Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 1/2

DOSSIER

La nouvelle

Les écrivaines Marie Laberge et Arlette Cousture ont décidé de vendre elles-mêmes leurs prochains livres en format numérique sur leurs propres sites Internet.

Les sites des écrivaines

Arlette Cousture

Marie Laberge

Notre interprétation

Les écrivaines Marie Laberge et Arlette Cousture se libèrent de la chaîne du livre numérique québécoise, des intermédiaires traditionnels, en vendant directement la versions numériques de leurs prochaines œuvres à leurs lecteurs sur leurs propres sites internet.

Le contexte

Plusieurs intervenants soutiennent vantent l’avance de notre industrie du livre dans le domaine du numérique. Mais le livre numérique ne représente que 4% des ventes au Québec. Alors, en quoi sommes-nous en avance ? Dans les infrastructures.

En effet, le Québec s’est doté d’un «entrepôt numérique», une sorte de distributeur de livres numériques. Ainsi, l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) et son partenaire, la firme de Marque, sont parvenus à bâtir une chaîne du livre numérique calquée sur la chaîne du livre papier, c’est-à-dire en conservant tous les intermédiaires traditionnels.

Le Québec nient ainsi l’un des avantages spécifiques au numérique dans le domaine du livre: éliminer les intermédiaires entre l’auteur et ses lecteurs.

Avec le numérique et l’Internet, l’écrivain peut vendre directement les exemplaires de son livre aux lecteurs sur son site Internet, ou si vous préférez, sans avoir à passer par un éditeur, un distributeur et un libraire, pour autant qu’il acquiert une certaine maîtrise du commerce électronique. En l’absence d’une telle connaissance du commerce en ligne, l’auteur peut tout de même passer par-dessus l’éditeur et le distributeur pour confier la vente de son livre à une librairie en ligne.

Dans ce contexte, l’industrie traditionnelle du livre québécois déclare que le passage par un éditeur, un distributeur et des librairies, qu’elle identifie comme des médiateurs entre l’auteur et les lecteurs, est obligé pour garantir à ces derniers des livres de qualité, d’où l’idée d’impliquer dans la chaîne du livre numérique les même intermédiaires que dans la chaîne du livre papier.

Les réactions du milieu

Lorsque deux écrivaines de grand renom décident de passer outre la chaîne du livre numérique pour vendre directement leurs œuvres aux lecteurs, elles soulèvent l’indignation de l’industrie traditionnelle du livre, comme en témoigne la revue de presse ci-dessous.

L’Association des libraires du Québec (ALQ) perçoit dans le geste de ces deux écrivaines rien de moins qu’une TRAHISON:

L’Association des libraires du Québec (ALQ) y voit une « trahison ».

« Les libraires éprouvent une grande déception, voire de la colère envers l’auteure dont on soutient la carrière depuis plusieurs années, indique au Devoir Katherine Fafard, directrice générale de l’ALQ. Pour plusieurs, c’est perçu comme une trahison. Mis à part elle-même et Apple, personne de la chaîne du livre ne va bénéficier de ça. »

Source : Virage numérique : l’Union des écrivains et Arlette Cousture réagissent, Frédérique Doyon, LE DEVOIR

On trouve dans cette accusation de trahison un modèle québécois du traitement réservé à ceux et celles qui sortent des sentiers battus pour innover à leur manière.

D’autres personnes sont beaucoup plus subtiles : elles soulignent l’innovation de la démarche des écrivaines mais en prédisent l’échec (au lieu de leur souhaiter un vif succès). C’est le cas de Gilles Herman des Éditions du Septentrion dans sa critique de la démarche de l’écrivaine Arlette Cousture :

Il convient même de saluer la courageuse initiative qui nous prouve que l’on peut faire preuve d’audace à tout âge. Gagnera-t-elle son pari ? Rien de moins sur. Son large lectorat n’est probablement pas technophile et ce ne sont pas les 97 mentions « J’aime » qu’affiche sa page Facebook et ses 23 abonnés Twitter qui me contrediront. Sur ce point, Marie Laberge avait joué de sûreté en ayant recours à la bonne vieille lettre timbrée.

