Vos écrits sont-ils sous l’influence de Darwin ?

Université du Québec à Montréal

Les voies de l’évolution. De la pertinence du darwinisme en littérature

Cahiers Figura


On connaît peu dans la francophonie le «darwinisme littéraire». Dans le monde anglo-saxon, ce mouvement attire beaucoup l’attention et polarise les débats. Le darwinisme littéraire repense la littérature à l’aune de la théorie de l’évolution. Plusieurs champs de recherche sont ouverts dans cette perspective: création comme phénomène biologique, réception, analyse littéraire, etc. En marge du «noyau dur» du mouvement, beaucoup de propositions importantes et stimulantes permettent d’examiner les rapports entre un pan majeur de la science et la littérature.

«Évolution», «espèce», «lutte pour la vie», «adaptation» sont des mots ou des expressions qui ont eux-mêmes beaucoup évolué en fonction de modifications culturelles et sociales depuis 150 ans. À partir de ceux-ci, l’objectif de ce cahier consiste à réfléchir sur l’imaginaire darwinien aujourd’hui, dans le champ littéraire.

Avec des textes de William S. Messier, Daniel Grenier, Nicolas Wanlin, Sébastien Roldan, Elaine Després, Jean-François Chassay, Marianne Cloutier et Jean-Simon DesRochers.

Chassay, Jean-François
Grenier, Daniel
Messier, William S.

EXTRAIT DE L’INTRODUCTION

Le pouvoir produit par la pensée darwinienne sur l’imaginaire social tient à de multiples facteurs et s’exprime de façons variées dans les romans, les pièces de théâtre et même la poésie. Parfois Darwin lui-même apparaît comme personnage, parfois ce sont ses idées qui servent d’embrayeur narratif ou de cadre diégétique et permettent de réfléchir sur l’évolution, l’hérédité, notre rapport à la nature ou aux grands singes, quand il ne s’agit pas de s’attaquer au créationnisme ou à d’autres formes d’anti-intellectualisme. Parfois, c’est à travers les plus célèbres formules du naturaliste (« sélection naturelle », « survivance du plus apte », « lutte pour l’existence », etc.) qu’un intertexte darwinien résonne dans la fiction5.

________

5. Sur l’influence de Darwin sur la littérature et les raisons de cette influence, on peut consulter le chapitre 9 de l’anthologie de Philip Appleman, « Darwin and the Literary Mind », Philip Appleman [dir.], Darwin, New York et Londres, Norton, 2001, p. 631-682. Pour avoir une petite idée de l’effet du personnage de Darwin dans les fictions, voir Jean-François Chassay, « Vertiges du double », Si la science m’était contée, Paris, Seuil, coll. « Science ouverte », 2009, p. 131-168.

Ainsi, non seulement Darwin a-t-il eu un impact énorme sur l’imaginaire occidental et sur l’imagination des écrivains, mais les bouleversements épistémologiques qu’ils créent — restituer le vivant dans une histoire qui repose sur une évolution — conduit à rapprocher la biologie de la narration romanesque en mettant de l’avant deux des caractéristiques les plus fondamentales de ce genre littéraire : l’espace (par l’importance accordée à l’environnement) et le temps (par le rôle central de l’évolution, marquée par la sélection naturelle et le rôle clé du hasard).

 

Peut-on, à partir de là, rêver d’une théorie qui reposerait sur un « darwinisme littéraire » d’une ampleur telle qu’elle pourrait renouveler entièrement les études en littérature? C’est le pari qu’ont fait certains chercheurs américains, de manière souvent polémique. Nous avons voulu en faire le point de départ et l’axe central d’une réflexion autour des liens entre Darwin, darwinisme et littérature.


SOMMAIRE

Introduction. Ciel, mon Darwin!

De toutes les figures marquantes du monde scientifique en Occident, Charles Darwin est une des plus effacée. C’est pourtant celle qui aura été la plus investie par les écrivains, si on excepte Albert Einstein. On comprendra que ce phénomène tient moins à sa vie, fort casanière sauf pour les cinq années de son voyage sur le Beagle, qu’à ses théories.

