Pour l’histoire, une note sur la résistance française au monde du livre né des nouvelles technologies

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Image d’entête du site Internet du Collectif les 451

Parfois, des nouvelles oubliées doivent tout de même trouver un écho, serait-ce que pour l’histoire et les archives. C’est le cas du manifeste Le livre face au piège de la marchandisation du Collectif des 451, un groupe français de résistance au nouveau monde du livre né des nouvelles technologies. Voici le texte en version intégrale suivi d’un commentaire.

About les 451

En 2012, des personnes travaillant dans différents secteurs des métiers du livre se sont réunies pour écrire un appel dénonçant la concentration des capitaux, l’industrialisation des professions, la séparation des acteurs et la déferlante technologique que subissent aussi les métiers du livre. Intitulé Appel des 451, le texte est paru dans Le Monde en septembre 2012, signé par des centaines de professionnels ou de lecteurs, reconnaissant là une base suffisante pour entamer des discussions sur l’avenir de nos métiers, des pratiques de lecture ou des bouleversements anthropologiques et sociaux qu’entraînent la gestion et l’informatique généralisées. Un second écrit, plus développé, répondait aux premières critiques, positives et négatives que le collectif des 451 a reçues suite à la publication de l’Appel. Ce texte, « La querelle des modernes et des modernes », tente de donner quelques pistes de réflexion pour penser l’actualité économique, sociale et technique de la chaîne du livre. Dans la perspective de mutualiser nos moyens, de créer des structures plus coopératives et de mener des actions et des réflexions, le collectif des 451 lance une invitation à participer à deux journées d’ateliers et de discussions autour de ces problématiques, les 12 et 13 janvier 2013. Y sont conviées toutes les personnes qui travaillent dans la chaîne du livre, tous les lecteurs et lectrices qui le souhaitent.

Le manifeste

APPEL pour la constitution d’un groupe d’action et de réflexions autour des métiers du livre

Nous 1 avons commencé à nous réunir de-puis quelque temps pour discuter ensemble de la situation présente et à venir du livre et de ses métiers. Pris dans une organisation sociale qui sépare les activités, partis d’un sentiment commun – fondé sur des expériences diverses – d’une dégradation accélérée des manières de lire, produire, partager et vendre des livres, nous considérons aujourd’hui que la question ne se limite pas à ce secteur, et cherchons des solutions collectives à une situation sociale que nous refusons d’accepter.

L’industrie du livre vit en grande partie grâce à la précarité qu’acceptent nombre de ses travailleurs, par nécessité, passion ou engage-ment politique. Pendant que ceux-ci s’efforcent de diffuser des idées ou des images susceptibles de décaler nos points de vue sur le monde, d’autres ont bien compris que le livre est surtout une marchandise avec laquelle il est possible d’engranger des profits conséquents. Sachant autant s’approprier les grands principes d’indépendance ou de démocratie culturelle que pratiquer le déferlement publicitaire, l’exploitation salariale et la diversité du mono-pole, les Leclerc, Fnac, Amazon, Lagardère et autres grands groupes financiers veulent nous faire perdre de vue l’une des dimensions es-sentielles du livre : un lien, une rencontre.

Pendant ce temps, qu’il s’agisse des pro-fessions symboliquement reconnues ou des petits boulots indispensables à toute chaîne économique, culturelle et sociale, les divers métiers du livre sont disqualifiés et remplacés par des opérations techniques, à côté desquelles prendre le temps devient inconcevable. L’industrie du livre n’aurait-elle en effet besoin que de consommateurs impulsifs, de réseauteurs d’opinion et autres intérimaires malléables ? Beaucoup d’entre nous se trouvent ainsi enrôlés dans des logiques marchandes, dépossédés de toute pensée collective ou de perspectives d’émancipation sociale – aujourd’hui terriblement absentes de l’espace public.

