Prix unique du livre : les fermetures des librairies expliquées par les départs à la retraite

DOSSIER PRIX UNIQUE DU LIVRE

Une explication surprise des fermetures de librairies par les départs à la retraite

Dans une entrevue accordée en 2010 à l’École Centrale de Nantes, Lise Desrochers, Directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), souligne que son association est préoccupée non seulement par l’adoption d’une réglementation sur le prix unique du livre mais aussi par les départs à la retraite des libraires :

«C. E. : Quelles sont les autres sujets de préoccupation de votre association à l’heure actuelle ? Existe-t-il, comme en France, une sérieuse inquiétude à cause des difficultés pour trouver des repreneurs en librairie ?

L. D. : Oui, tout à fait. Nous avons fait faire une étude dont les résultats étaient alarmants. Selon cette étude, en 2012, c’est-à-dire dans deux ans seulement, 50% de nos membres partiront à la retraite. Cependant, 10% seulement préparent leur départ, ce qui semble indiquer que dans la plupart des cas, il n’y aura pas de reprise : généralement, il faut plusieurs années pour préparer une reprise. Nous avons communiqué ces résultats à nos membres et nous leur avons proposé une formation pour les aider à réfléchir à l’idée d’une reprise : 20% seulement des personnes concernées ont réagi.»

Source

Personnellement, je soupçonnais déjà que les fermetures des librairies ne s’expliquaient pas nécessairement par la concurrence des magasins à grande surface évoquée pour justifier l’adoption d’une réglementation sur le prix de vente des livres (Prix unique du livre). L’explication de ces fermetures par les départs à la retraite des libraires semble davantage plausible.

En affirmant que «50% de nos membres partiront à la retraite» alors que «10% seulement préparent leur départ», la Directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ) croit qu’il y aura inévitablement des fermetures : «ce qui semble indiquer que dans la plupart des cas, il n’y aura pas de reprise». (pas de reprise = fermeture).

Il nous faut savoir maintenant combien de fermetures de librairies sont le fait de départ à la retraite.

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INTÉGRAL DE L’ENTRETIENT

Entretien avec Lise Desrochers Directrice générale Association des libraires du Québec

Introduction (information disponible sur http://www.alq.qc.ca) : L’Association des libraires du Québec (ALQ) a pour mission de contribuer au développement professionnel des librairies et à l’essor économique de la librairie comme lieu essentiel de diffusion de la culture. L’ALQ représente une centaine de librairies indépendantes agréées dont les deux tiers sont situées hors des grands centres urbains. L’ALQ s’est doté d’objectifs organisés autour de cinq axes : informatisation, promotion, formation, médiation et représentation.

Informatisation : amener les librairies à s’intégrer de façon optimale et efficace au réseau informatique de la chaîne du livre; exercer une veille stratégique pour déceler les technologies émergeantes ainsi que les occasions de développement des affaires ;

Promotion : Inciter et aider les membres à promouvoir le livre et la lecture auprès de leurs clientèles et à rencontrer leurs responsabilités culturelles et éducatives dans leur milieu ; Formation : fournir au personnel des librairies un service de développement professionnel adapté à l’évolution et aux exigences de la profession de libraire ;

Médiation : intervenir auprès des fournisseurs (distributeurs, éditeurs, transporteurs etc.) et des clients (bibliothèques) afin de résoudre les difficultés dans les pratiques commerciales ou légales de la commercialisation du livre ;

Représentation : exercer une représentation dynamique et efficace des intérêts professionnels, économiques et culturels des membres, auprès des instances politiques et des partenaires de l’industrie du livre.

Mots clé de l’entretien : libraires indépendants, grandes chaînes, Loi 51, repreneurs en librairie, initiatives LIQ, livresquebecois.com, édition numérique, Table Interprofessionnelle du Livre, Amazon, Lobbying, « Investir dans l’avenir des livres canadiens: Examen de la Politique révisée sur les investissements étrangers dans l’édition et la distribution du livre. »

C. E. : Pouvez-vous décrire le réseau de la librairie au Québec ?

L. D. : Il est constitué principalement de trois types d’acteurs : les grandes chaînes (deux grandes chaînes principales : Librairies Renaud-Bray et librairies Archambault (groupe Québécor), d’un réseau de librairies scolaires : Coopsco ; de grandes surfaces : Costco, Wall Mart, Zellers, et enfin le réseau de libraires indépendants.

