Réponse à l’éditorial de Robert Laplante (L’Action nationale) au sujet du monde du livre

L’industrie du livre doit changer de registre et faire preuve d’optimisme

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Le directeur de Les Cahiers de lecture publiés par L’Action nationale, monsieur Robert Laplante, signe dans l’édition de l’automne 2014 un éditorial consacré au monde du livre sous le titre «Faire le point». Le quotidien Le Devoir donne aujourd’hui ce 9 décembre 2014 une visibilité accrue à ce texte dans sa chronique Des idées en revues.

Monsieur Laplante invite le monde du livre à faire le point compte tenu des nombreux problèmes auxquels il fait face et de la crise qui en résulte.

«Le milieu serait mûr pour un grand forum devant déboucher sur un programme d’action.»

Robert Laplante, Faire le point, Les Cahiers de lecture, Automne 2014

Or, le milieu du livre avance une seule et unique solution lors de pareils forums : plus de subventions de l’État. Tous les rapports des dernières années publiés par la Société de développement des entreprises culturelles (voir) et Conseil des arts et des lettres du Québec concluent dans la nécessité d’une bonification de l’aide financière des gouvernements, peu importe la problématique à l’étude (voir).

Aussi, le milieu du livre a pris la très mauvaise habitude d’attendre que les gouvernements avancent des fonds pour faire un pas, quitte à prendre un retard insurmontable sur la concurrence.

On en trouve une démonstration éloquente dans l’édition en format numérique des œuvres papier. Sony a du retardé la mise en vente de sa liseuse au Québec faute de titres québécois. Le milieu du livre attendait une aide financière de l’État avant de se lancer dans l’édition numérique. Aujourd’hui, le nombre de titres québécois disponibles en format numérique ne constitue toujours pas une masse critique suffisante pour peser sur la concurrence.

Et fidèle à lui-même, le milieu du livre n’offre pas ces exemplaires numériques à un juste prix compte tenu de l’aide de l’État mais à un prix plus élevé qu’ailleurs (70% du prix de l’exemplaire papier), donnant ainsi à la concurrence une prise encore plus solide.

D’une part, monsieur Laplante propose «une analyse rigoureuse»  :

«Le monde du livre est mal en point, c’est vrai. Mais on ne trouvera les moyens d’une approche de restauration intelligente et utile que si l’on prend bien le temps d’en faire une analyse rigoureuse et d’en proposer une lecture assez nuancée pour que tous les acteurs y trouvent les motifs sérieux de contribuer à une action commune de redressement.»

Robert Laplante, Faire le point, Les Cahiers de lecture, Automne 2014

D’autre part, il souhaite que nous évitions les solutions «au cas par cas» :

«Les problèmes sont suffisamment graves et trop nombreux pour s’imaginer pouvoir les traiter adéquatement en procédant au cas par cas.»

Robert Laplante, Faire le point, Les Cahiers de lecture, Automne 2014

Or, il n’y a aucune solution mur-à-mur aux problèmes de la chaîne du livre tellement ils sont particuliers. Et on ne peut viser une analyse qui soit rigoureuse sans procéder au cas par cas.

La généralisation à outrance par le milieu du livre, une grave erreur de pensée, lézarde les fondations de l’analyse de sa situation.

Nous en avons pour preuve les nombreuses fermetures de librairies indépendantes. Les analystes les plus sérieux pointent tous du doigt la concurrence des prix coupés par grandes surfaces et les grandes librairies en ligne. Or, bon nombre de ces fermetures résultent, non pas de cette concurrence, mais du départ à la retraite de libraires propriétaires n’ayant pas assuré la reprise de leur entreprise, et ce, malgré tous les efforts déployés en ce sens par l’Association des libraires du Québec.

Le manque d’information saute aux yeux de quiconque tente une étude de la situation réelle du milieu du livre. Si l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) reconnaît elle-même que son industrie est méconnue du public, elle a aussi démontré un manque d’information sur son propre milieu. En effet, le président de l’ANEL n’a pas été capable de préciser le nombre d’éditeurs québécois en réponse aux questions des élus lors de la commission parlementaire au sujet du prix unique du livre.

Force est de conclure qu’une analyse rigoureuse exige une étude cas par cas de chaque élément de chaque composante de la chaîne du livre s’impose avant tout.

Monsieur Laplante souhaite aussi «une lecture assez nuancée» de l’analyse afin qu’elle débouche sur «une action commune de redressement» :

«(…) et d’en proposer une lecture assez nuancée pour que tous les acteurs y trouvent les motifs sérieux de contribuer à une action commune de redressement.»