Contrainte par le critère du succès, la production d’essais, de littérature ou de poésie s’appauvrit, les fonds de librairie ou de biblio-thèque s’épuisent. La valeur d’un livre devient donc fonction de ses chiffres de vente et non de son contenu : il ne sera bientôt plus possible de lire que ce qui marche. Or, pendant que le PDG d’Amazon déclare que « les seules personnes nécessaires dans l’édition sont maintenant le lecteur et l’écrivain 2 », certaines personnes continuent de travailler avec des livres 3, des librairies, des imprimeries, des bibliothèques ou des maisons d’édition à échelle humaine. Malgré notre envie de résister, nous sommes, comme l’immense majorité, cernés par le tout-informatique, les logiques gestionnaires et les fins de mois difficiles. Nous sommes également embarqués dans une pseudo démocratisation de la culture, qui continue de se faire par le bas, et se réduit à l’appauvrisse-ment et l’uniformisation des idées et des imaginaires, pour correspondre au marché et à sa rationalité. Étourdis, nous tentons de rester dans le coup : on fait avec les logiciels, les commandes en ligne, les correcteurs automatiques, les délocalisations, l’avalanche de nouveautés creuses, les menaces des banques, la hausse des loyers et les numérisations sauvages.

Cependant, nous ne pouvons nous résoudre à réduire le livre et son contenu à un flux d’informations numériques et cliquables ad nauseam ; ce que nous produisons, partageons et vendons est avant tout un objet social, politique et poétique. Même dans son aspect le plus humble, de divertissement ou de plaisir, nous tenons à ce qu’il reste entouré d’humains. Nous rejetons clairement le modèle de société que l’on nous propose, quel-que part entre l’écran et la grande surface, avec ses bip-bips, ses néons, et ses écouteurs grésillants, et qui tend à conquérir toutes les professions. Car en pensant à l’actualité des métiers du livre, nous pensons également à tous ceux qui vivent des situations trop similaires pour être anecdotiques : les médecins segmentent leurs actes pour mieux comptabiliser, les travailleurs sociaux s’épuisent à remplir des grilles d’évaluation, les charpentiers ne peuvent plus planter un clou qui ne soit ordonné par ordinateur, les bergers sont sommés d’équiper leurs brebis de puces électroniques, les mécaniciens obéissent à leur valise informatique, et le cartable électronique dans les collèges, c’est pour tout à l’heure.

La liste est si longue que nous devons nous regrouper, et ainsi enrayer cette machine du progrès aveugle. Plutôt que d’attendre la pro-chaine mesure européenne de rigueur ou la énième attaque du ministère de la Culture contre la chaîne des métiers du livre, nous préférons nous organiser dès maintenant. Par exemple, en trouvant des alternatives, en créant des coopératives et des mutuelles d’achat, en nous unissant pour de meilleures conditions salariales, ou bien encore en in-ventant des lieux et des pratiques qui conviennent davantage à notre vision du monde et à la société dans laquelle nous désirons vivre.

C’est parce que nous prenons la mesure du désastre en cours que nous sommes optimistes : tout est à construire. Avant tout, nous voulons cesser de nous rejeter éternellement la faute les uns sur les autres et couper court à la résignation et au défaitisme ambiants. Nous lançons donc un appel à tou.te.s celles et ceux qui se sentent concerné.e.s à se rencontrer, en vue d’échanger sur nos difficultés et nos besoins, nos envies et nos projets.

Vous êtes invité.e.s à une première session nationale de discussions, en vue de partager des réflexions, d’élaborer des groupes de travail ou de préparer des actions communes  4 à Montreuil, le week-end du 12 et 13 janvier 2013, à la Parole errante 5.

________________________

1. Auteur.e.s, éditeur.trice.s, maquettistes, graphistes, correcteur.trice.s, imprimeur.ses, diffuseur.euse.s, distributeur. trice.s, libraires, livreur.euse.s, manutentionnaires, traducteur.trice.s, illustrateur.trice.s, bibliothécaires, archivistes…

2. Le Monde, 21 octobre 2011

3. Un ami paysan nous racontait: «Avant il y avait la tomate. Puis, ils ont fabriqué la tomate de merde. Et au lieu d’appeler la tomate de merde “tomate de merde”, ils l’ont appelée “tomate”; tandis que la tomate, celle qui avait un goût de tomate et qui était cultivée en tant que telle, est devenue “tomate bio”. À partir de là, c’était foutu.» Aussi nous refusons d’emblée le terme de «livre numérique»: un fichier de données informatiques téléchargées sur une tablette ne sera jamais un livre.

4. Les thèmes jusqu’ici retenus sont: 1. Conditions de travail dans les métiers du livre, 2. Vente en ligne et numérisation, 3. Analyse des divers métiers de la chaîne du livre, 4. L’économie du livre: entre partage et profits, 5. Quels lieux pour le livre? D’autres thèmes peuvent être proposés par qui le souhaite; un programme sera bientôt disponible.

