Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 2/2

DOSSIER

Marie Laberge et Arlette Cousture rejoignent des milliers d’auteurs indépendants sur le web

Plusieurs médias parlent du livre et de l’édition numérique depuis l’annonce des écrivaines Marie Laberge et Arlette Cousture de vendre elles-mêmes leurs prochains livres en format numérique sur leurs propres sites Internet. Nous nous arrêtons ici à l’article «Lire, mais comment?» signé par la journaliste Frédérique Doyon dans l’édition du 2 novembre dernier (2013) du quotidien LE DEVOIR.

Voir aussi : Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 1/2

«L’édition numérique est maintenant devenue réalité»

L’article est sous-titré «L’édition numérique est maintenant devenue réalité». L’édition numérique est une réalité depuis la fin des années 90. Alors, pourquoi le quotidien LE DEVOIR indique-t-il plus de dix ans plus tard, aujourd’hui en 2013, que «L’édition numérique est maintenant devenue réalité» ?

Parce que pour les médias québécois tout ce qui évolue en dehors du cadre de l’industrie traditionnelle du livre n’existe pas. Comme en France, l’édition numérique existe au Québec en marge de l’industrie traditionnelle du livre depuis la fin des années 90. Et la Fondation littéraire Fleur de Lys édite en numérique depuis décembre 2003 et a publié plus de 400 titres en numérique. Mais peu importe, les médias québécois n’ont d’attention que pour l’industrie traditionnelle du livre.

«L’édition numérique est à nos portes»

Plus encore, la journaliste soutient que le débat suscité par la décision des écrivaines Marie Laberge et Arlette Cousture de vendre elles-mêmes leurs prochains livres sur leurs propres sites internet force une constatation : «l’édition numérique est à nos portes».

«Les multiples réactions de la semaine à la décision de Marie Laberge et d’Arlette Cousture de publier leurs œuvres via leurs sites Web auront au moins eu le mérite de dresser concrètement un constat : l’édition numérique est à nos portes. Et d’ouvrir le débat : mais quelle approche veut-on privilégier ?»

Source : Lire, mais comment?, Frédérique Doyon, Le Devoir, 2 novembre 2013.

Il faut tomber des nues pour affirmer en 2013 que «l’édition numérique est à nos portes». Méprise, aveuglement ? Quand on ne donne pas la peine de vérifier ses informations dans le contexte historique, le perspective nécessaire pour traiter d’un sujet fait défaut et on désinforme la population.

Marie Laberge et Arlette Cousture rejoignent des milliers d’auteurs indépendants sur le web

En fait, le fait à soulever dans le contexte historique de l’édition numérique doit être rapporté en ces mots : «Marie Laberge et Arlette Cousture rejoignent des milliers d’auteurs indépendants sur le web.»

On compte en milliers les auteurs indépendants au Québec si on additionne le nombre de membre de l’Association québécoise des éditeurs indépendants, le nombre d’auteurs édités par la Fondation littéraire Fleur de Lys, Les Éditions numériques À temps perdu et BouquinsPlus, le nombre d’auteurs québécois édités sur le site américain d’autoédition LULU.COM ou sur les sites français PubliBook, La Société des Écrivains, Éditions Bénévent et plusieurs autres.

«Qu’est-ce qu’un Éditeur Indépendant?

Nous rejoignons des individus, hommes et femmes résidant au Québec, qui choisissent de publier un ou des ouvrages dans un contexte autonome, c’est-à-dire en assumant les coûts de leurs projets à toutes les étapes de leur réalisation. Tous sont fiers de porter chaque livre publié jusqu’aux publics auxquels ils sont destinés, sans aide gouvernementale.»

Source : Association québécoise des éditeurs indépendants

La nouvelle devrait donc se conclure en ces mots : «Marie Laberge et Arlette Cousture donnent leurs lettres de noblesse à l’édition en ligne».

Quand les bibliothèques publiques et les librairies se peinturent dans le coin

Au Québec, les bibliothèques publiques se sont volontairement obligées à acheter les livres numériques auprès des libraires agrées, comme l’impose la Loi du livre pour le livre papier. On a donc reproduit le modèle de l’industrie du livre papier dans celui de l’industrie du livre numérique. Est-ce que les bibliothèques publiques pourront acheter le prochain livre numérique de Marie Laberge auprès de l’écrivaine ? Non, si les bibliothèques publiques s’en tiennent à leur entente avec les librairies.

Cette idée de créer une chaîne du livre numérique calquée sur la chaîne du livre papier est une négation des avantages des nouvelles technologies, notamment la vente directe de l’auteur aux lecteurs sur le web. Comment cela est-il possible ? En ne invitant uniquement les acteurs de la chaîne traditionnelle du livre lorsque vient de le temps de discuter de l’avenir du livre.

Il faut rappeler que la Loi du livre accorde le titre d’éditeur uniquement aux éditeurs qui distribuent leurs livres dans les librairies physiques, avec pignon sur rue. Tous les éditeurs en ligne qui offrent uniquement leurs livres dans une ou des librairies uniquement en ligne ne sont pas reconnus par la Loi du livre. Ainsi, on peut parler de la «Loi du livre  »papier »».

