux actuel de la blockchain et de ses variantes.

Les lecteurs y trouveront chacun une information abondante, vérifiée ; au-delà, ils y trouveront aussi certainement, matière à réflexion et à projection(s), fonctions de leur situation personnelle, de leur histoire, de leur environnement et de leurs ambitions.

Afin de préparer ces démarches, importantes et exigeantes, les présidents de la mission souhaitent donner leur vision projective à l’issue de leur mission, de façon simple et brève, en quelques points.

Nous ne savons pas ce que la blockchain va devenir, mais la blockchain existera sous des formes multiples (ici, il serait plus pertinent de dire les blockchains pour prendre en compte la diversité des concepts et des réalisations qui rencontreront le succès parmi de nombreux échecs).

En l’état, la technique de la blockchain ne donne pas prise au droit de la propriété littéraire et artistique.

Les acteurs des industries culturelles et leurs publics constituent un système d’information, par leurs actes de création, de production, de diffusion et d’exploitation, lequel évolue constamment et vise à l’optimisation pour des motifs multiples d’efficacité économique et de développement de nouveaux produits et services ainsi que pour répondre à l’évolution des pratiques sociales et aux opportunités techniques.

La blockchain est un système multifonctionnel de gestion de l’information, qui vise, selon les configurations et les applications, à la sécurité, la transparence, l’instantanéité, à l’automaticité des opérations et vers un coût infinitésimal.

Il serait donc surprenant que ces deux mondes n’aient pas à coopérer fructueusement et tout comme il serait hasardeux de ne pas s’y préparer activement face au rythme accéléré des évolutions et de la déréglementation.

Il apparaît dès lors indispensable que les industries culturelles participent à ce mouvement, notamment avec des partenaires, au premier chef pour ne pas être parmi les perdants, les laissés pour compte.

Deux finalités de participation complémentaires mais différentes quant aux modalités, aux enjeux stratégiques et aux échéances de réalisations se dessinent : d’une part, l’optimisation de la gestion (en termes de coûts, ou de délais, ou de qualité…) et d’autre part, l’innovation de modèles (sociaux, économiques…).

Dès à présent, la recherche des opportunités concerne (de façon non limitative) d’une part, l’établissement de liens entre le monde physique et le monde numérique (cf. les « oracles ») et d’autre part, la traçabilité (des usages, des objets, etc.).

Les industries culturelles et créatrices ont, aujourd’hui dans ce domaine, mais pour un temps limité, une occasion de reprendre l’initiative dans un contexte marqué par la massification ubiquitaire des pratiques de « production » et de « consommation » ainsi que par la conjugaison de nouvelles vagues d’innovations dans les technologies de l’information (big data et intelligence artificielle notamment)


Sommaire

Avant-propos des présidents

  1. Une technologie émergente aux potentialités en développement
  2. Les deux fonctions de la blockchain : enregistrer et transférer
  3. Les fonctionnalités

3.1. Les transactions sur la blockchain

3.2. Preuve d’origine et traçabilité

3.3. L’exécution automatique de contrats sur la blockchain

  1. Des potentialités mobilisées, des exemples sectoriels

4.1. Une technologie applicable à de nombreux secteurs

4.2. La blockchain, support de transactions virtuelles : des applications dans le monde de la finance

4.3. La blockchain, preuve d’authenticité : l’exemple du suivi de biens et documents de valeur

4.4. La blockchain, sous-jacent de smart contracts

  1. Les opportunités pour le monde culturel

5.1. Des opportunités à construire pour les industries culturelles

5.2. Quelques exemples d’usages déjà existants

5.2.1.La blockchain comme support de transactions

5.2.2. La blockchain pour la traçabilité

5.2.3. Des smart contracts culturels

5.3. Les potentialités actuelles et futures des différents types de blockchain doivent être mieux comprises

  1. Conclusion : la blockchain, quels enjeux pour la puissance publique ?

Annexe 1 : histoire de la technologie blockchain

L’arrivée dans le paysage médiatique

La filiation scientifique et l’innovation capitale de Satoshi Nakamoto

Proto-monnaies virtuelles

Le whitepaper de Satoshi Nakamoto et le bitcoin

Annexe 2 : comment fonctionne une blockchain ?