Source :Des « traîtresses » 1/2 – Arlette Cousture, Gilles Herman, Éditions du Septentrion

Prédire l’échec ne suffit pas à la tâche : il faut aussi culpabiliser. C’est ce que tente de faire Gilles Herman des Édition Septentrion en critiquant la démarche de Marie Laberge :

Marie Laberge peut se permettre de faire cavalier seul parce que sa renommée est établie. Non content de leurrer ses collègues auteurs qui s’imagineront pouvoir faire de même, elle se désolidarise aussi des plus (ou moins) jeunes auteurs qui devraient nécessiter du travail de bons éditeurs et de bons libraires en affaiblissant ces derniers. Parce qu’on peut imaginer sans trop d’audace que ses livres se trouveront en très bonnes positions sur les pages d’accueil des boutiques en ligne. On ne prête qu’aux riches.

Ce sont donc aussi les auteurs qui devraient se sentir trahis… tout en jalousant secrètement « son affranchissement à l’esclavage des magnats de l’édition » (je ne fais que répéter les tristes commentaires lus à gauche et à droite).

Source : Des « traîtresses » 2/2 – Marie Laberge, Gilles Herman, Éditions du Septentrion, 30 octobre 2013

« Marie, tu vas affaiblir nos libraires et donner le mauvais exemple aux jeunes auteurs» semble écrire l’éditeur Gilles Herman. Au Québec, on ne souhaite pas «tout le succès espéré», on culpabilise, et ce, toujours au profit du système dominant.

Un autre tactique consiste à minimiser l’importance des personnes hors-sentier, de les réduire à leur nombre :

On peut certes reprocher aux auteurs de manquer de vision pour la mise en marché des versions numériques de leurs œuvres (je le crois) ou d’être malhabiles au plan des communications (ça me semble indéniable). On peut aussi déplorer une forme de négligence à l’égard des bibliothèques, voire des librairies, mais est-ce que la « chaîne du livre » en est rendue à se sentir menacée par les maladresses de deux auteures, aussi populaires puissent elles être? Deux auteurs: une, deux. Pensons-y bien! Est-ce qu’on en est vraiment rendu là? J’espère que non!

Source : L’innovation et le livre, Clément Laberge, De Marque, 30 octobre 2013

Enfin, il faut aller aussi loin que possible dans la dénonciation sans dénoncer :

Et je n’ai certainement pas envie de reprocher à Arlette Cousture et Marie Laberge d’oser quelque chose de nouveau… d’innover, même maladroitement… pas dans un milieu qui manque très souvent de goût pour l’innovation! Je n’ai pas envie de leur reprocher cela, même si je suis absolument certain qu’elles font toutes les deux une erreur dans les cas qui nous intéressent. Je suis d’ailleurs convaincu qu’elles le réaliseront bien assez vite. C’est inutile d’en faire tout un plat. J’ose même ajouter que nous pourrons éventuellement les remercier pour avoir fait la démonstration que ces approches ne sont pas les bonnes.

Source :L’innovation et le livre, Clément Laberge, De Marque, 30 octobre 2013

«Vous deviendrez un exemple de ce qu’il ne faut pas faire et je vous en remercie à l’avance» semble dire Clément Laberge dont la firme De Marque est en partie propriétaire de l’entrepôt numérique dont se libèrent les deux écrivaines en vendant elle-même leurs livres numériques.

Conclusion

En résumé, c’est le fameux adage «point de salue en dehors de notre système» que les intervenants de la chaîne québécoise du livre servent aux deux écrivaines.

La revue de presse

24 octobre 2013

Virage web pour l’auteure des Filles de Caleb, RADIO-CANADA

Un recueil de nouvelles sur le web pour Arlette Cousture, LA PRESSE CANADIENNE

29 octobre 2013

Les libraires indépendants et les bibliothécaires, « trahis » par Marie Laberge et Arlette Cousture? RADIO-CANADA

La «trahison» de deux auteures à succès – Les Laberge et Cousture vendront directement leurs livres numériques, au grand désarroi des librairies et des bibliothèques, Frédérique Doyon, LE DEVOIR

Déception chez les libraires québécois, Magazine LE LIBRAIRE

Des « traîtresses » 1/2 – Arlette Cousture, Gilles Herman, Éditions du Septentrion

30 octobre 2013

Les écrivains et l’internet: grosse tempête, Josée Lapointe, LA PRESSE

Québec : la trahison de romancières à coups de livres numériques – Un accord auteurs-éditeurs à envisager rapidement ? Nicolas Gary, L’ActuaLitté

Virage numérique : l’Union des écrivains et Arlette Cousture réagissent, Frédérique Doyon, LE DEVOIR

Débat sur le virage numérique : Arlette Cousture se défend, RADIO-CANADA

Romans numériques vendus sur internet: écosystème en péril?, Josée Lapointe, LA PRESSE