Les grandes entreprises non spécialisées dans le livre nommées ci-dessus ont des politiques axées sur la rentabilité et non la qualité et la diversité culturelle. Pour vous donner un exemple, chez Costco, le consommateur trouvera environ 225 titres en rayon alors que les librairies en moyenne, tiennent au-delà de 10 000 titres comme en France.

C. E. : C’est prioritairement le réseau de libraires indépendants et la diversité éditoriale québécoise que la Loi 51 s’est occupée de défendre il y a 25 ans ?

L. D. : Oui. C’est une loi qui est passée assez rapidement. Le ministre de la culture de l’époque, Denis Vaugeois, a dû agir dans la précipitation (sans concertation des professionnels du livre) parce qu’il y avait une forte menace de domination éditoriale française contre laquelle il fallait se protéger. La situation géographique dans laquelle se trouve le Québec, entouré de près par l’édition américaine et canadienne-anglaise, représentait, également, à long terme une menace pour notre identité culturelle. Cette loi est passée environ à la même époque que la loi Lang en France et le ministre avoue aujourd’hui qu’il aurait dû incorporer à la Loi 51 un règlement sur le prix unique.

C. E. : Maintenant la question du prix unique du livre est de nouveau d’actualité. J’ai vu que vous aviez organisé un sondage sur votre site pour recueillir les avis de chacun. Quels sont les positions dans la profession ?

L. D. : Les libraires sont bien évidemment en faveur du prix règlementé. Les grandes chaînes sont pour également. Le groupe Quebecor, intégré verticalement, est neutre. Quant aux éditeurs, ils sont partagés. 51% sont favorables mais cela fait à peine la moitié. Les éditeurs qui sont proches des grandes surfaces sont réticents…

C. E. : Ce n’est pas la première tentative de faire passer le prix unique…

L. D. : Non, effectivement, il y a déjà eu une tentative dans les années 1999-2000. Le premier ministre était contre. Aujourd’hui, notre ministre de la culture, Madame St Pierre, est favorable à une règlementation et donc, maintenant, il faudrait que la plupart des acteurs de la chaîne du livre se prononcent pour. Nous essayons de convaincre, de répondre aux objections… Par exemple, puisque que certains disent que la « réalité nord américaine » est bien différente de la réalité « européenne », on se tourne vers le modèle mexicain : on l’étudie de près en ce moment car il est bien la preuve que le prix unique est aussi une « réalité nord américaine ».

C. E. : Le lobbying sur le prix unique semble assez bien parti. Quelles sont les prochaines échéances ?

L. D. : Au mois de janvier prochain, le Conseil consultatif du livre et de la lecture constitué des professionnels du livre présente un rapport au ministère. Si les conclusions indiquent clairement que la profession est favorable à une loi, cela débouchera rapidement sur un projet de loi. Il faut, bien entendu, que le « politique » continue à nous apporter son soutien (ce qui peut changer à tout moment lors d’une élection).

C. E. : Quelles sont les autres sujets de préoccupation de votre association à l’heure actuelle ? Existe-t-il, comme en France, une sérieuse inquiétude à cause des difficultés pour trouver des repreneurs en librairie ?

L. D. : Oui, tout à fait. Nous avons fait faire une étude dont les résultats étaient alarmants. Selon cette étude, en 2012, c’est-à-dire dans deux ans seulement, 50% de nos membres partiront à la retraite. Cependant, 10% seulement préparent leur départ, ce qui semble indiquer que dans la plupart des cas, il n’y aura pas de reprise : généralement, il faut plusieurs années pour préparer une reprise. Nous avons communiqué ces résultats à nos membres et nous leur avons proposé une formation pour les aider à réfléchir à l’idée d’une reprise : 20% seulement des personnes concernées ont réagi.

