L’usage abusif des adverbes

Un très grand nombre de journalistes de la télévision et de la radio abusent des adverbes. Le sujet faire même l’objet d’un sous-tire (L’abus des adverbes) dans le livre Les nouveaux journalistes : le guide. Entre précarité et indépendance de Christiane Dupont et Pascal Lapointe publié en 2006 par Les Presses de l’Université Laval.

Journalistes et adverbes

« Les journalistes ne doivent pas oublier qu’une phrase se compose d’un sujet d’un verbe et d’un complément. Ceux qui voudront user d’un adjectif passeront me voir dans mon bureau. Ceux qui emploieront un adverbe seront foutus à la porte. »

Citation de Georges Clémenceau provenant de Circulaire signée alors qu’il était rédacteur en chef de L’Aurore.

Source

 

Plusieurs personnes, y compris certains auteurs, suivent le mauvais exemple des médias. Ce «mal de l’adverbe» sévit depuis au moins une dizaine d’années. J’ai souvent reporté l’idée d’aborder ce sujet. Aujourd’hui, après une autre séance de torture intensive par «les adverbes en folie» lors des nouvelles télévisées, je m’oblige à introduire le sujet par la reproduction d’un texte dénonciateur de l’usage abusif de l’adverbe «effectivement».

Effectivement… Effectivement ! vous avez dit effectivement ?… Effectivement…

Tirée du site Internet http://fraternitelibertaire.free.fr/index.htm

Tous les idiomes, dans leur expression orale, usent de « ponctuations » – virgule, point, point d’exclamation -, éventuellement renforcées d’une gestuelle quelconque. Il s’agit soit d’onomatopées, soit de mots vidés de leur sens. Ces ponctuations sont particulièrement usitées dans les formes populaires, argotiques, régionales, professionnelles, communautaires ou identitaires… des idiomes. En voici quelques exemples : putainconchiémaneuh – …

Il arrive que certaines de ces ponctuations soient empruntées à d’autres idiomes comme par exemple, en Français, le man des beatniks, puis de hippies états-unien(ne)s. Cet emprunt participe autant d’un effet de mode que d’une affirmation identitaire trans ou inter-nationale plus ou moins consciente.

Certaines de ces affirmations peuvent être propres à un individu et devenir célèbres comme, par exemple, le ché du… Ché Guevara.

Lorsqu’il s’agit de mots, le vidage de sens peut résulter d’une utilisation mécanique, rituelle (voire, ritualisée) d’un mot alors même que, à l’origine, il y avait une intention consciente de l’utiliser comme mot, à raison de son sens, et non comme ponctuation. Ainsi, le man des beatniks et des hippies, originellement, est une adresse faite à la personne à laquelle on s’adresse : il est l’équivalent du terme Homme de nombreux idiomes dits primitifs (Sioux, Cheyenne, Inuit, Bantou…) au sens de ecce homo, autrement dit comme reconnaissance-(ré)affirmation de l’humanité de la personne considérée.

Cette forme de ponctuation peut également être faite avec une locution comme, par exemple, c’est clair.

Dans leur usage classique ces ponctuations ne sont que ce qu’elles sont, à savoir des… ponctuations, autrement dit des figures de style d’expression orale permettant de rythmer les phrases à l’instar du phrasé musical. Mais, en même temps elles sont un signe d’expression… identitaire comme l’est l’accent.

Dans cette forme classique, la ponctuation illustre les mots, les phrases d’une langue qui, média de communication, permet d’exprimer des idées, des concepts, des informations… et donc de… dialoguer. Cette ponctuation classique, si elle est vide de sens, du point de vue sémantique, n’altère pas pour autant le sens des mots et des phrases qu’elle ponctue, la preuve en étant que, sans cette ponctuation, les mots et les phrases ont du sens, signifient bien quelque chose[i].

Sous leur forme classique, ces ponctuations ne peuvent pas être qualifiées de tics verbaux dans la mesure où, généralement, les personnes qui les utilisent peuvent se dispenser d’en faire usage. Ainsi, par exemple, si entre gens du coin on usera et même abusera du ou du , au Bureau, à l’École, au tribunal…, avec des… estrangers, à l’écrit… on n’y aura pas recours.