Annexe 3 : copie de la lettre de mission

Annexe 4 : liste des personnes et institutions auditionnées (ordre alphabétique)


Rapport

Avant d’être une technologie transformatrice voire créatrice de nouveaux usages ou modèles d’affaires, la blockchain est un centre d’intérêt. De ses premiers pas dans une communauté d’initiés à sa légitimation en une de The Economist, ce concept a su susciter la curiosité ou l’adhésion de nombreux acteurs, certains commençant à proposer des services, des outils ou des usages innovants grâce à cette technologie et dépassant le cadre historique de sa première application, qui était la création d’une monnaie numérique.

Les fondements de la blockchain se concentrent dans deux promesses : pouvoir créer des « titres de propriété numérique » et donner la possibilité d’échanger ceux-ci sans requérir à une autorité centrale. Ce que recouvrent exactement ces titres de propriété est au choix des utilisateurs qui peuvent dès lors inventer leurs propres usages et leurs propres modèles d’affaires.

Les initiatives, les nombreuses start-ups et les industries qui gravitent autour de cette technologie construisent et enrichissent progressivement leurs concepts techniques, leurs modèles d’affaires, leurs filières et leurs centres de diffusion des compétences techniques, juridiques et managériales ; les industries culturelles ne faisant pas exception en la matière. Cependant, les potentiels de transformations commencent à être appréhendés par les acteurs les plus divers, à l’échelle mondiale, ceux-ci découvrant dans la blockchain des usages pertinents pour leur activité, voire trouvant dans celle-ci l’élan nécessaire pour construire des projets innovants.


Avant-propos

Si Prométhée enchaîné constitue, depuis l’Antiquité, le symbole du progrès technique, ce sont aujourd’hui les chaînes mêmes, chaînes de blocs – ou blockchains – qui sont présentées comme une innovation, susceptible d’améliorer ou de remettre en question les modèles des acteurs historiques dans de nombreux secteurs économiques ou des administrations publiques.

« Machine à fabriquer de la confiance » 1, la blockchain est une mise en œuvre innovante de technologies connues que son fonctionnement complexe peut contribuer à mythifier. Une partie des promesses et mises en garde proférées quant à son développement reposent parfois sur une compréhension incomplète de ses capacités et de ses limites actuelles ainsi que de ses développements en cours ou à venir.

Bien comprise, la blockchain est cependant porteuse de véritables bénéfices en termes d’efficacité et de sécurité des transactions et des échanges d’informations, comme l’ont compris les nombreux acteurs qui se sont saisis de la technologie pour appréhender, via des réalisations pilotes parfois mises en commun, toutes ses potentialités.

Si certains acteurs des industries culturelles participent déjà à cette dynamique 2, le présent rapport a d’abord pour objet de susciter l’intérêt des membres du CSPLA pour cette technologie et de leur donner les premières clefs pour réfléchir à ses effets potentiels dans leur secteur et sur la propriété littéraire et artistique, et le cas échéant engager des opérations pilotes ou d’essais.

Notes

1 The Economist, 31 oct. 2015

2  « Les blockchains, une opportunité économique pour le droit d’auteur », SACEM, 21 nov. 2016,


1. Une technologie émergente aux potentialités en développement

La blockchain est née en 2008, comme le rappelle le rapide historique proposé en annexe à ce rapport, mais ses applications au-delà des monnaies virtuelles ont été envisagées un peu plus récemment. Fin 2015, l’hebdomadaire britannique The Economist était déjà en mesure de présenter certaines initiatives portées par des acteurs économiques, alors essentiellement privés, pour faire l’expérience des applications de la blockchain dans leur secteur. Le consortium de près de 70 banques, associées à la start-up R3 CEV, pour effectuer en commun des recherches sur ce thème dans le domaine des transactions interbancaires en était alors le meilleur exemple.