C. E. : Ce qui semble indiquer que la plupart ne pensent pas trouver de repreneurs…

L. D. : C’est probable. La fermeture du volet « Librairie » du certificat de 2ème cycle à l’université de Sherbrooke semble confirmer le désintérêt des jeunes pour la profession.

C. E. : Cependant, comme en France, il existe des libraires dynamiques… Et certains, pour faire face aux menaces, ont fait le pari de s’agrandir et réussissent assez bien…

L. D. : Oui, il y a des libraires extrêmement dynamiques, qui se démarquent. Mais d’autres librairies sont mal situées par rapport aux grandes chaînes concurrentes ou bien elles sont dans des endroits isolés, et elles ont trop peu de clients…

C. E. : Comment les libraires peuvent-ils montrer leur valeur ajoutée dans la chaîne du livre ? Quelles sont les initiatives qui ont porté leurs fruits ?

L. D. : Il y a un certain nombre d’initiatives des LIQ (Librairies indépendantes du Québec) qui sont maintenant bien connue.. Elles proposent des actions communes comme le journal Le Libraire. Ce journal est rédigé par les libraires qui épluchent tous les nouveaux livres et font part aux lecteurs de leurs coups de cœur (dans les pages intitulées « Le libraire craque »). Ce journal génère une véritable attente auprès des lecteurs.

Les LIQ ont également créé un site Internet qui s’appelle : livresquebecois.com. Ce site rassemble sous un même toit toutes les informations concernant les livres québécois. Les LIQ ont maintenant leur portail pour les livres aux formats papier et numérique. L’Association nationale des éditeurs de livres, en collaboration avec la firme informatique, De Marque, ont inauguré l’an dernier un entrepôt numérique où les éditeurs québécois sont invités à déposer leur production. D’autres entrepôts sont en opération, comme celui de Québécor.

Un deuxième portail de libraires présentant l’ensemble des fonds disponibles en librairie (livres québécois et européens) sera mis sur pied au printemps 2011.Malheureusement, cet entrepôt ne sera pas prêt pour Noël – ce qui est dommage car Noël est un moment clé pour les achats et, à l’heure où le numérique décolle, il aurait fallu être présent. Les LIQ ont préféré offrir un portail qui serait performant dès son entrée en fonction plutôt que de faire subir aux clients les aléas du rodage.

C. E. : A l’heure actuelle, chacun prépare sa stratégie d’attaque : Amazon avec Kindle, Indigo avec Kobo, Barnes & Nobles avec Nook, etc… Les libraires s’intéressent-ils aux liseuses, tablettes et autres appareils électroniques ?

L. D. : Certains se posent la question. Mais c’est un commerce très différent de celui du livre. L’acte de vente n’est pas le même (c’est la composante technologique qui prédomine). Les prix ne sont pas les mêmes. Les relations avec les fournisseurs ne sont pas les mêmes (ouverture de compte avec les agrégateurs et nouvelles branches commerciales des éditeurs-distributeurs, contrats, négociations des remises)… Bref, pour l’instant, les liseuses restent des produits chers et à forte composante technique. Il ne correspond pas au produit culturel au cœur du métier du libraire (services conseil et services après vente pour des appareils électroniques, gestion d’inventaire d’un produit rapidement désuet). (Les LIQ négocient présentement avec 2 fournisseurs de liseuses).

C. E. : Pour revenir aux services que vous proposez à vos membres, certains sont mis en avant sur votre site Internet. Commençons par les formations par exemple. Combien en organisez-vous chaque année ?

L. D. : On fait 6 ou 7 formations par an. Certaines sont assez ciblées. Les attentes de notre cible COOPSCO ne sont pas les mêmes que celles des libraires traditionnelles. L’organisation des formations est une tâche difficile car les libraires ont du mal à se libérer du temps pour venir aux formations. Et puis les distances sont tellement grandes au Canada : il faut prévoir du temps pour voyager et il y a des frais de transport et d’hôtel. On aimerait proposer des vidéos de formation que les libraires pourraient regarder sur notre site.