5. 9, rue François Debergue, 93100 Montreuil, Métro Croix de Chavaux.

________________________

Le mardi 4 septembre 2012, il y avait 137 signatures de l’Appel des 451, émanant de personnes travaillant dans l’ensemble de la chaîne des métiers du livre.

Vous pouvez ajouter votre signature si vous soutenez ce texte, en envoyant vos noms, prénoms et métier à l’une des adresse (mail ou postale) indiquée ci-dessus.

Pour nous contacter et participer: Blog: les451.noblogs.org

Adresse mail: les451@riseup.net

Adresse postale: Les 451
30, avenue Mathurin Moreau
75019 Paris

________________________

Signataires de l’Appel des 451 en date du mardi 4 septembre 2012
Giorgio Agamben – philosophe
Damien Almar – simple lecteur
Matthieu Amiech – éditeur
Robin Assous – réalisateur sonore et journaliste Nadège Baheux – assistante d’édition
Michel Bambel – imprimeur
Jacques Baujard – libraire
Nicolas Bayart – éditeur
Dominique Bellec – éditeur
Philippe Berger – correcteur
Aurélien Berlan – traducteur Émilien Bernard – traducteur Jean-Baptiste Bernard – journaliste
Florent Bernon – apprenti imprimeur Cédric Biagini – libraire, éditeur
Clarisse Blanchard – libraire
Philippe Blanchon – écrivain, éditeur Benoit Bories – réalisateur radio
Giulia Bouchault-Mathis – étudiante en édition Abderrahmane Bouchène – éditeur
Jean-François Bourdic – éditeur
Isabelle Bourgueil – éditrice
Aurélien Boudon – éditeur
Michel Butel – écrivain, directeur de journal
Xavier Calais – éditeur
Guillaume Carnino – historien et éditeur
Gianni Carrozza – bibliothécaire
Jean-Jacques Cellier – éditeur
Fabien Charreton – libraire
Carmela Chergui – attachée de presse
Anne-Françoise Cochet – libraire, correctrice
Marine Coquet – éditrice
Alèssi Dell’Umbria – auteur, réalisateur
Aurélie DelPiccolo – documentaliste Thierry Discepolo – éditeur
Fabrice Domingo – libraire
Charlotte Dugrand – correctrice, éditrice
Jean-Claude Duhourcq – archiviste
Marion Dumand – journaliste, animatrice livresque, chômeuse
Guillaume Dumora – libraire
Frédéric Evrard-Narducci – lecteur
Nicolas Eyguesier – éditeur
Pierre Eyguesier – éditeur, correcteur
Gérard Fabre – imprimeur
Nicolas Fargette – libraire
Didier Fassin – professuer en sciences sociales
Claire Féasson – libraire
Nicolas Filloque – graphiste, dessinateur Julienne Flory – cheffe d’édition
Thierry Fredriksson – libraire
Pierre Furlan – écrivain
Alexis Garandeau – auteur-éditeur Edith Garnier – historienne
Régis Gaspaillard – traducteur
Camille Gautier – assistante éditoriale
Frédérique Giacomoni – éditrice Benjamin Girodet – lecteur
Gilles Gonord & Céline Lucet – libraires, éditeurs
Gaël Goy – éditeur, graphiste Sylvain Grateau – rédacteur, réviseur
Philippe Guazzo – libraire
Benoit Guillaume – auteur, graphiste
Jeanne Guyon – éditrice
Eric Hazan – éditeur
Karine Hervë – représentante livres
Manon Him – étudiante en édition
Mathilde Houlès – libraire David Houte – libraire
Celia Izoard – traductrice, journaliste
Benjamin Koskas – éditeur
Julien Ladegaillerie – étudiant en Métiers du livre
Marie-Pierre Lajot – éditrice
Aurélien Lambert – éditeur en collectif Gérard Lambert – libraire liquidé
Samantha Lavergnolle – attachée de presse
Nicolas de La Casinière – journaliste, auteur Natacha de La Simone – libraire
Aude Le Breton – correctrice
Bruno Le Dantec – écrivain, journaliste
Camille Le Doze – éditrice
Michel Le Meur – libraire Renaud Lopès – éditeur
Gilles Lucas – rédacteur, éditeur
Stella Magliani-Belkacem – secrétaire d’édition Martin Manuel – éditeur
Dominique Martel – rédactrice, réviseuse
Gilles Martin – éditeur Dominique Mazuet – libraire
Tatiana Moroni – libraire, traductrice Déborah Mortali – attachée de presse
Romain Mollica – libraire chômeur
Jean-Marc Raynaud – éditeur
Raphael Mouterde – technicien du son
Yann Richard – Assistant à la mise en scène
Gilles Moutot – enseignant
Guillaume Riquier – magasinier en bibliothèque
Florent Murat – éditeur
Mathieu Rivat – auteur, lecteur
Maurice Nadeau – éditeur
Georges Rivière – graphiste, maquettiste
Bernard Nardo – dessinateur
Bastien Roche – libraire
Léanne Noilhac – libraire
Daniel Roignant – libraire, charcutier
Guillaume Normand – archiviste
Roger Roques – libraire
Nicolas Norrito – éditeur, enseignant
Charlotte Rouault – réalisatrice radio
Mari Otxandi – secrétaire de rédaction correctrice, traductrice Alexandre Sánchez – traductrice
Juuso Paaso – bibliothécaire
Anne-Charlotte Sangam – éditrice
Yves Pagès – écrivain, éditeur
Lucas Thouy – libraire
Célio Paillard – graphiste et éditeur en collectif
Marc Tomsin – correcteur, éditeur
Chloé Pathé – éditrice
Anna Touati – éditrice, traductrice
Samuel Pelras – professeur de philosophie, essayiste
Rémy Toulouse – éditeur
Andrés Pérez – journaliste
Annabela Tournon – graphiste, historienne
Tangui Perron – historien
Marion Velten & Florent Vial – libraires
Geoffroy Pithon – graphiste
Grégoire Vilanova – magasinier en bibliothèque
Emilie Poinsot – libraire-bouquiniste
Adrien Zammit – graphiste
Philippe Pottier – libraire
Julia Zortea – rédactrice
Serge Quadruppani – écrivain, traducteur
Bernard Quérol – éditeur
Julien Quès – graphiste, maquettiste
Sébastien Raimondi – éditeur
Samuel Rault – représentant livres