L’intérêt pour la technologie s’est ensuite renforcé pour inclure des États soucieux par exemple de fiabiliser leur cadastre ou les échanges de données médicales, ainsi que des groupes de luxe et des producteurs de diamants désireux de garantir la traçabilité de leurs produits. Plusieurs réalisations pilotes en ce sens ont été lancées et rendues publiques.

Plus récemment, en France, la Caisse des dépôts, dans le cadre du consortium ad-hoc LaBChain, et la Banque de France, pour l’émission d’identifiants de créanciers SEPA, ont réuni divers acteurs autour d’applications pilotes visant à appréhender le fonctionnement de la blockchain ainsi que les questions juridiques et managériales que sa mise en œuvre suscite.

Au-delà de ces initiatives concrètes, la blockchain suscite également la réflexion des pouvoirs publics et de premières tentatives d’inclusion dans les réglementations. Ainsi, par exemple, aux États-Unis, l’État du Vermont a reconnu, en juin 2016, une valeur juridique de preuve à la blockchain, à la suite d’un rapport conjoint de son secrétaire d’Etat, de son procureur général et de son commissaire à la réglementation financière. 3

Dans le même temps, la blockchain a également fait son apparition en droit français. Le code monétaire et financier 4 prévoit, par exemple, depuis avril 2016, la possibilité d’enregistrer les transactions portant sur des minibons de caisse sous la forme d’un « dispositif d’enregistrement électronique partagé », faisant ainsi entrer, sous cette désignation, la blockchain dans le corpus juridique. De même, l’article 120 de la loi dite « Sapin II » 5 a autorisé le Gouvernement à prendre, par voie d’ordonnance 6, les mesures législatives nécessaires pour « adapter le droit applicable aux titres financiers et aux valeurs mobilières afin de permettre la représentation et la transmission, au moyen d’un dispositif d’enregistrement électronique partagé, des titres financiers qui ne sont pas admis aux opérations d’un dépositaire central ni livrés dans un système de règlement et de livraison d’instruments financiers », ce qui a conduit la direction générale du Trésor à lancer une consultation publique pour recueillir les opinions des acteurs des marchés financiers sur ce sujet 7.

Notes

3 James Condos, William H. Sorrel, Susan L. Donegan, “Blockchain Technology: Opportunities and  Risks”, 15 janv. 2016

4 Art. L. 223-12 CMF : « Sans préjudice des dispositions de l’article L. 223-4, l’émission et la cession de minibons peuvent également être inscrites dans un dispositif d’enregistrement électronique partagé permettant l’authentification de ces opérations, dans des conditions, notamment de sécurité, définies par décret en Conseil d’Etat. »

5 Loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique

6 Ordonnace n°2017-1674 du 8 décembre 2017 relative à l’utilisation d’un dispositif d’enregistrement électronique partagé pour la représentation et la transmission de titres financiers

7 v. aussi la consultation lancée par l’autorité européenne des marchés financiers (ESMA) sur le même thème le 2 juin 2016


2. Les deux fonctions de la blockchain : enregistrer et transférer

Sans entrer trop avant dans les caractéristiques fonctionnelles et techniques, qui font l’objet d’une annexe au présent rapport, on peut résumer l’intérêt des blockchains en indiquant qu’elles permettent de stocker et de transférer de l’information de façon sécurisée, sans recours à un organisme centralisateur.

Les informations contenues dans la blockchain sont des résumés chiffrés, appelés hash, de transactions 8.