C. E. : L’immensité du territoire rend les choses difficiles…

L. D. : Et c’est sans doute également pour cela qu’il n’y pas véritablement de force de protestation dans la profession ici au Canada (contrairement à ce que l’on peut trouver en

France).

C. E. : Est-ce qu’il y a eu une protestation au moment de l’entrée d’Amazon au Canada par exemple ?

L. D. : Cela a provoqué beaucoup de mécontentement. D’autant plus que Amazon était autorisé à s’implanter ici à condition d’utiliser la poste canadienne et, en fait, à la première occasion, ils ont créé leur propre société de transport. La création de cette société de transport a suscité encore davantage de mécontentement dans la profession.

En ce moment, le gouvernement propose un forum de réflexion sur ce sujet intitulé « Investir dans l’avenir des livres canadiens : Examen de la Politique révisée sur les investissements

étrangers dans l’édition et la distribution du livre. » Ce forum explicite les questions sur lesquelles travaille le gouvernement et demande à chacun d’apporter son commentaire. Nous avons bien sûr formulé notre avis mais les commentaires ne sont pas unanimes et donc face à cette divergence d’avis le gouvernement tranche selon ce qui lui semble bon pour l’intérêt purement économique des Canadiens. C’est parfois assez frustrant.

C. E. : Sous quelle forme effectuez-vous votre lobbying ? Avez-vous des occasions régulières de vous réunir avec les responsables gouvernementaux ?

L. D. : Oui. La SODEC coordonne nos réunions régulières. Nous sommes douze acteurs de la chaîne du livre souhaitant travailler à son amélioration. La SODEC nous prête ses locaux pour que l’on se retrouve autour de la table et agit comme unanimateur. Ces réunions tous les deux ou trois mois s’appellent « Table Interprofessionnelle du Livre ». De cette table découle des comités et à chaque grand sujet correspond un comité :

  • Révision de la loi 51
  • Le numérique
  • Le droit d’auteur
  • Le prix règlementé
  • La promotion de la lecture
  • etc.

Il y a ensuite des sous-comités pour chacune des catégories d’acteurs : un sous-comité chez les libraires, un autre chez les éditeurs, etc.

Ça fait beaucoup de réunions et de sujets sur lesquels nous tentons d’avancer !

C. E. : J’ai une dernière question, un peu plus personnelle : qu’est-ce qui vous a conduit à prendre ce poste à l’ALQ ?

L. D. : J’étais libraire avant et j’ai dû vendre ma librairie. Je connais bien les difficultés des libraires. Je partage la passion de nos membres pour leur métier… Mais à l’heure actuelle, il faut à la fois de la passion pour les livres et un ancrage dans les réalités économiques… Chez certains libraires, on voit ce double aspect des choses : parfois les librairies sont tenues par un couple (ou tandem) dont l’un est passionné de livres et l’autre bon gestionnaire. Et alors ça fonctionne assez bien. C’est plus difficile de trouver toutes les qualités nécessaires à la bonne marche d’une librairie chez une seule personne. La culture et le commerce ont toujours eu un mariage difficile…

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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6 comments on “Prix unique du livre : les fermetures des librairies expliquées par les départs à la retraite
  1. […] Prix unique du livre : les fermetures des librairies expliquées par les départs à la retraite […]

  2. […] se justifient pas principalement par la concurrence des magasins à grande surface mais aussi par les départs à la retraite des libraires et, comme le souligne le chroniqueur Mario Charette, par les difficultés d’adaptation à […]

  3. […] SOURCE : Prix unique du livre : les fermetures des librairies expliquées par les départs à la retraite. […]

  4. […] des dernières années. En fait, nous avons démontré que bon nombre de ces fermetures étaient le fait de départs à la retraite de libraires qui m’ont pas assuré la reprise de leur commerce par une relève. Mais le Mouvement Sauvons […]

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