Source

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Commentaire de Pierre Assouline

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10 septembre 2012

Cours camarade, le vieux monde est…

Décalage : c’est le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on a l’habitude de faire chaque jour sa petite revue de presse étrangère après avoir survolé la presse française, le tout en ligne naturellement, qu’alliez-vous imaginer. C’est aussi vrai s’agissant des actualités littéraires. Non pas la critique des nouveautés, pour laquelle cela va de soi, mais l’information ou la réflexion sur le livre.

Ainsi, ces jours-ci, de quoi est-il question « ailleurs » ? Du phénomène de l’autoédition qui gagne du terrain non seulement chez les débutants inconnus qui y viennent souvent par défaut, que chez des auteurs confirmés convaincus qu’ils peuvent aisément se passer d’éditeurs, les uns et les autres pouvant espérer figurer dans une liste des meilleures ventes. De la perte de prestige et donc d’autorité de ces derniers dont le caractère indispensable, qui n’avait jamais été discuté, est aujourd’hui fortement contesté. De la glorification rétrospective de l’édition à compte d’auteur qui permit à Sterne, Whitman, Hawthorne, Pound, Woolf, Dickinson et Proust de se faire connaître. De la dangereuse efficacité des agences de marketing qui proposent à ces auteurs « d’acheter » pour la promotion de leur nouveau livre des critiques favorables sur des blogs et sur Amazon. De la tentation pour certains auteurs d’écrire et de poster sous pseudonyme leur propre panégyrique assorti de la descente en flamme de leurs rivaux dans le fol espoir d’échapper aux experts du traçage. De l’expertise contestée des critiques littéraires traditionnels. Des informations sur votre comportement de lecteur envoyées aux services spécialisés du fabricant chaque vous que surlignez une phrase sur votre Kindle ou de votre Nook, autant de dites « données de lecture » qui constitueront bientôt un véritable marché, et pas seulement pour confectionner des romans sur mesure. De l’apparition d’une critique sur papier consacrée à la nouvelle littérature en ligne. De l’avance désormais patente du nombre de livres téléchargés sur le nombre de livres vendus par Amazon en Grande-Bretagne etc

Et pendant ce temps en France, de quoi s’agit-il et autour de quoi s’agite-t-on depuis trois semaines ?