La blockchain tient donc le registre des transactions entre ses utilisateurs, ce qui leur permet d’échanger des « titres de propriété virtuels » (aussi appelés tokens ou jetons) et d’être les seuls à pouvoir revendiquer la ressource symbolisée par le titre qu’ils détiennent. C’est l’usage et le consensus entre les utilisateurs d’une même blockchain qui définissent ce que représentent ces titres ; un « titre » peut représenter une unité de monnaie mais aussi par exemple la propriété d’un actif financier.

Grâce à la tenue de ce registre de transactions, la blockchain donne à ses utilisateurs la possibilité de s’échanger des titres indépendamment de toute autorité centralisatrice en respectant plusieurs garanties :

  • transfert de propriété : quand un utilisateur transfère un titre qu’il possède, celui-ci en perd le contrôle au profit du destinataire ;
  • authentification : seul le propriétaire d’un titre peut transférer celui-ci ;
  • inaltérabilité : un transfert ne doit pas pouvoir être annulé ou modifié a posteriori ; rendre un titre à son utilisateur originel supposera un second transfert, plutôt que l’annulation du premier ;
  • transparence : tous les transferts doivent être publics et doivent pouvoir être inspectés par tous ou par un groupe privé.

Dans la mesure où elle enregistre des résumés chiffrés, la blockchain permet également de garder la trace d’un contenu numérique (texte, fichier musical, etc.) en enregistrant, à un instant donné, le résumé de ce contenu. Elle permet aussi d’automatiser les transactions entre ses utilisateurs.

De ces modalités de fonctionnement découlent donc les principaux usages et fonctionnalités de la blockchain.


5. Les opportunités pour le monde culturel

5.1.  Des opportunités à construire pour les industries culturelles

La blockchain possède probablement de nombreux cas d’usages qui n’ont pas encore été explorés ou même imaginés. Les exemples cités dans la partie précédente participent tous d’un phénomène plus général que la blockchain : l’automatisation et la désintermédiation de processus et d’usages qui étaient jusque-là souvent centralisés (comme par exemple le transfert de monnaie, qui nécessite le passage par le système bancaire) ou qui n’étaient même pas envisageables sans une autorité centrale (comme la création monétaire, qui, historiquement, est toujours adossée à une banque centrale ou à une ressource disponible en quantité limitée, comme l’or).

Dans les industries culturelles, le nombre parfois important d’acteurs dans la chaîne de valeur d’un bien culturel et la complexité de traiter avec ceux-ci, par exemple dans le cas des relations avec les ayants-droits, pourraient constituer un terrain propice à de premières applications avec une blockchain. La dynamique ainsi engagée permettrait alors de concentrer les efforts sur les activités possédant une forte valeur ajoutée : conseil juridique, stratégie de diffusion, négociation de partenariats, tout en laissant à la blockchain une partie plus automatisable, avec, par exemple, l’identification, les paiements et le calcul du montant des redevances pour les ayants droit.

Au-delà de ces exemples et de ceux cités dans la partie précédente, le mouvement initié par la blockchain ne s’arrêtera pas aux portes des industries culturelles : elle créera de nouvelles pratiques et modifiera profondément des pratiques existantes dans ces industries, à tous les niveaux de la chaîne de valeur, du consommateur jusqu’au créateur. Dès lors, l’enjeu pour les acteurs du monde de la culture est d’identifier les services (existants ou non) dont une blockchain pourrait être le support, de tirer les leçons des retours d’expérience en Europe et partout dans le monde et sur ces bases d’entreprendre des réalisations pilotes, le cas échéant collectives voire transnationales.