Des « traîtresses » 2/2 – Marie Laberge, Gilles Herman, Éditions du Septentrion, 30 octobre 2013

L’innovation et le livre, Clément Laberge, De Marque, 30 octobre 2013

2 novembre 2013

Lire, mais comment? – L’édition numérique est maintenant devenue réalité, Frédérique Doyon, LE DEVOIR

3 novembre 2013

Québec : le livre numérique à la marge du cadre réglementaire – Chacun fait sa petite cuisine, Victor De Sepausy , L’ActuaLitté

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Actualité au jour le jour, Livre numérique
10 comments on “Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 1/2
  1. Un point que n’aborde pas votre texte, c’est que l’éditeur n’a pas pour seule fonction de commercialiser des livres, mais aussi et d’abord de faire un travail d’édition, c’est-à-dire d’accompagner les auteurs dans l’aboutissement de leur texte pour sa publication. Des auteurs établies, comme Marie Laberge et Arlette Cousture, peuvent juger qu’elles n’ont plus besoin de cet accompagnement, mais il reste très important pour bon nombre d’auteurs. La relation entre l’éditeur et l’auteur n’est pas d’abord de nature commerciale, elle se situe premièrement dans la discussion d’un projet littéraire.

    • Se libérer de la chaîne du livre ne consiste pas à détruire cette dernière. Avant le numérique, l’internet et les nouvelles technologies, l’auteur avait le choix de s’autoéditer ou de se référer à un éditeur à compte d’auteur, c’est-à-dire le libre choix de son cheminement. Il en va de même aujourd’hui avec les percées technologiques. Bref, l’auteur a le choix de s’inscrire dans la chaîne traditionnelle du livre ou dans la nouvelle chaîne du livre numérique ou, si vous préférez, de s’adresser directement aux lecteurs plutôt qu’à des médiateurs (éditeur, distributeurs, libraires). Le projet de l’auteur, peu importe son choix, demeure un projet «littéraire». Les éditeurs traditionnels ont perdu leur monopole du «littéraire» quoiqu’ils revendiquent encore et toujours être les seuls à pouvoir offrir aux lecteurs des œuvres littéraires de qualité. Malheureusement, le dénigrement des auteurs qui choisissent les chemins de travers ne tient pas compte des motivations de ces auteurs qui ne cadrent plus avec les prétentions des éditeurs traditionnels.

  2. […] Remarquez le livre en vedette – sur au lieu de sous le linceul : Mauvaise foi, le plus récent livre de l’écrivaine de renom Marie Laberge qualifiée de «traitresse» par l’Association des libraires du Québec parce qu’elle a décidé de vendre elle-même son prochain livre sur son site Internet au lieu de le distribuer en librairie. Voir notre texte à ce sujet. […]

  3. Personnellement je ne dénigre personne, mais je constate que beaucoup d’auteurs qui publient chez nous apprécient de cheminer avec un éditeur qui leur offre d’abord le regard d’un lecteur éclairé puis leur fait des propositions pour retoucher leur texte et en rehausser la qualité. Je ne crois pas que l’auteur soit perdant dans ce processus, au contraire ! Sans doute peut-on peut imaginer une autre façon d’aborder – et de rémunérer – cette collaboration, mais elle reste, je crois, très fertile.

  4. […] Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 1/2 […]

  5. […] Au Québec, nous avons reproduit le modèle de la chaîne du livre papier dans celle du nouveau monde du livre. Et j’ai donné l’exemple de l’entrepôt numérique de la firme De Marque et de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) qui se posent aujourd’hui en médiateurs à titre de distributeur de livres en formats numériques. Coût pour placer un titre dans cet entrepôt numérique : 50.00$. Commission demandée sur chaque vente : 15%. Et cela dans le contexte où les nouvelles technologies permettent de distribuer sans frais soi-même son livre directement aux lecteurs, comme l’ont décidé Marie Laberge et Arlette Cousture, ce qui leurs vaudra l’étiquette de «traitresse» de la pa…. […]

  6. […] où seule l’édition traditionnelle intéresse nos médias à moins d’un scandale comme celui causé par les écrivaines Arlette Cousture et Marie Laberge. Heureusement, nous devons au populaire site français L’ActuaLitté une large couverture de […]

  7. […] Se libérer de la chaîne du livre : l’affaire Marie Laberge et Arlette Cousture 1/2 […]

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