D’un appel publié dans Le Monde, signé par un « collectif des 451 », qui déjà fleure bon l’époque des manifestes contre la guerre d’Algérie ou pour la contraception, rien moins que nostalgique et passéiste (même si le 451 fait référence à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury). Intitulé « Le livre face au piège de la marchandisation », il aurait pu annoncer une critique radicale plutôt bienvenue en ces temps de crise où tous les repères sont bousculés ; elle aurait eu le mérite de secouer le cocotier. Or qu’y lit-on entre autres choses (ici le texte complet qui vaut le déplacement) ?

(…) qu’il s’agisse des professions symboliquement reconnues ou des petits boulots indispensables à toute chaîne économique, culturelle et sociale, les divers métiers du livre sont disqualifiés et remplacés par des opérations techniques, à côté desquelles prendre le temps devient inconcevable. L’industrie du livre n’aurait-elle en effet besoin que de consommateurs impulsifs, de réseauteurs d’opinion et autres intérimaires malléables ? Beaucoup d’entre nous se trouvent ainsi enrôlés dans des logiques marchandes, dépossédés de toute pensée collective ou de perspectives d’émancipation sociale – aujourd’hui terriblement absentes de l’espace public (…) Cependant, nous ne pouvons nous résoudre à réduire le livre et son contenu à un flux d’informations numériques et cliquables ad nauseam ; ce que nous produisons, partageons et vendons est avant tout un objet social, politique et poétique. Même dans son aspect le plus humble, de divertissement ou de plaisir, nous tenons à ce qu’il reste entouré d’humains. Nous rejetons clairement le modèle de société que l’on nous propose, quelque part entre l’écran et la grande surface, avec ses bip-bip, ses néons, et ses écouteurs grésillants, et qui tend à conquérir toutes les professions. Car en pensant à l’actualité des métiers du livre, nous pensons également à tous ceux qui vivent des situations trop similaires pour être anecdotiques : les médecins segmentent leurs actes pour mieux comptabiliser, les travailleurs sociaux s’épuisent à remplir des grilles d’évaluation, les charpentiers ne peuvent plus planter un clou qui ne soit ordonné par ordinateur, les bergers sont sommés d’équiper leurs brebis de puces électroniques, les mécaniciens obéissent à leur valise informatique, et le cartable électronique dans les collèges, c’est pour tout à l’heure »

On allait oublier cette note en bas de page :

« (3) Un ami paysan nous racontait : « Avant, il y avait la tomate. Puis, ils ont fabriqué la tomate de merde. Et au lieu d’appeler la tomate de merde “tomate de merde”, ils l’ont appelée “tomate”,  tandis que la tomate, celle qui avait un goût de tomate et qui était cultivée en tant que telle, est devenue “tomate bio”. À partir de là, c’était foutu.  » Aussi nous refusons d’emblée le terme de «  livre numérique  » :  un fichier de données informatiques téléchargées sur une tablette ne sera jamais un livre. »