Grenier, Daniel

À qui la faute? une lecture de la pratique analytique évolutionniste

En 2011, Joseph Carroll consacre un article à «Wuthering Heights». Il s’ouvre sur l’idée maîtresse que même si le roman d’Emily Brontë, selon les chercheurs, résiste à toute interprétation réductrice, il est possible d’en «pénétrer le mystère» une fois pour toutes: «Il n’est pas obligatoire de laisser le roman de Brontë dans la catégorie des mystères impénétrables.»

Roldan, Sébastien

Victimes d’eux-mêmes ou de l’espèce? Darwin et les suicidés du roman naturaliste

Darwinisme et littérature naturaliste vont de pair, semble-t-il. Le grand monument littéraire de cette école, «Les Rougon Macquart» d’Émile Zola, qui raconte en vingt volumes parus de 1871 à 1893 l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, constitue sans doute la principale pièce à conviction d’une telle affirmation.

Chassay, Jean-François

Rester, attendre, évoluer. De la guerre et de la mort

Le livre d’Ovide démontre que l’évolution, la métamorphose, a partie liée avec l’imaginaire depuis longtemps. Le concept d’évolution, cependant, a pris une valeur scientifique à l’approche du XIXe siècle, avec les travaux de Lamarck, Cuvier, Hutton, Lyell, qui remettaient en question le modèle fixiste religieux.

Desrochers, Jean-Simon

Approche bioculturelle de la création littéraire, un darwinisme relatif

Dans ce collectif d’articles, une majorité d’auteurs adopte une posture critique sévère envers le darwinisme littéraire. Il faut l’admettre, tant par sa prétention à la scientificité que par sa tendance à favoriser la négation des théories poststructuralistes, le darwinisme littéraire se présente comme une offre hostile, proposant d’inféoder la théorie littéraire aux sciences soi-disant objectives.

Messier, William S.

Choper le virus

Dans l’introduction de «The Literary Animal», qu’il codirige avec David Sloan Wilson, Jonathan Gottschall décrit sa «découverte» de la théorie de l’évolution et sa pertinence en études littéraires. Le spécialiste des récits homériques offre candidement une métaphore: «J’ai chopé le “virus évolutionniste”en 1996, durant ma deuxième année d’études supérieures dans le département de littérature de l’Université de Binghamton».

Wanlin, Nicolas

Darwinismes littéraires. L’ancien et le nouveau, leurs présupposés et leurs limites

On voit aujourd’hui revenir en force des applications du modèle évolutionniste aux sciences humaines et plus particulièrement à l’étude de la littérature (théorie, critique, histoire) et il me semble qu’un antécédent notable peut nous éclairer sur la portée et les limites de ces essais méthodologiques.

Després, Elaine

Au royaume de la survie, le mieux adapté est roi. Évolution et désévolution dans «Hothouse» de Brian Aldiss

Si la littérature s’intéresse régulièrement au darwinisme, mettant en scène tant Darwin que ses recherches et ses théories, il ne va pas de soi qu’inversement la biologie évolutionniste s’intéresse à la littérature. Celle-ci serait-elle une stratégie adaptative de l’humanité? Si la question mérite sans doute qu’on s’y attarde, concerne-t-elle la critique littéraire?

Cloutier, Marianne

Quelques variations sur le darwinismes. Le bioart et ses mises en culture du vivant

Les protagonistes du bioart ont véritablement donné corps à l’idée d’une modulation du vivant à des fins purement artistiques et esthétiques. Ces artistes transforment plantes, animaux et matières biologiques en matériaux à création: «[t]ransgenèse, culture de tissus, hybridation ou sélection végétale ou animale, homogreffes, synthèses de séquences d’ADN artificielles, neurophysiologie [et] technologies de visualisation de la biologie moléculaire» sont désormais considérés comme de nouvelles techniques.

Source : Chassay, Jean-François, Daniel Grenier et William S Messier (dir.). 2013. Les voies de l’évolution. De la pertinence du darwinisme en littérature. Cahier Figura. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/publications/les-voies-de-levolution-de-la-pertinence-du-darwinisme-en-litterature>. Consulté le 8 décembre 2017. Publication originale : (2013. Montréal, Université du Québec à Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, vol. 33, 191 p.).


 

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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