Quelques exemples d’usages déjà existants

  • La blockchain comme support de transactions

Dans le secteur de la propriété littéraire et artistique, l’usage de blockchains comme support de transactions est également envisageable, que ce soit entre joueurs et éditeurs de jeux vidéos, ou entre les joueurs eux-mêmes. En effet, certains jeux vidéos en ligne nécessitent l’enregistrement des transactions entre joueurs, notamment pour résoudre les conflits en cas de fraude. Aujourd’hui effectué par des bases de données distribuées entre joueurs, cet enregistrement repose sur des algorithmes qui doivent concilier un équilibre entre sécurité, d’une part, et légèreté d’utilisation et coût réduit pour l’hébergeur d’autre part. Des solutions de la famille des blockchains pourraient permettre de renforcer le premier aspect tout en permettant de ne pas ralentir indûment le déroulement du jeu.

Dans une perspective peut-être plus éloignée, la blockchain pourrait servir à enregistrer les transactions entre consommateurs sur des produits culturels numérisables, permettant, par exemple, le développement d’un marché du livre numérique d’occasion en garantissant que le même livre n’est pas à la fois vendu et conservé par son premier propriétaire.

5.2.2.  La blockchain pour la traçabilité

Le secteur de la propriété littéraire et artistique semble un lieu d’application naturel de l’usage de la blockchain pour assurer la traçabilité et l’authenticité de biens (numériques ou non). En effet, les problématiques de paternité d’une œuvre et d’authenticité, qui y sont centrales, pourraient bénéficier des nombreux avantages de cette technologie.

La description initiale 19 de cet usage a certainement fait songer le lecteur au dépôt d’un manuscrit. C’est donc très logiquement que la start-up Ascribe  20 propose à ses clients d’enregistrer la trace de leurs écrits sur la blockchain, pour être en mesure, par la suite, d’en revendiquer l’attribution, mais aussi pour les distribuer, par exemple sous la forme d’éditions limitées.

De même, en France, la start-up Seezart 21 souhaite proposer aux artistes d’enregistrer sur la blockchain les certificats d’authenticité de leurs œuvres lorsqu’elles quittent l’atelier, afin de fournir aux acheteurs ultérieurs une garantie supplémentaire de la provenance de l’œuvre. La blockchain permettrait également de suivre la vie de l’œuvre en enregistrant les changements de propriétaire ou, par exemple, les passages chez un restaurateur.

Cependant, lorsque plusieurs artistes ou acteurs (interprète, producteur, etc.) pourront prétendre à des droits sur une même œuvre, la question de la personne ayant qualité pour définir et publier dans la blockchain le partage de ces droits reste ouverte. Comme le souligne le rapport de l’université du Middlesex consacré à la musique sur la blockchain 22, les questions « qui entrera les données ? » relatives aux droits sur un morceau de musique et « comment ces données seront-elles vérifiées ? » seront essentielles à résoudre.

Le développement d’un tel usage risque également de se heurter aux difficultés de réunir dans un même registre l’ensemble des données relatives aux droits sur les œuvres musicales, comme l’échec de la Global Repertoire Database en 2014 l’a montré.

5.2.3.  Des smart contracts culturels

Les smart contracts sont sans doute l’application de la blockchain dans le domaine de la propriété littéraire et artistique la plus souvent citée, notamment dans la perspective d’automatiser la collecte et le reversement des droits d’auteurs et des droits voisins.

Une start-up comme Ujo Music ambitionne ainsi de rendre obsolètes – ou de se substituer – aux organismes de gestion collective en permettant aux musiciens de percevoir directement et immédiatement les droits sur leurs œuvres lorsque celles-ci sont jouées. On pourrait ainsi concevoir que, dans une discothèque, un dispositif possédant un micro enregistre la musique diffusée, reconnaisse le morceau, identifie dans la blockchain les ayants droit et exécute le contrat en leur reversant le montant des droits correspondants. Si une telle application permettrait, dans des cas très simples (artiste unique, consommateur unique, tarif défini) l’absence d’intermédiaire, il est probable qu’elle requerra le plus souvent l’intervention de tierces parties, que ce soit aux stades de l’élaboration du morceau de musique (compositeur, interprètes, producteur, etc.), de la

définition de la répartition des droits ou encore de la négociation du tarif de diffusion (fixe ou en pourcentage du chiffre d’affaires, etc.). L’utilisation des smart contracts permettrait potentiellement de gagner en rapidité et en transparence, mais ne signerait certainement pas la disparition de ces intermédiaires, dont l’utilité se situe d’abord dans la mission de conseil et de représentation qu’ils peuvent fournir aux ayants-droits et aux artistes, ceux-ci conservant en outre un rôle non négligeable de prescripteurs aux yeux des consommateurs.

