La technologie est-elle un programme politique ? via Hubert Guillaud, InternetActu

De ce temps-ci, je me penche sur l’apport de la technologie comme une source de solutions aux problèmes de l’État providence. J’ai publié un premier article sur le sujet («Après l’Etat libéral et l’Etat-providence, l’Etat numérique»). Il s’agit de réduire la taille de l’État tout en conservant les services offerts aux citoyens, voire en les améliorant en qualité. Seule la manière de rendre ces services est modifiée, en bonne partie grâce à la technologie numérique jumelée à un changement de mentalité. En fait, il est nécessaire de réduire la taille de l’État pour en diminuer les dépenses ou, si vous préférez, d’abandonner l’idée de grossir la taille de l’État à chaque fois que les citoyens demandent un nouveau service. La Suède, les Pays-Bas et Singapour sont souvent cités en exemple dans le livre «The Fourth Revolution» que je lis avec beaucoup d’intérêt.

Dans l’article «La technologie est-elle un programme politique ?» publié sur InternetActu, signé par Hubert Guillaud et reproduit ci-dessous, l’auteur et plusieurs de ses sources de références s’inquiètent de cette place qu’occupe la technologie dans la politique. Il se demande si les maîtres de ces technologies seront demain les nouveaux maîtres de la politique. Personnellement, je demeure au premier stade de ma recherche : comprendre ce qu’est un État numérique et comment un État providence peut muter en un État numérique.

Mais pourquoi je m’intéresse à ce sujet en tant qu’éditeur librairie québécois en ligne sur Internet? Parce que je constate que le Québec vit dans une bulle qui l’isole du monde et, pis encore, limite sa vision de la réalité. L’industrie québécoise du livre est un bel exemple de cette bulle. On trouve là un monde refermé sur lui-même, opaque ou très peu transparent et, par conséquent, méconnu des citoyens même si ces derniers le financent avec ses taxes et ses impôts. Tel que je l’ai mentionné au quotidien LE DEVOIR, le gouvernement du Québec est prix au piège de la loi du livre parce qu’elle renferme tous les intervenants, de l’auteur aux lecteurs, dans une bulle.

Or, cette bulle n’est pas à toute épreuve. L’Internet l’a démontré avec la vente en ligne de livres papier et numérique par des firmes étrangères qui remporte, ici comme ailleurs, un vif succès auprès des citoyens québécois. L’internet, disait-on il y a vingt ans, va abolir les frontières. C’est le cas avec le commerce du livre. Notre industrie du livre se pose en victime de ce nouveau commerce du livre qui échappe à la loi du livre et elle demande plus de réglementation (prix unique du livre) pour être en mesure de continuer à vivre dans sa bulle, ainsi isoler des autres marchés.

Cette bulle, soutenue par l’État providence avec la loi du livre et une aide financière généreuse et récurrente, a fait des entrepreneurs de l’industrie du livre des années 70 de véritables fonctionnaires de l’État. La loi et l’aide de l’État providence a eu comme conséquence malheureuse de tuer l’esprit d’entreprises de l’industrie québécoise du livre. Et comme ce n’est pas le cas ailleurs dans le monde où l’esprit d’entreprise est encore bien présent et en pleine forme, l’industrie du livre québécois souffre de la moindre innovation étrangère qui séduit les lecteurs québécois. Demander le prix unique du livre, c’est-à-dire plus de réglementation, est une réaction typique anti-entrepreneuriale. Voilà un des effets de la bulle créée par l’État providence québécois. À la question «La technologie est-elle un programme politique ?», je crois que ce ne sera pas le cas au Québec, et ce, tant et aussi longtemps que le gouvernement ne crèvera pas la bulle dans laquelle nous sommes pris.

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La technologie est-elle un programme politique ?

Par Hubert Guillaud – InternetActu

(01/09/14 ) “Si la régulation algorithmique apporte les réponses aux problèmes de la société, quel sera alors la place pour les gouvernements ?”, questionne le chercheur Evgeny Morozov pour The Guardian. Aujourd’hui, la technologie nous promet l’application des lois en temps réel, explique-t-il. Grâce à leurs capteurs embarqués, les objets du quotidien les plus banals sont en train d’acquérir un énorme pouvoir pour réglementer les comportements. Et les géants des technologies s’apprêtent à devenir partout les intermédiaires entre nous et nos objets.

En insérant l’efficacité dans nos objets, c’est la manière même de faire de la réglementation qui est transformée, suggère Morozov. “Pourquoi s’appuyer sur les lois quand on dispose de capteurs et de mécanismes de rétroaction ?” Bienvenue dans l’ère de la régulation algorithmique, le programme politique de la Silicon Valley, qui promet de rendre l’application des lois plus efficaces, car évolutives, à l’image du redditometro, cet outil logiciel qui permet de surveiller le niveau de dépense des contribuables italiens par rapport à leurs niveaux de revenus déclarés.

Où discuter politique dans ce qui est réglementé par des programmes ?

Le problème, estime Morozov, est que cette réglementation algorithmique qu’évoque notamment Tim O’Reilly en conclusion de l’ouvrage Beyond Transparency (Au-delà de la transparence), est basée sur “une connaissance approfondie des résultats escomptés” or, c’est oublier que la manière de les atteindre est d’ordre politique, c’est-à-dire qu’elle doit être discutée par la société. L’éducation, la santé, la sécurité sont tous des résultats escomptés… rappelle Morozov. Et la manière de les obtenir, de mettre en oeuvre des politiques pour les obtenir, n’est jamais apolitique !