Mais, avec le développement de la télévision, il est apparu une forme moderne de ponctuation qui, elle, relève du tic verbal.

En effet, il est de plus en plus courant que le mot ou l’expression fréquemment utilisé par un(e) bonimenteur-trice de la télévision se répande comme un virus particulièrement actif et soit repris par de nombreuses personnes au point de devenir pendant un temps plus ou moins long la tintannabulation dominante du troupeau.

Il en est ainsi, depuis quelque temps, de l’adverbe effectivement.

Il est tout d’abord surprenant de constater la vitesse avec laquelle ce mot s’est propagé mais, surtout, son degré extrêmement élevé de contagiosité puisqu’il est repris par des personnes qui ne regardent et n’écoutent pas la télévision et qu’il se répand chez les personnes en contact verbal à l’occasion d’une réunion de travail, d’un débat, d’une simple discussion…

Un petit rappel sémantique : Effectivement est un adverbe signifiant : 1. De manière effective (il est alors synonyme de réellement) 2. En effet[ii].

Il vient de l’adjectif effectif (du latin effectus, influence) qui signifie : 1. Qui existe réellement, qui se traduit en action. Recevoir une aide effective. 2. [Droit] Qui prend effet, entre en vigueur. 3. [Logique] Se dit d’une méthode, d’un raisonnement qui, à l’aide d’un nombre déterminé d’étapes, permettent d’aboutir à une démonstration complète et vérifiable.

Une remarque s’impose : effectivement dans l’usage (abusif) qui en est fait en tant que signe de ponctuation (?) est vidé de son sens, tel que, en Français, il est établi par les dictionnaires les plus courants (Larousse, Robert…).

Dès lors ne question s’impose : est-ce que l’origine latine du mot (effectus, influence) ne serait pas un clin d’œil malicieux fait par je ne sais trop quel inconscient collectif pour rappeler (mais était-ce vraiment nécessaire ?) la puissance que la télévision exerce en matière d’influence, autrement dit de conditionnement, d’uniformisation, de standardisation, de normalisation… d’…. aliénation ?

L’usage d’un terme vidé de son sens peut laisser supposer que la connaissance du sens des mots est… fort réduite, autrement dit que la maîtrise de la langue (en l’occurrence, du Français) est réduite à sa plus simple… expression. Et,… effectivement[iii]…, force est de constater que les effectivementistes ont un vocabulaire fort réduit, limité à quelques mots et expressions d’une banalité affligeante attestant d’une pauvreté intellectuelle, culturelle qualifiable, sans exagération, d’… indigence [iv]. Un vocabulaire à forme et contenu de kit qui, à l’image du baise-en-ville qui n’avait pas pour objet l’amour mais le coït passager, n’a pas pour… propos de parler et de communiquer mais d’éructer, de péter, de borborygmer…, bref d’émettre des sons comme tous les bestiaux le font pour se reconnaître et, ainsi, marquer l’unité du troupeau.

Cette pauvreté de vocabulaire n’est pas seulement le fait de personnes n’ayant pu, pour une raison ou une autre, accéder à l’apprentissage de la langue ; non, elle est le fait de personnes qui, dans une vie… antérieure, ont été à l’École, ont lu, écrit, appris… et qui savaient donc… parler parce qu’elles savaient penser, réfléchir… et qu’elles avaient donc des choses à dire. Elle est donc un… appauvrissement relevant de la même logique que l’… abêtissement au sens strict du terme, c’est-à-dire une déshumanisation, une aliénation, une désindividualisation…

Dans ce contexte, il n’est plus possible de parler de ponctuation car effectivement ne ponctue… rien, si ce n’est quelques mots entassés sans aucune intention significative et signifiante : des banalités interchangeables qui gagneraient beaucoup à rester… non dites tant leur platitude est une offense à l’esthétisme de la langue !

Tirer en rafales [v] comme des hoquets, les effectivement saccadent des phrases vides de sens. Et ce qui est dramatique en la matière c’est non seulement que ces rafales soient tirées inconsciemment, mécaniquement, automatiquement… bestialement, mais encore qu’elles ne choquent pas les auditoires !