Quant aux librairies, elles sont d’emblée exclues de la vente des prochains livres numérique des écrivaines Marie Laberge et Arlette Cousture puisque ces dernières les vendront elles-mêmes sur leur site internet respectif. Les libraires reprochent à ces écrivaines leur décision parce qu’elles réclament une part de responsabilité du succès et de la renommée de ces écrivaines.  Autrement dit, les libraires soutiennent que c’est parce qu’ils ont recommandé les livres de ces écrivaines à leur clientèle qu’elle connaissent un tel succès. Or, les libraires n’ont fait que le travail pour lequel elles reçoivent une commission de 40% du prix de vente de chaque exemplaire vendu (commission fixée par la Loi du livre). Ils n’ont pas à revendiquer une part du succès des écrivaines et des écrivains mais plutôt à les remercier bien bas pour leur talent.

Finalement, les projets de ventes des écrivaines Marie Laberge et Arlette Cousture révèlent que les bibliothèques publiques et les librairies se sont peinturées dans le coin dans leur vision de l’avenir du livre.

Inclure «tout le monde» n’est pas nécessaire dans l’édition numérique

La journaliste rapporte les propos de Josée Plamondon, analyste en exploitation de contenus numériques :

Pour ce qui est du développement de l’édition numérique québécoise, défendre la chaîne du livre à tout prix n’a pas de sens, selon elle. « À quoi ça sert de protéger un modèle vieillissant, sinon à protéger des acquis ? En attendant… Il va falloir que les parties prenantes [de l’industrie du livre] révisent leurs positions ; tout le monde peut avoir une utilité quelque part, mais il faut la redéfinir. » Et pour cela, « il faut expérimenter », donc encourager la multiplication de démarches comme celles d’Arlette Cousture et de Marie Laberge et d’autres encore.

Source : Lire, mais comment?, Frédérique Doyon, Le Devoir, 2 novembre 2013.

Il faut lire très attentivement la passage ci-dessus pour comprendre à quel point la logique fait défaut dans l’approche du nouveau monde du livre engendré par les nouvelles technologies. D’une part, Josée Plamondon reconnaît que le modèle actuel est vieillissant et que toute quête de protection de ce modèle sert uniquement à protéger les acquis de ce modèle passé date. D’autre part, et c’est là le plus étonnant, elle avance que dans l’édition numérique «tout le monde peut avoir une utilité quelque part, mais il faut la redéfinir.»

Or, l’édition numérique permet de ne pas inclure «tout le monde» (tous les intermédiaires) mais uniquement ceux que l’auteur souhaite. Il est illogique de soutenir que «tout le monde peut avoir une utilité quelque part» si l’auteur a le choix d’exclure les éditeurs, les distributeurs et les libraires traditionnelles pour vendre directement aux lecteurs, à moins de vouloir reproduire le modèle traditionnel du livre papier dans celui du livre numérique, ce dont Josée Plamondon se défend. Double manque de logique.

Conclusion

La Loi du livre a un effet pervers sur la perception du nouveau monde du livre. Elle a créé au Québec une pensée unique et une dépendance aveugle à un modèle en porte-à-faux avec les avantages du numérique. Les demandes de l’industrie du livre adressées au gouvernement du Québec afin d’inclure le livre numérique dans la Loi du livre visent à poursuivre l’implantation du modèle du livre papier dans l’univers du livre numérique, c’est-à-dire à maintenir légalement tous les intervenants traditionnels en place ou, si vous préférez, tous les médiateurs entre l’auteur et les lecteurs.

En pareil contexte, on ne s’étonnera pas que l’Association des libraires du Québec qualifie les écrivaines Marie Laberge et Arlette Cousture de traitresses.

Références

Lire, mais comment? – L’édition numérique est maintenant devenue réalité, Frédérique Doyon, Le Devoir, 2 novembre 2013

Site de Josée Plamondon, citée dans l’article de Frédérique Doyon

Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 1/2

Romans numériques vendus sur internet: écosystème en péril?, Josée Lapointe, La Presse, 30 octobre 2013

Québec : le livre numérique à la marge du cadre réglementaire – Chacun fait sa petite cuisine, Victor De Sepausy, L’ActuaLitté, 2 novembre 2013

Québec : la trahison de romancières à coups de livres numériques, L’ActuaLitté, 30 octobre 2013

———

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

Tagged with: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,
Publié dans Actualité au jour le jour, Livre numérique
3 comments on “Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 2/2
  1. […] Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 2/2 […]

  2. […] Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 2/2 […]

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Les mots nouveaux des dictionnaires Le Robert 2022 (cliquez sur l’image)
Ce site web est sous licence Creative Commons – Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.5 Canada (CC BY-NC-ND 2.5 CA)
Article explicatif au sujet de notre maison d’édition

Entrez votre adresse de courriel pour suivre ce magazine littéraire et être notifié par courriel des nouvelles publications.

Joignez-vous à 1 280 autres abonnés

TÉLÉCHARGEMENTS

Les documents PDF les plus populaires ci-dessous

Un petit détour – Vous êtes redirigés ici pour vous permettre de découvrir ce magazine en ligne avant de télécharger le document demandé. Tous nos documents à télécharger sont d’abord annoncés dans ce magazine. Abonnez-vous gratuitement (voir ci-dessous).

Dossier « Les 500 ans de la mort de Léonard de Vinci »
Dossier – Résultats du sondage « Les Québécois et leurs écrits »
Composition technique d’un article de presse
Les styles interpersonnels selon Larry Wilson
Follow Appui-livres on WordPress.com
Magazine littéraire

Ce magazine littéraire est l’œuvre de la Fondation littéraire Fleur de Lys et s'inscrit dans une mission d'éducation populaire au sujet du monde du livre, et ce, tant auprès des auteurs que des lecteurs.

Vous pouvez nous écrire à l'adresse suivante :


contact@manuscritdepot.com

Archives
Recherche par catégorie
Se connecter
%d blogueueurs aiment cette page :