Robert Laplante, Faire le point, Les Cahiers de lecture, Automne 2014

Malheureusement, le milieu du livre confesse parvenir très difficilement à un consensus. Par exemple, une part importante de la défense de l’instauration d’un prix unique du livre reposait sur le fait que le milieu était parvenu pour une très rare fois à se mettre d’accord. Je le soulignais ci-dessus, un seul consensus demeure possible en tout temps et en toutes circonstances : l’augmentation de l’aide financière de l’État, peu importe les problèmes.

L’éditorial de monsieur Laplante s’inscrit dans l’époque post-moderne où un règne une déprime généralisée malfaisante et à laquelle il ne sert plus à rien de donner la parole :

«Les splendeurs de l’octobre n’y changent hélas rien, le monde du livre est aussi sombre que le plus sombre jour de novembre.»

«(…) la liste des mauvaises nouvelles pourrait s’allonger. La morosité a d’ores et déjà gagné la partie.»

«Et force est de reconnaître que la politique d’austérité l’emportera sur les propos lénifiants du ministre repentant.»

Robert Laplante, Faire le point, Les Cahiers de lecture, Automne 2014

Monsieur Laplante doute même de l’optimisme de mise pour bâtir un futur à la hauteur des attentes.

«Bref tout ne justifie pas la morosité inquiète même si l’optimisme resterait surfait.»

Robert Laplante, Faire le point, Les Cahiers de lecture, Automne 2014

Le seul espoir avancé par l’éditorialiste concerne la révolution numérique et provient d’un recul historique en référence à la photographie qui n’a pas tué la peinture.

«Il s’agit simplement de prendre un peu de recul historique pour se donner un espace de pensée qui permette d’échapper au prophétisme ou au fatalisme. Les révolutions technologiques ne livrent pas toujours les fruits que leurs promoteurs voudraient savourer. La photographie n’a pas tué la peinture, elle en a modifié le statut et lui a fourni matière et nécessité de se repenser. Le regard en a été changé et, du coup, la place de l’image.»

Robert Laplante, Faire le point, Les Cahiers de lecture, Automne 2014

Or, ce repositionnement historique de l’image ne résulte pas d’un sommet ou d’un forum et encore moins d’un Plan national. C’est pourtant la seule proposition concrète de monsieur Laplante. Et comment être aussi simpliste tout en dénonçant le simplisme ?

«Il serait donc plus prudent d’éviter le simplisme et d’en faire la source de tous les maux.»

Robert Laplante, Faire le point, Les Cahiers de lecture, Automne 2014

La tenue d’«un grand forum devant déboucher sur un programme d’action» relève de la pensée magique. Non pas en raison des subventions qui seront demandées dans le contexte des coupures budgétaires gouvernementales exécutées par les «redresseurs comptables», mais parce que le futur est affaire de divergence et que le milieu québécois du livre ne la tolère pas (lire La divergence du futur, Hervé Fischer, vlb éditeur, automne 2014).

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Si j’épouse la conclusion de monsieur Laplante à l’effet que «Le temps est venu de faire le point», c’est ne pas en criant au loup à chaque détour que l’industrie québécoise du livre y parviendra. Car à force de se dire en péril et ainsi plomber l’ambiance, presque avec acharnement, l’industrie du livre éloigne les optimistes dont elle a tant besoin pour créer son futur. Seule l’espérance inspire les créateurs et l’industrie du livre doit se comporter en conséquence.

Jamais je n’ai lu un appel à la mobilisation aussi négatif que le vôtre, monsieur Laplante. Quand vous écrivez «nous n’avons pas les moyens de gaspiller une bonne crise», vous utilisez la même tactique que les lucides, de ceux et celles qui nous coupent les jambes en pointant le mur devant nous. Commencez par être optimiste et nous verrons si cela est surfait.

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

 

Auteur de

Comment motiver les Québécois à voter pour ou contre l’indépendance du Québec – Analyse et point de vue strictement marketing. Exemplaire numérique gratuit (PDF)

Comment motiver les consommateurs à l’achat – Tout ce que vous n’apprendrez jamais à l’université. Exemplaire numérique gratuit (PDF)

J’aime penser ou Comment prendre plaisir à penser dans un monde où tout un chacun se donne raison. Exemplaire numérique gratuit (PDF)

_________________________

Voir aussi l’écho donné à ce texte dans LE DEVOIR

rp_le_devoir_10-12-2014

Voir aussi les échanges entre moi et Robert Laplante au sujet de son éditorial

 

 

 

 

 

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Votre éditeur prend position
3 comments on “Réponse à l’éditorial de Robert Laplante (L’Action nationale) au sujet du monde du livre
  1. […] ce qui n’est pas une affaire simple dans le monde du livre qui a la malheureuse habitudes de généraliser à outrance sa situation et de […]

  2. […] celui lancé le 9 décembre dernier par Robert Laplante de L’Action nationale (que nous avons largement commenté) et celui de la Table interprofessionnelle du livre le 19 décembre (que nous avons également […]

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