Une autre application des smart contracts dans les industries culturelles, peut-être à plus court terme, pourrait être la facilitation du financement collectif (crowd funding) sur le modèle d’une DAO. Un artiste pourrait ainsi solliciter des financements et proposer la réversion automatique de « dividendes » ou de copies de l’œuvre grâce à un smart contract.

  • Les potentialités actuelles et futures des différents types de blockchain doivent être mieux comprises

L’enthousiasme croissant pour la blockchain ne doit cependant pas occulter les interrogations sur les capacités et les conditions de mise en œuvre des différentes plateformes, immédiatement et à terme. Même si le stade de la maturité technique est atteint et que certains usages particulièrement pertinents ont réussi à trouver leur place, la pertinence de la blockchain, qui évoluera au cours du temps, reste à démontrer pour de nombreuses applications.

Chaque année, le cabinet de conseil américain Gartner, spécialisé dans les nouvelles technologies, publie une « courbe du hype » qui classe les nouvelles technologies par degré de maturité, notamment en ce qui concerne l’identification de leurs applications les plus adaptées. En 2017, la blockchain figurait au pic des « attentes exagérées », ce qui laisse présager certaines déceptions avant qu’elle ne soit mise en œuvre, à large échelle. Gartner retenait ainsi un horizon de 5 à 10 ans avant que la blockchain ne parvienne à un tel « plateau de productivité » 23, échéance classique pour ce type d’innovation.

Aux incertitudes sur le réel potentiel d’applications de la blockchain s’ajoutent en outre les tensions plus philosophiques qui demeurent entre le système de valeurs libertaire ayant présidé à sa naissance et son appropriation par des grands acteurs économiques ou institutionnels que cette technologie avait initialement pour ambition de supplanter dans l’esprit de ses premiers concepteurs.

Elles reflètent l’ambivalence de la blockchain, dont il est pour l’heure difficile de dire si elle viendra bouleverser les équilibres des secteurs économiques dans lesquelles elle trouvera à s’appliquer, favorisant l’émergence de start-ups proposant un modèle innovant fondé sur cette technologie, ou si elle viendra au contraire renforcer les acteurs existants en leur faisant gagner en efficacité et en sécurité. Il est imaginable qu’elle fasse parfois l’un, parfois l’autre.

Enfin, au-delà de ces questions théoriques, il convient de rappeler les problèmes pratiques susceptibles de surgir si le fonctionnement fiable de nombreuses applications venait à

reposer sur quelques grandes blockchains (Bitcoin et Ethereum étant les plus souvent citées) dont la stabilité, la maîtrise et la gouvernance demeurent discutables, et qui ne manqueront sans doute pas d’évoluer. La volatilité récente de la monnaie bitcoin 24, la concentration des capacités de calcul permettant l’écriture de la blockchain dans un nombre très restreint d’Etats 25 et les difficultés d’émergence d’un consensus sur l’évolution technique de la blockchain Bitcoin en sont autant d’illustrations 26.

Notes

19Voir la partie 3.2 de ce rapport

20 https://ascribe.io https://www.ascribe.io/

21 http://www.seezart.com

23À titre d’exemple, Gartner classe au même niveau « d’attente exagérée » la maison connectée et les véhicules autonomes.

24 Quartz, 31 déc. 2016

25  The New York Times, 29 juin 2016

26 Le Monde, 22 mars 2016


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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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