Ah, c’était tellement mieux avant l’arrivée des fossoyeurs du livre et de la culture… On s’en doute, la métaphore du charpentier électronique, non moins que celle de la tomate de merde, ont secoué la Toile d’un grand rire. C’est aussi que, dans leur volonté de prendre la mesure du « désastre en cours », les pétitionnaires parlent du vrai livre comme d’autres de la vraie croix. Ils en seront bientôt eux aussi à en collectionner les morceaux. En lisant ce texte où tout est confondu pour être fondu, un adolescent pourrait croire qu’il fut un temps dans ce pays où le livre échappait au business, un âge d’or béni des dieux de l’imprimé où le livre était affranchi des contraintes du marché. Comme si la marchandisation des littératures, le regroupement des maisons d’édition au sein de mastodontes de communication, la reductio ad bestsellerum et la financiarisation des relations entre auteurs et éditeurs avaient commencé avec la naissance de l’internet ! Comme si ceci allait tuer cela, et le net, les livres ! Comme si, selon une vieille et détestable habitude si française, il fallait à nouveau nous mettre face à un choix binaire et donc primaire : ceci ou cela, Voltaire ou Rousseau, les Beatles ou les Rolling Stones, le livre papier ou le livre numérique… Sans imaginer un seul instant qu’ils puissent coexister sans s’exclure.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que des métiers se rénovent ou disparaissent, pour être remplacés par d’autres. La longue chronique de ce phénomène est tissée par l’histoire de la technique. Même si l’appel en prend acte, il y a une certaine naïveté dans cette déploration qui reflète une vision des choses si archaïque. Au vrai, cette pétition exhale un entêtant parfum de naphtaline. Le plus remarquable est que ses signataires sont pour la plupart éditeurs, libraires, bibliothécaires, représentants en librairie, correcteurs, journalistes, graphistes, documentalistes, attachés de presse, étudiants en métiers du livre, enseignants, traducteurs, voire simple lecteurs (mais c’est bien le diable si, outre le philosophe Giorgio Agamben qui ouvre la marche, Yves Pagès, Michel Butel, Serge Quadruppani, et Maurice Nadeau, on n’y trouve qu’une poignée d’écrivains). Au-delà de toute polémique, et les réactions sur la Toile n’en manquent pas à ce sujet depuis le 15 septembre, leur appel a quelque chose de pathétique, terme pris dans son acception non péjorative, sans la moindre once de mépris, précisons-le. On croit y entendre au loin le cri puis la plainte déchirante d’un homme qui se noie, et distinguer une main qui se raccroche désespérément à un monde édénique, ce qui est d’autant plus désespéré que ce monde aussi se noie. Ne fût-ce qu’à ce titre, cet appel demeurera, au moins comme un signe des temps. Comment disait-on déjà autrefois? Cours camarade, le vieux monde est derrière toi… Etrangement, il semble que les mêmes empruntent le chemin inverse.

Source

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Réponse de Rémi Mathis, Archiviste paléographe -Conservateur des bibliothèques

Réponse à M. Agamben, et à ses amis

Publié 5 septembre 2012 Uncategorized 27 Commentaires

Monsieur, Messieurs, Mesdames,

Vous nous informez par l’intermédiaire d’une tribune dans le journal Le Monde signée par 137 personnes qu’un « collectif des 451 professionnels de la chaîne des métiers du livre » se réunit pour parler de leurs problèmes professionnels. Saine réaction, il ne faut pas garder cela pour soi. Même si les 314 personnes qui participent à vos réunions mais n’ont pas signé font encore preuve de timidité.

Je suis heureux de lire des textes sur ces problématiques car elles me touchent assez directement. Je suis auteur ; en tant que rédacteur en chef d’une revue, j’édite des textes ; en tant que bibliothécaire, je les diffuse.

J’ai hélas le malheur d’être aussi assez impliqué dans le monde de l’internet. Tout simplement parce c’est un moyen, sans doute le meilleur actuellement, de diffuser cette qualité que vous réclamez.

Mais n’allons pas trop vite et essayons de reprendre votre propos afin de bien le comprendre. Et ce ne sera pas forcément facile.

Commençons peut-être par la conclusion afin de savoir où nous allons : « Nous lançons donc un appel à tous ceux et toutes celles qui se sentent concernés à se rencontrer, en vue d’échanger sur nos difficultés et nos besoins, nos envies et nos projets ». Donc, en 2012, vous vous rendez compte que le modèle économique du livre évolue et désirez commencer à y réfléchir. Si on fait abstraction du fait que certains non seulement y réfléchissent depuis 20 ans mais ont mis en œuvre des modèles économiques extrêmement efficaces depuis 10, c’est une bonne nouvelle. Discutez donc.

Pourtant, vous posez de vrais problèmes : « La valeur d’un livre devient donc fonction de ses chiffres de vente et non de son contenu ». En dehors d’une légende dorée de la littérature, cela a toujours plus ou moins été le cas, mais ce n’est pas faux. Et on peut en effet le regretter.

Cela demande cependant à être nuancé. D’abord car la qualité demeure un modèle économique. Pas le seul : la médiocrité se vend très bien comme elle s’est toujours vendue. De même que des « produits » ni bons ni mauvais, mais divertissants : pas de mal à cela. La qualité est donc un des modèles économiques de l’édition. Entre les aides du CNL et la présence d’éditeurs extrêmement pointus (dans mon milieu Droz, Jérôme Millon, etc.), il est possible de publier de la qualité, et possible aux éditeurs d’en vivre. Mon dernier livre est une analyse et une édition de la correspondance entre un ministre du XVIIe siècle et son père janséniste retiré du monde. Pas de quoi faire bander un marketeux ni l’agent de Christine Angot. Mais publié. Disponible.