En effet, tic verbal préfigurant peut-être ou, pire encore, d’ores et déjà révélant cliniquement un syndrome de Gilles de la Tourette [vi], le effectivement émarge désormais à l’inconscient de la personne qui le crache. S’il n’est pas entendu par l’auditoire c’est que ce dernier a lui-même été contaminé par la propagation de ce tic viral car comment ne pas considérer comme choquant, insupportable, inacceptable, inaudible [vii]… ce psittacisme qui assène ce qui n’est plus que du… bruit cacophonique ?

L’argument selon lequel ce psittacisme serait une forme moderne de la langue de bois me semble totalement irrecevable car la langue de bois est l’art de ne rien dire avec des mots chargés de sens, un art qui, lorsqu’il est le fait de personnes maîtrisant la langue, peut donner lieu à de véritables chefs d’œuvre de rhétorique ne serait-ce que parce qu’ils ravissent l’oreille [viii]. Or, à l’évidence, les effectivementistes ne disent rien parce qu’ils n’ont rien à dire ou ne savent pas dire : leur éructation ne ponctue que le débit de leur insignifiance, de leur fatuité, de leur misère intellectuelle, de leur pensée indigente[ix].

On pourrait considérer que l’effectivementisme est ou, plus exactement, n’est qu’une mode et qu’il n’y a donc pas lieu de s’en inquiéter puisqu’elle… passera. Je ne suis pas du tout sûr qu’il ne s’agisse là que d’une mode, autrement dit d’un mouvement… passager. Je pense au contraire que ce phénomène – ce symptôme – révèle un processus structurel durable (et irréversible ?) : la désindividualisation, l’anéantissement des individus et l’avènement progressif du règne absolu du troupeau, c’est-à-dire de la tyrannie humanicide parce que liberticide.

Quelle liberté de conscience ? Quelle liberté de pensée ? Quelle liberté d’expression ? Quelle liberté individuelle ? Quelle liberté essencielle ?… quand il n’y a plus de libre parler humain mais langage normé de robot ?


[i] Cette démonstration a contrario est faite par l’expression écrite. En effet, cette ponctuation, généralement absente des textes écrits réapparaît, comme par…. enchantement dans la bouche des personnes lisant ces textes non… ponctués !

[ii] En effet :

– locution conjonctive introduisant une explication ; car. Il n’a pas pu venir : en effet, il était malade.

– locution adverbiale exprimant un assentiment ; assurément, effectivement. C’est en effet la meilleure solution. En effet, vous avez raison.

[iii] On ne manquera pas de noter que cet « effectivement » est utilisé et placé à bon escient !

[iv] Indigence nom féminin (latin indigentia) : 1. État d’une personne qui vit dans la misère. 2. Grande pauvreté intellectuelle ou morale. L’indigence de sa pensée est affligeante. Le Petit Larousse Copyright © Larousse / VUEF 2001

[v] Dans mon entourage, le record actuel est de un « effectivement » sur cinq mots !

[vi] Le syndrome de Gilles de la Tourette est une affection neurologique chronique rare caractérisée par l’existence de tics, accompagnés ou non de coprolalie (émission de mots orduriers) et d’écholalie (répétition de fragments de mots ou de phrases).

[vii] Au sens d’atteinte à l’ouïe.

[viii]  Raffarin, quoi que l’on puisse penser, a cette maîtrise de la langue de bois et s’inscrit donc dans la tradition intellectuelle, cultivée des orateurs de la Troisième république.

[ix] Personnellement, ce lancinant borborygme fait que, physiquement et non plus seulement intellectuellement, je ne supporte plus le charabia des effectivementistes ! et je mets au défie quiconque d’y trouver une musicalité qui le rendrait acceptable car plaisant à l’oreille !

 

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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One comment on “L’usage abusif des adverbes
  1. […] Ce texte est ressorti de ma recherche avec le moteur de recherche GOOGLE pour la rédaction de mon article intitulé de L’usage abusif des adverbes. […]

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