Le monde utopique que dessinent les boucles de rétroaction infinies de la régulation algorithmique est-il appelé à être si efficace qu’il puisse transcender la politique, c’est-à-dire la faire disparaître ? La glorification de la “perturbation” et de “l’efficacité” (“des concepts en désaccord avec le vocabulaire de la démocratie”) par la Silicon Valley remet en question la manière même dont on fait politique, rappelle Morozov. C’est ce que Morozov appelle dans son dernier livre (qui vient d’être traduit en français sous le titre, Pour tout résoudre, cliquez ici) le solutionnisme, une politique qui a conduit les organismes de renseignement à surveiller les communications de tous sous prétexte de l’identification de quelques-uns. Comme le dit le philosophe italien Giorgio Agamben, la relation traditionnelle entre les causes et les effets est désormais inversée, de sorte qu’au lieu de gouverner par les causes, les gouvernements essayent de contrôler les effets.

Pour-tout-resoudre

Pour Agamben, ce changement est emblématique de la modernité. Cela explique aussi pourquoi la libéralisation de l’économie peut co-exister avec la prolifération croissante du contrôle dans la vie quotidienne. “Si le gouvernement vise le contrôle des effets et non les causes, il sera tenu d’étendre et multiplier les contrôles. Les causes demandent à être connues, tandis que les effets demandent seulement à être vérifiés et contrôlés.” La réglementation algorithmique n’est rien d’autre qu’un programme politique sous forme technologique, assène Morozov. Les filets sociaux de l’Etat providence ne sont pas démantelés, mais les citoyens sont peu à peu encouragés à les remplacer par des dispositifs d’autosuivi pour prendre en charge par exemple leur propre santé, leur propre éducation, leur propre sécurité…

Le désaccord et le conflit, selon ce modèle, sont considérés comme des sous-produits malheureux de l’ère analogique – à résoudre grâce à la collecte de données – et pas le résultat d’inévitables conflits économiques ou idéologiques.

La régulation algorithmique est la fille de l’économie comportementale

Pour Morozov, la régulation algorithmique est la fille de l’économie comportementale, ce nouveau langage de la bureaucratie gouvernementale, qui par la “révolution de la mesure” vise à quantifier l’efficacité des divers programmes sociaux et à faire de la réputation le filet social permettant de protéger chacun des vicissitudes de la déréglementation. “L’impératif d’évaluer et de démontrer les «résultats» et «effets» présuppose déjà que le but de la politique est l’optimisation de l’efficacité. Cependant, tant que la démocratie est irréductible à une formule, ses valeurs composites perdront toujours cette bataille, car elles seront toujours plus difficiles à quantifier.” Pour Morozov, les partisans de la régulation algorithmique, comme Code for America, visent, sous couvert d’un but non lucratif inoffensif, à reprogrammer l’Etat en faisant de la rétroaction un autre moyen de faire de la politique. Et les gouvernements, à court de liquidités, accueillent de manière bienveillante cette nouvelle colonisation par les technologues, d’autant que les données ainsi produites, harmonisées, nettoyées… sont appelées à devenir le nouvel actif de l’Etat… des actifs à commercialiser à l’image de la polémique sur la vente des données de santé d’étudiants au Royaume-Uni. L’économie collaborative propose de créer un monde totalement liquide et transférable où toutes nos interactions sociales sont évaluées et enregistrées pour mieux subvertir les différences sociales, estime Morozov. La philosophie de la Silicon Valley propose de remplacer les maux sociaux par l’individualisme. C’est son projet politique.

Les tenants de l’économie comportementale et les technologues ne sont pas les seuls à prôner ce nouvel individualisme. Morozov pointe du doigt l’essai de Nicholas Taleb, Antifragile, ou Resilient Life de Julian Reid et Brad Evans, qui prônent l’ingéniosité individuelle et montrent que les projets collectifs n’offrent guère de solutions contre les menaces de l’existence.

Quelle est l’alternative à cette attaque en règle contre les fondements mêmes de l’Etat Providence ?, questionne alors Morozov. Et comment y répondre à l’heure où celui-ci est dans des difficultés budgétaires qui nécessitent de nouvelles solutions et à l’heure où les gouvernements ont besoin d’étendre leur emprise sur des zones de vies jusqu’à présent exemptes de réglementation ?
Pour Morozov, la technophobie n’est pas la solution. La gauche doit inventer une politique technologique robuste capable de répondre aux tenants de l’innovation, de la perturbation et de la privatisation que promeut la Valley. Comme disait l’auteur de SF polonais Stanislaw Lem dans sa Somme technologique, son recueil d’essais non traduit en français, “La société ne peut pas abandonner le fardeau d’avoir à décider de son propre sort en sacrifiant cette liberté au nom de l’organisme de réglementation cybernétique”.

Morozov nous aide ainsi à comprendre la transformation politique en cours, qui souligne que l’économie de la Valley n’est pas tant une évolution économique qu’un programme, qu’un mouvement politique. Reste encore à trouver quelles réponses progressistes y apporter.

Hubert Guillaud

Mise à jour : on me signale que sur son blog Paul Jorion a pris le temps de traduire l’intégralité du billet d’Evgeny Morozov.

Reproduit sous licence accordée par InternetActu : Creative Commons –Paternité-Pas d’utilisation commerciale

Cliquez ici pour retrouver cet article sur le site InternetActu

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The rise of data and the death of politics

La prise de pouvoir des données et la mort de la politique, par Evgeny Morozov

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