Pour vous, en revanche, visiblement, le numérique s’oppose directement à la qualité, sans qu’on sache trop bien pour quelle raison vous assimilez nouveau support et « déferlement publicitaire, exploitation salariale et diversité du monopole ». Vous pensez qu’il n’y a nulle différence « entre l’écran et la grande surface ».

Ce discours, on nous le ressasse depuis 20 ans désormais dans le monde de la Culture. Je suis jeune il est vrai mais depuis que je suis ado, je n’entends que lui. Vous me permettrez donc de ne pas répondre à pareil discours : faites votre boulot en construisant une bibliographie avant de prendre la parole. Vous me permettrez juste de rappeler que pendant que vous vous plaigniez, certains ont agi et ont créé revues.org, persée, publienet, PLoS. Je ne parle pas de Wikipédia, puisque c’est sans doute, ce que vous appelez du haut de vos méprisantes certitudes « pseudo-démocratisation de la culture, qui continue de se faire par le bas, et se réduit à l’appauvrissement et l’uniformisation des idées et des imaginaires ». Mais il est des centaines d’autres sites qui ont révolutionné en quelques années la diffusion de la connaissance et ont permis, pour certains, de contourner l’arbitraire d’intermédiaires persuadés d’être très importants, pour enfin permettre au plus grand nombre de se cultiver et d’apprendre.

Vous posez assurément de vraies questions et vos valeurs ne sont même peut-être pas toujours si éloignées des miennes. Mais vos réponses laissent à penser que vous n’êtes plus de ce monde. Que vous ne le comprenez plus. Un texte tel que celui-ci fera esquisser un sourire plein de compassion à n’importe quel politique.

Vous restez sur des schémas vieux de 50 ans : la chaîne du livre, dont vous vous réclamez, on ne l’a pas beaucoup entendue quand la loi sur les livres indisponibles a privatisé au profit des éditeurs ce qui aurait pu appartenir à tous, géré pour le seul intérêt commun. Quand osera-t-on publiquement avouer que cela fait (au bas mot) 20 ans que la « chaîne du livre » prétendument solidaire et tournée vers le même but, n’existe plus ? On a seulement entendu protester les bibliothécaires, par l’intermédiaire de l’IABD. Pas étonnant qu’ils ne soient que 4 (dont deux magasiniers et deux collègues que je n’ai jamais eu l’honneur de croiser ni de connaître) à signer votre manifeste flou dans ses idées, confus dans sa mise en œuvre et erroné dans ses conclusions.

À l’inverse, le fait que vos difficultés coïncident avec la montée d’internet fait que vous pensez que l’un est responsable de l’autre… alors même que c’est internet qui permettra de conserver la qualité de la production et le temps de la réflexion, en tant que média libre et non soumis aux impératifs financiers.

Aussi, si votre seul but est de nous rappeler que c’était mieux avant et qu’il faut revenir aux modèles de votre jeunesse ; si vous pensez qu’une action crédible et efficace pour faire évoluer les choses afin de toujours permettre la création et la diffusion du meilleur soit d’appeler dans une tribune du Monde « à se rencontrer, en vue d’échanger sur nos difficultés », je crains que cela soit perdu d’avance.

Mais, en revanche, venez sur Internet un jour. Vous verrez qu’on y invente plein de choses. Que s’y retrouvent certaines de personnes les plus intelligentes et novatrices que je connaisse. Que les idées fusent. Qu’on envisage l’avenir sans naïveté mais avec confiance. La confiance de ceux qui pensent avoir leur rôle à jouer dans l’édification de cet avenir et être capable de faire en sorte qu’y demeurent des îlots dédiés à la connaissance. Et nous, on le fait pour le plaisir et par altruisme, pas pour devenir l’intellectuel à la mode qui vend des livres sur tout. Venez sur Internet, M. Agamben. On a tout ce que vous cherchez. Et, en plus, on a des cookies et des petits chats.

Rémi Mathis
Archiviste paléographe
Conservateur des bibliothèques

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Source

Revue de presse

Pour le collectif des 451, un e-book « ne sera jamais un livre »

« Avant, il y avait la tomate »

Livre contre internet : l’Appel des 451, ‘erroné dans ses conclusions’

Le livre numérique, les libertés et l’appel des 451

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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